Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Du lieu à l’être (2)

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De l’espace

Il est des écrivains qui sentent, rendent l’espace, comme après une digestion, dégustation.

Alimentation par l’espace.

Etre attentif à la spatialité, qu’elle soit strictement et limitativement géographique, spatio-spatiale, ou bien déplacée : sociale, morale, poétique, lyrique, intellectuelle (le champ du savoir), scientifique (les continents scientifiques) ; Descartes comme le philosophe du champ de bataille et de la chambre ; Kant comme le philosophe-écrivain de l’espace terrestre, géographisé, l’espace de la physique, de la géographie, de la construction... Et les grecs : l’espace de l’agora, de l’équilibre et de l’équidistance harmonique : Anaximandre ; l’espace de l’infini : Démocrite).
Proust : espaces, espaces, décalés, dédoublés, thématisés, sociaux, philologiques, verbaux, urbains et campagnards.

Qui a dit l’espace troublé, l’espace atteint de démence, qui se fêle, se brise, s’annihile en lui-même, se détourne de soi, impuissant à se maintenir homogène, solide et construit ?

Avoir le sentiment de l’espace, présent...

Manquer d’espace = manquer d’air

L’espace harmonique et entremêlé du tout et de chacun : Leibniz ... et Swift ?

Clôtures / cloîtres / cadastres.

Sans foi ni loi : sans feu ni lieu ?

Présence interrogative : pourquoi suis-je ici, pourquoi me semble-t-il qu’en ce lieu je trouve ce qui ailleurs m’échappe ou me manque, pourquoi ici me semble-t-il que tous les écrans disparaissent, et que le mystère peut se révéler dans le proche, sans rien perdre de son cèlement ?

Ici règne le silence, règne aussi le ciel, c’est-à-dire la variation, d’une minute à l’autre, d’un moment du jour à l’autre, d’un jour à l’autre, de l’aspect du ciel, de l’éclairage, de la luminosité, quantitativement et aussi qualitativement, et de l’air, encore, qui ne se voit, mais auquel le corps accorde son attention, sa légèreté, son humidité, sa transparence, qui donne ou ne donne pas à l’aspect du ciel sa profondeur, son épaisseur de ciel dominant la crête des arbres massés en face de la maisonnette, au sommet du vallon, les agitant ou les figeant, comme en attente d’une catastrophe, ou encore les balançant mollement et régulièrement. Ici le simple est avant tout de l’ordre du visible, à quoi se lie aussi le temps qui s’écoule, et le chant des oiseaux, qui se lie au météorologique. Temps qui s’écoule sans que l’agitation vienne le dominer, et l’éclater, ou le briser. Ici se concilient le vide et le bonheur de l’écoulement, ou plutôt le vide n’est jamais la meurtrissure et le ferment d’un dégoût de soi grandissants.

Le simple se donne aussi dans les actes de la vie dite quotidienne, comme si le geste le plus humble revêtait alors sa haute nécessité, sa dignité. Il faut alors le dire sacré.

Mais simple, ou sacré, ne désigne nullement l’objet d’une conquête, le signe d’une victoire, le résultat d’un travail ou l’achèvement d’un processus.
Plutôt la discrète donation à partir de laquelle s’ouvre la gratitude - et aussi la reconnaissance d’un accord originel ou originaire, accord et résonance tout à la fois. (C’est-à-dire l’évanouissement, la syncope sans fracas du mépris, de l’absence, du ressentiment sous toutes ses formes : la disparition silencieuse de la négativité qui affecte la présence à soi et au monde.) Comme le retour d’un exil, quand les retrouvailles avec la terre natale procurent cette joie qui ne tient qu’au rejointement de la présence : rien de "plus" n’est donné, c’est seulement le "moins" qui est soustrait.
Le simple ainsi serait ce donné non conquis, non martial, dont la reconnaissance n’a rien d’immédiat ; le simple n’est pas le facile ou l’aisé, car n’est pas objet. Sa magnificence est l’absolution de nos ressentiments, quelque long et douloureux qu’ait été le chemin sur lequel l’appel a été entendu (comment parler d’un "parvenir" ?) Sa magnificence est sacrée : non le sacré terrible et formidable que précèdent tempêtes et trompettes, mais ce sacré discret, qui se dérobe par sa simplicité même. Simple n’est pas davantage superficiel que plat. Discret, ou concret ?

L’une des questions du cheminement méditatif qui "mène" au simple, au sacrement de sa reconnaissance, touche l’habiter. (Habiter est ce qui est simple, mais ne suffit pas pour le savoir.)

Ce qui est simple n’est pas "le simple". Qui n’est qu’abstraction vide. Et voyager ? Se détourner de l’habituel de l’habitude. Chercher un autre habiter. Tenter de forcer le simple, qui échoue. Le simple échappe à la convocation comme à la provocation.

(Le simple est vocation ?)

Est-ce le vide, le ni convoquer ni provoquer ?

Si habiter ouvre l’accord, l’accord ouvre la possibilité, c’est-à-dire la réalisation. (Le "choix" de la possibilité où se réalisent tous les possibles.)
comme lire une origine, la clef d’un avenir qui s’ignorait, un instant décisif (sans décision : peut-être seulement l’attention plus concentrée qu’à l’ordinaire, plus centrée).

Il y a une vertu du lieu : de favoriser la proximité à soi, d’être non seulement le cadre rassurant où peuvent se constituer calme et équilibre, mais surtout et plutôt, par sa simplicité pleine, ou sa riche pauvreté, qui ne prive de rien, et apporte ce qui manque ailleurs, de ramener à soi par la présence même de la lumière, du végétal, des oiseaux, des insectes mêmes. Ni la facilité, ni même l’aise : fortes présences qui exigent de tendre suffisamment haut ses filets (mais il ne s’agit d’ailleurs pas de tension : plutôt s’aider de présences et de forces qui sont données par le lieu, qu’il offre et met à profusion à disposition, qu’il suffit d’accepter, ou de prendre, en réponse à ce discret appel. Insistant tout de même, je le sais mieux quand je manque trop longtemps à m’y rendre attentif, et quand je m’absente (absence au lieu autant qu’absence du lieu : absence dans l’absence)).

Le simple, plénitude affirmative, présence qui rend présent. Présentation, ou présentement, ou présentification, où se retrouve un don.

Le lieu : sa vertu est celle du temps : de l’occasion offerte de l’immobilité.

Enfin, y être. Le "y" n’indique pas l’occasion d’un simple être-là : plutôt le terme d’une recherche, d’un voyage, un but atteint, et qui exigeait de l’être pour être reconnu comme tel (pour le terme, et pour recherché). Car l’ici de l’y ne relève pas nécessairement du projet ou de la préméditation, et suppose peut-être même cette indétermination, cette hésitation, dans le fond cet horizon d’ignorance qui n’exclut pas la réminiscence.

Où est cette perfection, sinon dans le lieu de l’instant, et dans l’instant du lieu ? Où est l’esprit, où est l’âme ? Et la pierre du mur, à la géométrie rigoureuse et absolument libre, c’est-à-dire belle. Plaisir de l’immédiateté visible...

Faute de pouvoir acquiescer à la disparition de l’instant, à la réminiscence, aux anticipations, et au retour du neutre, du vide, de l’absence.

La question de l’esprit du lieu ;

choses vues, ni choses ni seulement vues : sensations, ou plutôt sentiments esthétiques, riches et du présent et du passé, et de conscience attentive et de mémoire disponibles. Jouissance, riche, parfaite, et instantanée.

© Marc Bonneval _ 22 mai 2010

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