Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 72) : Le monde urbain

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Le monde urbain

Oskar M un étudiant d’âge mûr – on était effrayé par ses yeux quand on le regardait de près – s’arrêta un après-midi d’hiver au milieu d’une chute de neige sur une place vide dans ses vêtements d’hiver son manteau d’hiver par-dessus une écharpe autour du cou et une toque en fourrure sur la tête. Il clignait des yeux tellement il réfléchissait. Il était si plongé dans ses pensées qu’il ôta sa toque et se passa la fourrure frisée sur le visage. Enfin il sembla parvenu à une conclusion et tourna sur lui-même tel un danseur avant de prendre le chemin de la maison. Quand il ouvrit la porte du salon des parents, il vit son père un homme rasé de près au lourd visage bien en chair tourné vers la porte assis à une table vide. « Enfin » dit celui-ci à peine Oskar eut-il posé le pied dans la pièce reste je te prie à la porte, je suis en effet si furieux contre toi que je ne suis pas sûr de rester maître de moi-même. Mais père dit Oskar et ce n’est qu’en parlant qu’il prit conscience qu’il avait beaucoup couru. Silence cria le père et il se leva, bouchant ainsi une fenêtre. Silence c’est un ordre. Et arrête avec tes mais tu entends. En même temps il avait pris la table de ses deux mains et l’avait avancée d’un pas vers Oskar. Je ne supporterai pas plus longtemps ta vie déréglée. Je suis un vieil homme. Je pensais trouver en toi une consolation à ma vieillesse, mais en vérité tu es pire que toutes mes maladies. Honte sur un tel fils qui, par sa paresse, sa dissipation, sa méchanceté et sa bêtise précipite son vieux père dans la tombe. Ici le père se tut, mais il remua son visage comme s’il parlait encore. Cher père dit Oskar, et il s’approcha prudemment de la table, calme-toi, tout va s’arranger. J’ai eu aujourd’hui une idée qui va faire de moi un homme actif, ce qui ne peut être que ton propre souhait. Comment cela ? demanda le père et il regarda dans un coin de la pièce. Aie seulement confiance en moi, je vais tout t’expliquer au cours du dîner. En mon for intérieur, j’étais toujours un bon fils, mais mon incapacité à le faire voir à l’extérieur me rendait si aigri qu’incapable de te procurer de la joie, je préférais encore te mettre en colère. Mais maintenant laisse-moi aller faire un tour afin que mes pensées se développent plus clairement. Le père qui, devenant attentif, s’était d’abord assis sur le bord de la table, se leva. Je ne crois pas que ce que tu viens de dire ait beaucoup de sens, je le considère plutôt comme du bavardage. Mais enfin tu es mon fils – Rentre à l’heure nous dînerons à la maison et tu pourras nous exposer ton affaire. Cette petite confiance me suffit, je t’en suis reconnaissant du fond du cœur. Mais ne voit-on pas à l’expression de mon regard que je suis entièrement occupé par une affaire sérieuse ? Pour le moment je ne vois rien dit le père. Mais il se peut que cela soit de ma faute, car j’ai perdu l’habitude de te regarder. Pendant qu’il parlait, il tapotait comme à son habitude sur la table pour rappeler que le temps passait. Mais le point le plus important est que je n’ai plus aucune confiance en toi Oskar. Si je te crie dessus – quand tu es arrivé, je t’ai bien crié dessus n’est-ce pas ? – je ne le fais pas dans l’espoir que cela te rendra meilleur, je le fais seulement parce que je pense à ta pauvre et bonne mère qui, pour le moment peut-être, ne ressent pas de douleur immédiate à cause de toi, mais qui s’effondre jour après jour en s’efforçant d’écarter une telle douleur, car elle croit t’aider d’une certaine manière en agissant ainsi. Mais en vérité ce sont des choses que tu sais très bien et ne serait-ce que par égard pour moi-même je n’aurais pas eu à te les rappeler si tu ne m’y avais incité par tes promesses. Alors qu’il disait ces derniers mots, la bonne entra dans la pièce pour surveiller le feu dans le poêle. À peine avait-elle quitté la pièce