Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 68) : Kleist lettres de jeunesse à 22 ans

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Kleist lettres de jeunesse à 22 ans. Il renonce à la carrière militaire. Chez lui, on lui demande : alors quelle matière prends-tu comme gagne-pain, car on considérait que c’était normal. Tu as le choix entre le droit et la gestion. Mais as-tu des relations à la Cour ? « Un peu gêné, je commençai par dire que non, mais déclarai ensuite avec d’autant plus de fierté que, même si j’avais des relations, j’aurais honte, en raison des idées qui sont les miennes, de compter dessus. On sourit, je sentis que j’avais parlé de façon inconsidérée. Il faut se garder d’exprimer de pareilles vérités. »


- Kafka cite un passage d’une lettre de Kleist à Christian Ernst Martini du 18/19 mars 1799. Une édition des Œuvres complètes de l’écrivain était parue en 1910 aux éditions Tempel.
Kleist était l’auteur préféré de Kafka. Il a lu Michael Kohlhaas une dizaine de fois, et en fit même une lecture publique comme le raconte Max Brod. Ses Anecdotes — courtes proses à la fois comiques et tragiques — ont exercé une grande influence sur lui. Voici d’ailleurs un passage du livre de Max Brod sur Franz Kafka où il est question des deux auteurs :
Il a déjà été dit à maintes reprises que l’œuvre de Franz Kafka présente quelques traits essentiels qui lui sont communs avec celle de Kleist, en particulier en ce qui concerne le style. Il est tout à fait impossible de les expliquer comme si l’une était l’écho de l’autre. On n’a pas encore mis en lumière, que je sache, l’affinité d’essence qui existe entre leurs caractères. Cette affinité est si sensible que même leurs portraits se ressemblent, tout au moins en leur expression juvénile et pure. Dans l’œuvre de Kafka comme dans celle de Kleist l’on découvre ce point central : la responsabilité devant la famille. C’est la clef de nouvelles comme La Métamorphose, Le Verdict, Le Chauffeur et maints détails des autres œuvres s’en trouvent éclairés. Même cette façon particulière de présenter des symboles doués d’une vie bien réelle leur est commune. Il n’y a pas loin de la métamorphose de la marquise subissant aux yeux de sa hautaine parenté une grossesse déshonorante, à celle du fils que sa destinée mue au sein de sa famille en un vil insecte.
Commun donc l’attachement aux souvenirs de jeunesse, commun l’attachement à la famille et aux prolongements inconscients d’une stricte tradition (chez Kleist tradition prussienne revigorée par le kantianisme ; chez Kafka éthique juive de l’équité ranimée par des études ultérieures). En regard au portrait enfantin de Kleist je placerai ce que me dit un jour Kafka : "Je ne saurai jamais ce qu’est l’âge d’homme, d’enfant je deviendrai aussitôt vieillard chenu." Il faisait souvent remarquer la jeunesse que lui attribuaient les gens, et il le notait dans ses Carnets. Sur la même feuille se trouve exprimée une certaine méfiance sporadique qu’il nourrissait contre la fonction sexuelle (on rapporte le même fait de Kleist). De plus, tous deux exagèrent en ce qu’ils exigent d’eux-mêmes, comme s’ils se devaient de prouver à leurs proches qu’on ne pouvait en aucun cas les considérer comme des incapables. La répulsion que Franz éprouvait pour toute "tutelle" le tourmentait encore dans la dernière année de sa vie à Berlin, pendant le terrible hiver de 1923, lorsque ses parents lui envoyaient des vivres de Prague. On ne peut mieux définir l’idéal que Kafka se formait de l’existence qu’en reprenant l’expression nostalgique de Kleist : "Cultiver un champ, planter un arbre, engendrer un enfant." Certes, leur existence à tous deux eut un cours bien différent de cette vie paysanne, elle ne leur donna pas cette activité simple et féconde qu’ils désiraient. A un degré plus profond encore l’analogie se poursuit dans la forme poétique : il ne faut évidemment pas oublier tout ce que Kafka a volontairement appris en étudiant le style de Kleist. Mais au fond on ne peut guère expliquer les similitudes dans l’invention poétique et la marche du récit, si on ne sait leur dilection pour cette époque rêveuse de l’enfance où tout objet prend une forme magique. De fait, tous deux connaissaient "le chemin du retour", et que de fois l’ont-ils pris, la joie dans l’âme. La pureté cristalline du style, le réalisme des détails apparaissent alors comme une compensation, la réaction de deux fortes natures contre la propension au rêve et l’ascendant de l’enfance — c’est pourquoi ils traduisent les faits qui paraissent les plus irréductibles à la raison, les faits les plus mystérieux, les plus obscurs en une langue claire, dépouillée et précise.


Sommaire du deuxième cahier

Le deuxième carnet du Journal de Kafka, livre papier

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