Œuvres ouvertes

Gaspard d’Allens | Ces plantations ressemblent à une forêt fantôme

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J’ai commencé mon voyage dans le Morvan. Je voulais connaître les métamorphoses d’un territoire en proie à l’enrésinement, comprendre son histoire et comment, en quelques décennies, ses étendues se sont couvertes de monocultures résineuses, d’allées touffues et uniformes, tracées au cordeau.
J’ai rencontré Isabelle qui m’a fait visiter ces bois noirs, sombres comme une nuit sans étoiles. À l’intérieur, il n’y a pas d’écho, aucun vol de passereau, pas même le bruissement d’un insecte. Ces plantations ressemblent à une forêt fantôme. Rien ne pousse sous le tapis d’aiguilles et de mousse, excepté cet assemblage de troncs rectilignes, comme une armée au garde à vous. Tous identiques et bien serrés. Pour Isabelle, « ce n’est pas un milieu naturel mais une exploitation artificielle ». Sous ses boucles grises, son visage bouillonne. Ses pas sont rapides comme si elle voulait courir pour échapper à ce paysage qui l’étouffe. Mais les sapins sont partout, ils bouchent l’horizon hérissé de pointes.
Cela fait cinquante-deux ans qu’Isabelle habite dans le Morvan. Cinquante-deux ans qu’elle assiste à la transformation de son territoire où les vieilles forêts de feuillus de chênes et de hêtres, parfois âgées de plus de trois mille ans, sont peu à peu ratiboisées pour être remplacées par des champs d’arbres. « Les sapins vont me faire partir, dit-elle. Ils nous ont envahis. Avant, quand j’étais petite, c’était une curiosité. On allait les voir avec ma mère. » Maintenant, les résineux coiffent le sommet des collines. Ils poussent jusqu’à l’orée des villages et lèchent les devantures. Leur manteau vert terne a comme aspiré les saisons. Il n’y a plus de couleurs, plus de printemps.
Année après année, Isabelle regarde les sapins quadriller le paysage, pareil à un damier. Les plantations représentaient 23% de la forêt du Morvan en 1970, 50% en 2003. Depuis, on a arrêté de compter. Il n’y a plus de statistique officielle, comme si on voulait symboliquement geler leur avancée. Mais personne n’est dupe, les monocultures continuent de s’étendre. Et les forêts de feuillus de tomber. La Certenue, le mont de Meux, la Gravelle… Autant de massifs sacrifiés, mis au carré .
C’est aussi un passé que l’on rase. Une histoire que l’on balaye. À l’école, quand on demande aux enfants à quoi ressemble un arbre, ils dessinent un sapin. On appelle le Morvan « le petit Canada ». Le circuit de randonnée la Transmorvandelle est rebaptisé « la Transapinière » par l’Office de tourisme, comme si les plantations étaient endogènes et avaient toujours existé. « On perd nos repères. On nous coupe nos racines, souffle Isabelle. Des équilibres et des synergies qui s’étaient constitués sur des siècles dans les forêts anciennes sont détruits de manière irréversible. En quelques instants. »
À l’origine de cette mutation, le Fonds forestier national lancé en 1946, juste après la Seconde Guerre mondiale. Comme le plan Marshall en agriculture, il a provoqué de grands chamboulements dans la filière sylvicole avec la volonté de la « moderniser ». En France, deux millions d’hectares de résineux ont été plantés en un demi-siècle sur des forêts de feuillus, mais aussi sur des terres agricoles abandonnées, des tourbières asséchées. Des aides financières ont été octroyées aux propriétaires : des primes et des prêts réservés aux plants qui poussent vite, sélectionnés par les agronomes, développées chez les pépiniéristes. « La France a faim de bois », il fallait donc en produire. Ce fut la grande alliance de la science, de l’industrie et de l’administration. Une politique du bulldozer.
Isabelle, enfant, en a vu les conséquences. « Je m’en souviens, j’étais en dessous ! » Des avions et des hélicoptères aspergeaient les forêts du coin d’une pluie couleur orange. Du défoliant composé de dioxine qui déplumait les noisetiers, les charmes, les bouleaux, les frênes, et les grillait sur place. À Corancy, dans le Morvan, mais aussi dans la Marne et la Haute-Vienne, on arrosait depuis le ciel ces arbres qui ont l’inconvénient d’être trop lents et pas assez rentables. Les écolos protestaient, quelques coups de fusil claquèrent dans l’air avant qu’on interdise ce type d’épandage. « C’était effrayant de voir les engins de chantier entasser les arbres nécrosés au bord de la route, les laisser pourrir. Cela reste un traumatisme, confie Isabelle. Peut-être le début de mon engagement. » Depuis, elle est devenue référente Forêt d’une association écologiste locale, Adret Morvan. Elle organise des manifs, lance des pétitions et a même abandonné son métier d’agente immobilière pour se consacrer pleinement au sujet.

©éditionsduSeuil


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© Gaspard d’Allens _ 29 juin 2019

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