qu’Oskar s’écria : Mais père ! Je ne m’attendais pas à cela. Si j’avais eu seulement une petite idée, disons une idée pour ma thèse qui se trouve depuis 10 ans dans mon armoire et qui a besoin d’idées comme nous de sel alors il est possible quoique peu probable que je serais rentré de promenade en courant comme cela s’est passé aujourd’hui, et que j’aurais dit : Père, par chance j’ai eu telle ou telle idée. Si de ta voix vénérable tu avais répondu à cela en me lançant au visage les mêmes reproches que tout à l’heure, alors mon idée se serait volatilisée et j’aurais été contraint de battre aussitôt en retraite en trouvant quelque excuse ou bien aucune. Mais c’est tout le contraire maintenant ! Tout ce que tu dis contre moi vient au secours de mes idées, elles ne s’arrêtent pas, elles me remplissent la tête en se renforçant. Je vais partir parce que c’est uniquement dans la solitude que je peux y mettre de l’ordre. Il absorbait son propre souffle dans la pièce chaude. C’est peut-être encore une crapulerie que tu as en tête dit le père en faisant de gros yeux et si c’est le cas je veux bien croire qu’elle ne te lâche pas. Mais si quelque chose de respectable devait s’être égaré en toi, alors cela s’échappera de toi pendant la nuit. Je te connais. Oskar tourna la tête comme si on l’avait tenu au cou. Laisse-moi à présent. Tu creuses inutilement à l’intérieur de moi. Que tu aies la capacité de prédire exactement ma fin ne devrait certainement pas te donner envie de me troubler dans mes bonnes pensées. Mon passé t’en donne peut-être le droit, mais tu ne devrais pas en profiter. C’est là qu’on voit le mieux combien ton incertitude doit être grande pour qu’elle te force à parler ainsi contre moi. Rien ne me force dit Oskar et il fut pris d’un tressaillement à la nuque. Il s’approcha lui aussi tout près de la table, si bien qu’on ne savait plus à qui elle appartenait. Ce que j’ai dit, je l’ai dit par respect et même par amour pour toi, comme tu le verras plus tard, car c’est la considération pour toi et pour maman qui a la plus grande part dans mes décisions. Je dois te remercier dès à présent dit le père vu qu’il est très improbable que ta mère et moi en soyons encore capables au moment opportun. Père je t’en prie laisse dormir l’avenir comme il le mérite. Si on le réveille avant l’heure, on se retrouve avec un présent encore ensommeillé. Mais que ce soit ton fils qui doive te le dire. D’ailleurs je ne voulais pas encore te persuader, mais simplement t’annoncer la nouvelle. Et c’est ce que j’ai au moins réussi, comme tu dois le reconnaître. À vrai dire il n’y a plus qu’une chose qui m’étonne Oskar : pourquoi n’es-tu pas venu me voir plus souvent à propos d’une affaire comme celle d’aujourd’hui. Elle correspond tellement à ce que tu es jusqu’à présent. Non vraiment, je suis sérieux.
Est-ce que tu m’aurais coupé en deux au lieu de m’écouter. J’ai couru jusqu’ici, Dieu le sait, pressé de te rendre heureux. Mais je ne peux rien te révéler tant que mon plan n’est pas entièrement prêt. Alors pourquoi me punis-tu pour la bonne intention et veux-tu que je te donne des explications qui, encore maintenant, pourraient nuire à l’exécution de mon plan ?
Tais-toi je ne veux rien savoir du tout. Mais il me faut te répondre très vite parce que tu retournes vers la porte et que tu as apparemment quelque chose de très urgent à faire : tu as calmé ma première colère avec ton tour de magie, mais je suis maintenant plus triste qu’auparavant, et c’est pourquoi je t’en supplie – si tu insistes je peux aussi joindre les mains – au moins ne parle pas de tes idées à ta mère. C’est assez que je sois au courant.
Ce n’est pas mon père qui parle ainsi avec moi s’écria Oskar qui avait déjà posé le bras sur la poignée de la porte. Il t’est arrivé quelque chose depuis ce midi ou bien tu es un étranger que je rencontre pour la première fois dans la chambre de mon père. Mon vrai père – Oskar se tut un instant, bouche bée – m’aurait pris dans ses bras, il aurait appelé ma mère. Qu’as-tu père ? – Je crois que tu ferais mieux de dîner avec ton vrai père. Ce serait plus amusant.
