Œuvres ouvertes

Nikolaï Zabolotski | Testament

...

Dans nos demeures
Notre vie se règle sur le bon sens, non sur la beauté.
En célébrant la vie, les nouvelles naissances,
Nous oublions les arbres.

Sous l’éclat vert de leur tignasse drue
Ils ont en vérité le poids du métal.

Soulevant leur couronne vers les cieux
Certains semblent cacher là-haut leurs yeux.
Leur feuillage de mousseline
A le charme versatile des mains d’enfants
Et s’ils ne sont pas encore chargés de fruits charnus
Ils prodiguent déjà leurs fruits sonores.

Ainsi scintillent les fruits opportuns
À travers les siècles, les villages, les jardins.

Nous ne pouvons pas comprendre cette beauté —
L’haleine humide des arbres.
Délaissant la hache, les bûcherons les regardent
Immobiles dans un profond silence.
Qui sait quelles pensées les traversent,
Quels souvenirs, quelles découvertes,
Et pressant leur visage contre le tronc froid
Pourquoi ils ne résistent plus aux larmes ?

Ici nous avons trouvé une jeune clairière,
Nous avons fait halte et quelque chose en nous
Est devenu plus effilé, plus subtil.
Nos têtes poussaient, le ciel descendait vers nous.
Notre chair flaccide était raffermie,
Nos veines s’engourdissaient de béatitude,
Nous ne soulevions plus nos pieds enracinés,
Nous n’abaissions plus nos bras ouverts.
Nos yeux étaient clos, le temps avait fait sécession,
Le soleil ami nous touchait le front.

Dans nos jambes courent des vagues,
Une humidité qui monte et ruisselle
Jusqu’à notre visage feuillu :
Ainsi la terre caresse-t-elle ce qu’elle crée
Tandis qu’au loin fument les becs de gaz,
Hastes dressées au-dessus de la ville.

Cette ville était un bourriquet, une maison à quatre murs.
Sur deux roues de pierre,
Avec ses cheminées obliques
Elle se déplaçait vers le solide horizon.
En ce jour si clair, les nuages déserts
Naviguaient comme des bulles plissées.
Le souffle du vent contournait la forêt.
Et nous restions là, arbres graciles
Dans le vide incolore des cieux.

1926

Le poète russe Nikolaï Zabolotski (1903-1958) est considéré dans son pays comme un « classique contemporain ». Membre fondateur de l’OBERIOU aux côtés de Daniil Harms et d’Alexandre Vvendeski à la fin des années vingt, il prit une part essentielle à la rédaction de son Manifeste. La parution de son premier livre en 1929 suscita à la fois l’enthousiasme et le scandale. Après son compagnonnage avec la dernière avant-garde russe, Zabolotski eut maille à partir avec la censure lors de la publication de son poème utopique « Le Triomphe de l’agriculture » en 1933. « Obstinément et sauvagement incompris », il put cependant compter sur le soutien indéfectible de quelques amis écrivains. Arrêté en 1938 au moment de la Grande Terreur, Zabolotski fut d’abord déporté sur les rives du fleuve Amour, en Sibérie, puis transféré dans la région de l’Altaï en 1943. Libéré en 1944, il fut réintégré deux ans plus tard au sein de l’Union des écrivains. Boris Pasternak, Joseph Brodsky et le cinéaste Alexeï Guerman, entre autres, ont dit l’admiration que leur inspirait ce poète. « Testament » est extrait de Le Loup toqué, Anthologie poétique 1926-1958, traduit du russe par Jean-Baptiste Para, La Rumeur libre, 2016.

© Nikolaï Zabolotski _ 13 juin 2019

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