Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 64) : Puisque j’ai l’air d’être complètement au bout du rouleau

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19 I II Puisque j’ai l’air d’être complètement au bout du rouleau – je n’ai pas été éveillé plus de 5 minutes l’an dernier –, je n’aurai plus qu’à souhaiter tous les jours disparaître de la surface de la terre ou bien devoir tout recommencer depuis le début comme un petit enfant, sans que je puisse placer là-dedans le moindre espoir. Cela me sera extérieurement plus facile qu’autrefois. Car alors je ne cherchais plus guère, avec une faible intuition, qu’à produire une œuvre qui serait reliée mot à mot avec ma propre vie, que j’aurais pu porter contre ma poitrine et qui m’aurait arraché de ma place. Avec quel désespoir (d’ailleurs incomparable avec mon désespoir actuel) j’ai commencé ! Quel froid, produit par ce que j’avais écrit, me poursuivait pendant des jours ! Comme le danger était grand, et comme il ne cessait presque jamais d’agir, au point que je ne ressentais plus du tout ce froid, ce qui, certes, ne faisait pas beaucoup diminuer mon malheur dans l’ensemble.
Un jour, j’eus le projet d’écrire un roman dans lequel deux frères étaient en conflit, l’un partant pour l’Amérique tandis que l’autre restait dans une prison européenne. Je commençais en écrivant seulement quelques lignes de temps en temps, car cela me fatiguait tout de suite. Un dimanche après-midi, alors que nous rendions visite à mes grands-parents et que nous avions mangé un pain beurré particulièrement tendre qu’il y avait toujours chez eux, j’écrivis quelque chose sur ma prison. Il est bien possible que je l’aie fait en grande partie par vanité et qu’en bougeant la feuille de papier sur la table, en tapotant avec mon crayon, en regardant à la ronde en-dessous la lampe, j’aie voulu pousser quelqu’un à me prendre ce que j’avais écrit, à le regarder et à l’admirer. Dans ces quelques lignes était principalement décrit le corridor de la prison, surtout son silence et le froid qui y régnait ; il y avait également un mot de compassion pour le frère qui était resté, parce que c’était le bon frère. Peut-être avais-je eu tout de suite le sentiment que ma description n’avait aucune valeur, mais avant cet après-midi-là je n’avais jamais fait beaucoup attention à ce genre de sentiments, quand j’étais parmi les gens de ma famille auxquels j’étais habitué (ma peur était si grande qu’elle me rendait à moitié heureux quand elle restait au niveau habituel), assis autour de la table ronde dans la pièce familière, et que je ne pouvais oublier que j’étais jeune et dans la présente tranquillité appelé à de grandes choses. Un oncle qui aimait se moquer me prit enfin la feuille que je tenais à peine, la regarda un instant, me la rendit sans même rire en disant juste aux autres qui le suivaient des yeux : « Le truc habituel », à moi il ne dit rien. Je restais assis, penché comme avant sur ma feuille désormais inutilisable, mais en fait un coup avait suffi à me chasser de la société, le verdict de l’oncle se répéta en moi avec une signification déjà presque réelle et j’eus, au sein même du sentiment familial, un aperçu de l’espace froid de notre monde qu’il me fallait réchauffer avec un feu que je voulais d’abord chercher.


Sommaire du deuxième cahier

Le deuxième carnet du Journal de Kafka, livre papier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 24 mai 2019

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