Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 75) : Dès que les récits d’Europe occidentale cherchent à intégrer ne serait-ce que quelques groupes de Juifs

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Dès que les récits d’Europe occidentale cherchent à intégrer ne serait-ce que quelques groupes de Juifs, nous avons désormais presque pris l’habitude d’y chercher et d’y trouver également la solution à la question juive, que ce soit en-dessous ou au-dessus de la représentation. Dans Les Juives une telle solution n’est pas évoquée et même pas présumée, car les personnages qui s’intéressent justement à ces questions sont éloignés du centre du récit, à un endroit où les événements se mettent à tourner plus vite, de sorte que si nous pouvons encore les observer de façon détaillée, nous n’avons pas la possibilité de nous renseigner sereinement sur leurs aspirations. Nous distinguons là sans hésiter un défaut du récit et nous nous sentons d’autant plus justifiés à formuler cette critique que, depuis qu’existe le sionisme, les solutions possibles sont aujourd’hui si clairement disposées autour du problème juif que l’écrivain, en fin de compte, n’aurait eu à faire que quelques pas pour trouver une solution possible qui eût été conforme à son récit.
Mais ce défaut découle d’un autre. Il manque aux Juives des regards non-juifs, les personnes estimées et antithétiques dans d’autres récits, attirent et font ressortir l’élément juif, le font avancer contre eux dans l’étonnement, le doute, l’envie la terreur et qui enfin, enfin, lui donnent confiance en lui-même, en tout cas ce n’est que devant eux qu’il peut se dresser de toute sa hauteur. C’est justement cela que nous exigeons, nous ne reconnaissons pas d’autre solution aux masses juives. Et ce n’est pas seulement dans ce cas que nous nous prévalons de ce sentiment, au moins dans cette direction il est universel. C’est ainsi que nous nous réjouissons de voir surgir des lézards devant nous sur un sentier en Italie nous avons tout le temps envie de nous pencher, mais si nous les voyons chez un marchand par centaines rampant les uns sur les autres dans de grands bocaux où l’on met d’habitude les cornichons nous ne savons plus quoi faire
Les deux défauts s’unissent en un troisième. Les Juives peuvent se passer de ce jeune premier qui, normalement, entraîne les meilleurs dans son histoire et, suivant un beau mouvement radial, les mène jusqu’aux bords du cercle juif. C’est précisément cela que nous n’acceptons pas : que le récit puisse se passer de ce jeune homme, ici nous pressentons une faute plus que nous la voyons.


- Jüdinnen, récit de Max Brod, avait paru en 1911.


Sommaire du deuxième cahier

Le deuxième carnet du Journal de Kafka, livre papier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 24 mai 2019

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