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Günter Grass : le dernier mot

Peut-on, plus de soixante après, approcher l’être qu’on fut, ses erreurs et ses errances, son horreur même ? C’est la tentative de Günter Grass, dans un livre autobiographique où il explore sa propre jeunesse, livre qui fit grand bruit l’été 2006 de sa publication en Allemagne…

Grass, en effet, n’ y va pas par quatre chemins. On peut voir d’ abord Pelures d’oignon comme le simple récit des années qui précédèrent la révélation de l’écrivain au public international, suite à la parution du Tambour. Chapitre après chapitre, le lecteur découvre effectivement un parcours personnel qui va de l’enfance à la maturité, années de formation de l’ artiste. Mais il s’agit en fait de bien autre chose, d’ une manière de règlement de compte avec celui que fut Grass avant d’être écrivain, un enfant puis un jeune homme qui ne lui font pas honneur. Comme un double (bel et bien réel celui-là, à la différence des êtres de fiction enfantés plus tard) qui n’ a cessé de le hanter et de lui faire honte, et qu’ il s’ agit, à plus de quatre-vingts ans, d’exposer aux yeux de tous, pour que paraisse enfin la vérité, celle d’ une vie d’ homme au parcours littéraire et politique devenu emblématique d’un pays, mais dont on découvre après coup le caractère tortueux.

« Assez d’échappatoires » est l’ exclamation centrale du livre, dans le chapitre intitulé « Comment j’appris à avoir peur » qui raconte son expérience de la guerre, et Grass de s’expliquer sur sa faute et sur le fait qu’ il l’ait laissée dans l’ombre aussi longtemps : « Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté, et personne n’ a pu l’alléger ». Ce fardeau se résume à deux lettres : SS, qui sont le symbole ultime de l’ aveuglement dans lequel vécut Grass. Car c’est essentiellement d’ aveuglement dont il est question dans ce livre, de cet état psychologique particulier dans lequel vécurent une majorité d’Allemands sous Hitler.

En quelques pages initiales et essentielles – qui font de ce livre un document important, tandis que les chapitres plus narcissiques sur l’ après-guerre paraissent bien ennuyeux à côté —, Grass nous montre que c’ est une sourde volonté d’ ignorer une réalité politique devenue sordide qui caractérise l’ esprit aliéné à la cause d’ un seul, fût-il dément. Non pas la volonté de faire le mal, mais plutôt celle d’ ignorer le mal commis partout autour de soi, par amour d’ une fiction, celle du chef guidant et regénérant le peuple allemand.

A plusieurs reprises dans ce récit autobiographique, l’écrivain se questionne sur sa propre indifférence et ne cesse de revenir sur ce sentiment de honte qui le saisit soixante ans après les événements. Car toutes les années de guerre sont remplies de scènes qui illustrent l’inconscience dans laquelle vécut Grass entre douze et dix-sept ans, comme par exemple le récit de cette amitié avec un camarade de classe prénommé Heinrich, lequel, devant lui et d’autres élèves de sa classe, donne des détails précis quant aux pertes essuyées par l’Allemagne lors de la bataille de Narvik. Son père est un antifasciste convaincu et écoute la radio anglaise, il bat son fils lorsque celui-ci raconte avoir informé ses camarades sur la réalité des combats. Cet écart du fils aurait pu coûter la vie à toute la famille. Des années après, Grass retrouve l’ami disparu du jour au lendemain, qui lui raconte ce qui s’est passé après sa disparition. Son père, qui avait été député social-démocrate, fut arrêté par la Gestapo et déporté en camp de concentration. La mère se suicida quelques jours plus tard. Heinrich et sa sœur furent envoyés chez la grand-mère. Le père réussit toutefois à passer dans le camp russe et finit par retrouver ses enfants, mais dut souffrir à nouveau de la répression en RDA lorsqu’il s’engagea au SPD, qui fut vite « fondu » dans le parti communiste. Heinrich raconte à Grass que son père finit sa vie écarté par ses camarades, rempli d’amertume.

Des années après, le vieux Grass s’interroge : Comment ai-je pu ne pas me poser de questions concernant mon oncle Franz abattu par les Allemands, comment ai-je pu voir disparaître l’ami Heinrich sans chercher à m’informer à son sujet ? Il se remémore avec horreur que ces événements ne l’empêchèrent pas de s’enthousiasmer pour l’Allemagne et le régime nazi, au point de demander à être enrôlé dans l’armée allemande, pour finir dans la Waffen-SS. Comment expliquer cet aveuglement devant le mal absolu ?« Le souvenir aime le jeu de cache-cache des enfants, écrit l’auteur du Tambour. Elle dissimule. Elle tend à la belle parole et maquille, souvent sans nécessité. Elle contredit la mémoire, qui se montre pédante et qui, querelleuse, veut avoir raison. Quand on lui pose des questions, le souvenir ressemble à un oignon, qui veut être épluché, afin que puisse apparaître lettre après lettre ce qui peut être lu : rarement univoque, souvent écrit à l’envers comme dans un miroir ou bien encore énigmatique. « Tout au long de son récit, Grass avance d’énigme en énigme, cherchant à éplucher l’oignon peau après peau, jamais sûr de bien comprendre les vraies raisons d’un aveuglement persistant. « Lorsqu’après mon onzième anniversaire à Dantzig et ailleurs les synagogues brûlèrent et les vitrines furent brisées, j’étais certes inactif, mais j’étais là en tant que spectateur curieux, j’observai comment une horde de SA mirent à sac, dévastèrent la synagogue de la Michaelisweg, non loin de mon école ». Cette passivité était l’expression d’une connivence profonde : « En tant que membre des Jeunesses hitlériennes, j’étais un jeune nazi. Croyant jusqu’à la fin. (...) Pour décharger le jeune homme et moi du même coup, on ne peut pas dire : On nous a séduits ! Non, nous nous sommes, je me suis laissé séduire ».

« Pour que paraisse enfin la vérité », écrivais-je plus haut. Comme si, en somme, en nous dévoilant son ancienne appartenance aux Waffen-SS et son enthousiasme de jeune nazi, Grass nous disait enfin la vérité, après avoir longtemps menti. Le fait qu’ il se soit tu sur cette faute ne devrait toutefois pas conduire le lecteur fidèle à oublier ce que doit l’écrivain Grass à cette honte, à ce péché originel : sans elle et sans lui, sans son silence aussi, jamais les fictions où il est toujours question de l’ Allemagne n’ auraient pu naître. Grass a œuvré à partir de sa connaissance intime de la conscience nazie, et lui a opposé comme dans un miroir déformant l’ image d’Oskar, l’enfant du Tambour : monstre éveillé à toutes les horreurs autour de lui, tandis que le futur écrivain, lui, ne voyait rien de ce qui se passait. Etrange phénomène qui serait propre à la littérature et à l’ art, et que Grass illustre et explore parfaitement en mettant toujours en arrière-plan de son récit autobiographique les futures figures de ses romans : ce que l’ homme pris dans le flux de l’ histoire ne sait pas décrypter, l’écrivain le peut, déchirant le voile du passé à travers la fiction. C’est en cela que Grass aurait le dernier mot, malgré tout : dans sa capacité à regarder fixement celui qu’ il fut, interrompant l’ activité fictionnelle. Mais avoir le dernier mot, n’est-ce pas aussi, en l’ occurrence, ne plus nourrir son écriture d’ un silence honteux, c’est-à-dire achever l’ œuvre ?

Première mise en ligne le 23 mai 2010

© Laurent Margantin _ 13 avril 2015

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