Œuvres ouvertes

L’ami si proche : Marc Bonneval (2)

Marc Bonneval avait repris contact avec moi après avoir appris qu’il était atteint d’une maladie rare et avoir dû à cause de cela rentrer en France. Cet échange qui s’amorça entre nous fut ponctué de dons réciproques qui, de sa part, assemblés un à un, ressemblaient à un legs : il y avait les envois de livres de littérature allemande qu’il me faisait parce que je pouvais en avoir « besoin », comme s’il avait voulu se débarrasser d’une partie de sa bibliothèque qu’il avait ramenée d’Italie en Ariège. Et il y (...)

Marc Bonneval avait repris contact avec moi après avoir appris qu’il était atteint d’une maladie rare et avoir dû à cause de cela rentrer en France. Cet échange qui s’amorça entre nous fut ponctué de dons réciproques qui, de sa part, assemblés un à un, ressemblaient à un legs : il y avait les envois de livres de littérature allemande qu’il me faisait parce que je pouvais en avoir « besoin », comme s’il avait voulu se débarrasser d’une partie de sa bibliothèque qu’il avait ramenée d’Italie en Ariège. Et il y avait surtout des textes, comme cet ensemble mi-poétique, mi-philosophique intitulé Du lieu à l’être, composé entre 1975 à 2009. Tout ceci, Marc me le léguait d’une certaine manière, et j’étais bien conscient de la gravité d’un tel acte. Je n’ai choisi que les messages où il était question de littérature ou de philosophie, laissant ceux uniquement consacrés à la progression de sa maladie.

Le 4 septembre 2008

Cher Laurent,

Cela fait des années que, trouvant sur Internet des traces de vos talents pour moi émouvantes et parfois très proches (par exemple concernant René Char) de moi, je me promettais de tenter de vous contacter, sans faire grand-chose d’efficace. Et, avant-hier, j’ai eu l’idée de vous chercher sur Skype !
Que vous dire de moi ? Je viens d’enseigner quinze ans au Lycée français de Turin, en charge de la philosophie, du latin, de la littérature, parfois du grec ou de l’éducation civique..., j’ai d’ailleurs aussi fait beaucoup d’autres choses (peindre, apprendre la lithographie, développer le dictionnaire français-italien en ligne du site américain Ultralingua, etc.).

Au début de l’été, j’ai été nommé proviseur de l’école française de Nicosie à Chypre, mais j’avais commencé des examens médicaux, qui se sont terminés la semaine dernière, et qui m’ont conduit à refuser le poste de Chypre, d’où ma réintégration dans l’académie de Versailles à mon point de départ, mais comme je suis en arrêt maladie, pour deux mois mais ça risque de se prolonger, j’ai décidé de m’installer dans l’Ariège, où se trouve la maison où j’ai passé toutes mes vacances, et qui est la maison d’une partie de ma famille depuis cent cinquante ans.

Donc, pour la première fois au bout de ... trente ans, pas de "rentrée", mais une installation imprévue dans un endroit que j’aime beaucoup, à l’écart de ce qui ne me plaît plus du tout à Paris, et en beaucoup d’autres lieux, hélas. Et, depuis huit jours, je me suis posé ici, où, sans vraiment me reposer, je me fais à une vie nouvelle sinon à une nouvelle vie. Je commencerai bientôt le traitement initial de ma maladie (ça s’appelle "tumeur endocrine", c’est original et assez rare et, disent les spécialistes que je suis bien obligé de croire, on peut vivre avec à condition de se soigner : ça commencera par une chose au nom vraiment barbare : "chimioembolisation du foie", quatre à cinq jours d’hospitalisation à Toulouse...).

J’ai évidemment plein de projets, six mille livres à sortir des cartons et bien d’autres idées en tête, j’ai bon moral, puisque après tout la philosophie peut aussi s’avérer utile. Je suis ici avec ma femme et nos chiens, je ne suis guère isolé, deux soeurs à Paris, plein d’amis entre Paris, Turin, Florence.
Donnez-moi quelques nouvelles de vous, pourquoi donc la Réunion... et le Mexique ?

Bien à vous.

Marc Bonneval

Le 30 septembre 2008

Cher Laurent,

Merci beaucoup pour votre envoi, bien arrivé au courrier d’hier, j’en ai lu l’article sur Valéry et Novalis, ainsi que celui sur cette biographie de Valéry que j’ai littéralement dévorée au mois de mai ; je me réserve la suite pour la semaine prochaine puisque je devrais être hospitalisé quelques jours à Toulouse pour le premier traitement de ma maladie. A propos de Valéry, je me demande tout de même si sa position à l’égard de la philosophie ne s’éclaire pas d’une certaine proximité avec Bergson, mais ce serait à étudier, et je ne connais vraiment bien ni l’un ni l’autre.

A mon tour, je vous ai posté aujourd’hui quelques travaux plutôt littéraires : la traduction d’un ouvrage de Mino Bergamo qui vous permettra de tout savoir sur l’anatomie de l’âme chez les mystiques du XVII° français (j’avais lu le livre, paru en italien après la mort inopinée de l’auteur (mordu par un poisson rarissime alors qu’il faisait de la pêche sous-marine en Indonésie), et cela m’avait passionné au point de vouloir le traduire en français... le plus beau en cette aventure est qu’elle finit par réussir ! quelques articules variés, un opuscule consacré à R. Char, et un exemplaire déjà ancien et techniquement un peu obsolète du dictionnaire franco-italien que je réalise (work in progress indéfiniment) pour Ultralingua (je crois qu’on en est à la version 7, le CD-Rom repris par Hachette n’était que la version 3 ou4), il suffit d’aller sur le site d’Ultralingua pour récupérer la version la plus récente (gratuite pour trois semaines de test), sinon le site de Lexilogos permet d’accéder directement à l’ensemble des dictionnaires d’Ultralingua et de beaucoup d’autres analogues pour une recherche précise.