Il finira bien par venir. En fin de compte il ne peut pas ne pas venir. Et maman devra aussi être là. Et Franz que je vais chercher. Tous. Là-dessus, Oskar poussa de son épaule contre la porte qui s’ouvrait un peu, comme s’il avait voulu l’enfoncer.
Dans l’appartement de Franz, il se pencha sur la petite logeuse en lui disant : monsieur l’ingénieur dort je sais, ça ne fait rien, et sans s’occuper de la femme qui mécontente de cette visite allait et venait en vain dans l’antichambre, il ouvrit la porte vitrée qui se mit à vibrer dans sa main comme s’il l’avait saisie à un point sensible et lança, sans se soucier de l’intérieur de la pièce qu’il voyait à peine : Franz, debout. J’ai besoin de ton conseil d’expert. Mais ici dans cette chambre je ne tiendrai pas, il faut que nous allions nous promener un peu, tu es également invité à dîner chez nous. Alors dépêche-toi. Bien volontiers dit l’ingénieur de son canapé en cuir mais on commence par quoi se lever dîner se promener donner un conseil ? Et il y a sans doute des choses qui ne sont pas parvenues jusqu’à mes oreilles. Surtout ne fais pas de blagues Franz. C’est le point le plus important, je l’avais oublié. Je vais te faire tout de suite ce plaisir. Mais me lever – Je préférerais dîner deux fois pour toi plutôt que me lever une seule fois. Allez, debout ! Pas d’objections ! Oskar saisit cet homme faible par le devant de sa veste et le mit debout. Mais tu es une brute sais-tu. Chapeau bas. Il frotta ses yeux fermés avec ses deux petits doigts. Dis-moi. T’ai-je déjà un jour arraché de ton canapé. Mais Franz dit Oskar une grimace au visage habille-toi donc. Je ne suis pas fou, je ne t’ai pas réveillé sans raison. – Ce n’est pas non plus sans raison que je dormais. J’ai été de service la nuit dernière et déjà je n’ai pas pu faire ma sieste aujourd’hui, aussi par ta faute – Comment cela ? Eh bien cela me fâche de voir le peu d’égards que tu as pour moi. Ce n’est pas la première fois. Evidemment, tu es un étudiant libre et tu peux faire ce que tu veux. Tout le monde n’a pas cette chance. Il faut quand même avoir du respect, que diable. Certes je suis ton ami, mais on ne m’a pas pour autant libéré de mon travail. – Il exprimait cela en remuant d’avant en arrière ses mains mises à plat. Mais ne dois-je pas croire en écoutant ton flot de paroles que tu as dormi bien assez dit Oskar qui s’était mis sur un montant du lit d’où il regardait l’ingénieur comme s’il avait un peu plus de temps qu’auparavant. Alors que veux-tu donc de moi ? Ou plus exactement pourquoi m’as-tu réveillé demanda l’ingénieur, et il se frotta énergiquement le cou sous son bouc, dans ce rapport plus intime qu’on a avec son corps après le sommeil. Ce que je veux de toi dit Oskar à voix basse et il donna un coup de talon au lit. Très peu. Je te l’ai déjà dit dans l’antichambre : que tu t’habilles. Si tu veux dire par là Oskar que ta nouvelle m’intéresse très peu, tu as tout à fait raison. Voilà qui est bien, ainsi le feu qu’elle va allumer en toi brûlera entièrement à son propre compte, sans que notre amitié y soit mêlée. Tes renseignements seront aussi plus clairs, j’ai besoin de renseignements clairs, ne l’oublie pas. Au cas où tu chercherais ton faux col et ta cravate, ils sont sur le fauteuil. Merci dit l’ingénieur, et il se mit à fixer son faux col et sa cravate on peut effectivement compter sur toi.


- Ce texte annonce la bascule que représentera l’écriture d’un autre récit, Le Verdict, dans la nuit du 23 septembre 1912. On y trouve déjà le conflit avec un père autoritaire, violent et dont l’injustice bouleverse le narrateur. Cette problématique conduira Kafka à l’écriture de la Lettre au père en 1919.


Sommaire du deuxième cahier

Le deuxième carnet du Journal de Kafka, livre papier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 24 mai 2019

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