A bientôt, bien amicalement.

Marc

Le 24 octobre 2008

Cher Laurent,

Merci de votre message et de ces photos qui me fascinent, je ne connais rien du monde sauf quelques coins d’Europe.

Je vais chaque jour un peu moins mal, ou même un peu mieux, selon le point de vue : en fait, ce n’est pas un examen que j’ai subi, mais une "intervention", destinée à obtenir la nécrose des parties tumorales de mon foie ; cette intervention, effectuée sous scanner par des radiologues, consiste en une "chimioembolisation", c’est-à-dire qu’elle a lieu directement sur ou dans l’organe, et associe une partie physique (microbilles destinées à bloquer la vascularisation sanguine qui entretient le développement des tumeurs) et une partie "classique" de chimiothérapie (à cette différence près qu’au lieu de diffuser dans le corps entier ces substances, elles sont directement délivrées sur les tumeurs).

L’intervention en elle-même n’est pas très pénible (et l’anesthésie est seulement locale, mais elle a été longue : plus de trois heures au lieu de la demi-heure annoncée) ; mais, rentré chez moi après trois jours de surveillance à l’hôpital, je souffrais beaucoup, ne m’alimentait et ne dormait guère. Depuis (quinze jours), je me consacre presque exclusivement à dormir et manger le plus et le mieux possible, vu que mon état dépuisement était total. La morphine aidant, les douleurs sont devenues très supportables, mais la morphine m’a créé d’autres ennuis (allergie et troubles intestinaux) ; j’essaie donc à présent d’en diminuer au maximum la prise, d’autant que, ne pouvant conduire, je me trouve limité dans l’une de mes libertés les plus fondamentales ! Tout cela n’est évidemment pas très réjouissant, mais l’intensité de la fatigue et de la douleur sont des signes de l’efficacité de l’intervention. J’en saurai davantage d’ici un mois, avec un scanner permettant de contrôler précisément la réponse du foie à cette attaque frontale, et j’espère qu’on me laissera un peu "souffler" avant d’envisager une suite des opérations.
La récupération est donc lente, mais j’ai tout de même l’impression d’être en bonne voie, et désormais, je ne peux plus dire que les données subjectives et celles objectives sont dissociées : je me sens vraiment malade, et je limite donc mes projets au programme vital de reconstitution de mes forces. Le reste attendra.

Vos vacances sont-elles terminées, ou bien pouvez-vous vous consacrer encore à vos lectures ? (j’ai beaucoup lu et relu l’automne et l’hiver derniers, Proust, Dostoievski, Gracq puis Michaux, le tout avec d’intenses plaisirs et (re)découvertes. Que pensez-vous de l’attribution du Nobel à Le Clézio ?

A bientôt, bien à vous.

Marc

Le 16 novembre 2008

l’Ariège à Foix, au fond le Pic de Montgailhard, surmonté du Fourcat (2000m) enneigé ; le même pris d’un estivage voisin

bonne semaine

Marc

Le 19 novembre 2008

Cher Laurent,

Comme je vais un peu mieux, j’affronte mes cartons de livres arrivés de Turin : je viens, entre autres, de trouver deux livres de Paulhan difficiles à se procurer :

Le clair et l’obscur, Préface de Ph. Jaccottet, Le temps qu’il fait, 1983

Traité du Ravissement, Périple, 1983

Si vous pensez en avoir l’utilité, cela me fera plaisir de vous les envoyer.

Bien à vous.

Marc

Le 19 novembre 2008

Bonsoir Laurent,

J’ai aussi d’autres textes de Paulhan, que je crois moins difficiles à trouver, s’il y a quelque chose que vous cherchiez, si je le possède, je vous l’enverrais aussi avec plaisir, faites-moi savoir (je n’ai évidemment pas de fichier de ma bibliothèque, et je suis très loin d’avoir ouvert tous les cartons, mais ça me donnera un stimulus pour continuer mes fouilles ! Merci de votre proposition,qui bien entendu m’intéresse. Ci-joint l’état, encore très inachevé, de mon deuxième exercice de sculpture, à savoir la copie d’un buste d’Epicure que j’ai vu au Musée archéologiue de Naples, mais dont je n’ai que des photos prises de face, et pour lequel je suis donc contraint d’inventer le profil.

A bientôt

Marc

PS Il existe une édition très curieuse des Pensées due à E. Martineau (auteur entre autres d’une traduction de Sein und Zeit), qui prétend rendre continu le texte des pensées (en accrochant les fragments les uns aux autres pour (re)constituer des Discours portant sur divers sujets correspondant aux énoncés des plans laissés par Pascal), mais, ignorant où elle se cache encore, je ne peux vous donner l’éditeur. Je me souviens aussi d’une autre édition due à un certain Kaufmann, si ma mémoire ne me joue pas de tour (je prends depuis deux semaines un somnifère dont je n’ai qu’à me louer, en ce qui concerne mon sommeil, mais qui est réputé avoir des effets dévastateurs, à long terme, sur la mémoire), et qui était elle aussi assez originale.

Le 20 novembre 2008

(suite)

trouvés sans chercher :

Paulhan, les incertitudes du langage/les fleurs de Tarbes/les causes célèbres

Gracq, le roi pêcheur/Kleist Penthésilée
intéressé ?

© Laurent Margantin _ 22 mai 2010
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