Œuvres ouvertes

Jizchak Löwy | Sur le théâtre juif

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En juillet 1917, Kafka croise Jizchak Löwy dans une rue de Budapest. Ils sont devenus amis quelques années plus tôt à Prague, Löwy à l’époque dirigeait une troupe de théâtre yiddish, Kafka a assisté à de nombreuses représentations de leurs pièces et a passé beaucoup de temps avec cet homme né en Pologne et dont il note dans son Journal tout ce qu’il lui raconte sur la culture juive en Europe orientale et en Russie. Ils échangent des lettres pendant les années suivantes, Kafka parle de Löwy dans plusieurs lettres adressées à Felice Bauer et Max Brod.

Ce jour de juillet 1917, Kafka propose à Löwy d’écrire un texte autobiographique pour la revue Der Jude (Le Juif) dirigé par Martin Buber. Il écrit une lettre à ce dernier concernant ce projet ("un essai sur la situation, c’est-à-dire la détresse, la détresse spirituelle de l’art dramatique yiddish"), et fin septembre Kafka reçoit le texte qui, comme il l’écrit à Max Brod le 28 septembre 1917, nécessite une "révision grammaticale", car Löwy est plus à l’aise en yiddish qu’en allemand.

Kafka — qui vit alors auprès de sa sœur Ottla à Zürau — fait taper ce texte à la machine, et c’est ce tapuscrit composé de 5 feuillets qu’on a retrouvé avec ses carnets d’écriture et qui a été repris dans l’édition critique allemande. Ce texte a déjà été traduit et publié en français, mais l’auteur Jizchak Löwy en est totalement effacé, et il est présenté comme un écrit de Kafka, associé à son Discours de février 1912 sur la langue yiddish. Or si Kafka a révisé certains détails du texte, c’est bien la voix de Löwy qu’on entend ici, et nous avons tenté de la rendre le plus fidèlement possible, en respectant notamment certains éléments formels (le point à la fin du titre, des points de suspension au milieu d’une phrase signalant l’absence d’un ou de plusieurs mots par exemple). Il nous importe que, parallèlement à notre traduction du Journal de Kafka, l’univers culturel dans lequel baignait Kafka et qui a été anéanti par l’horreur nazie soit partiellement restitué à travers les voix d’hommes comme Löwy (lui-même assassiné par les nazis). Ainsi, d’autres textes de Löwy où il évoque ses amis pragois, parmi lesquels Franz Kafka, Max Brod ou Oskar Baum, seront prochainement traduits et mis en ligne sur Œuvres ouvertes.


Isaak Löwy
Sur le théâtre juif.

Dans ce qui suit, je ne vais pas m’occuper de chiffres ni de statistiques ; je les laisse aux historiens du théâtre juif. Ce que je veux faire est très simple : présenter quelques pages de souvenirs du théâtre juif avec ses drames, ses acteurs, son public, tout cela tel que je l’ai vu, découvert et pratiqué en plus de dix années, ou en d’autres termes, lever le rideau et montrer la plaie. C’est seulement en connaissant la maladie qu’on pourra trouver un remède et peut-être créer un véritable théâtre juif.

I.
Pour mes parents à la piété hassidique qui vivaient à Varsovie, le théâtre « trefe » [1] n’était rien d’autre que « chaser » [2]. C’est seulement à Pourim [3] qu’il y avait un théâtre, car alors cousin Chaskel collait une grande barbe noire sur sa petite barbe blonde, mettait son caftan à l’envers et jouait le rôle d’un amusant commerçant juif – mes petits yeux d’enfant ne pouvaient pas se détacher de lui. De tous mes cousins c’était mon préféré, son exemple m’occupait tout le temps, et j’avais à peine huit ans que je jouais déjà au Cheder [4] comme cousin Chaskel. Une fois le Rabbin était parti, il y avait régulièrement du théâtre, j’étais directeur, metteur en scène, bref je faisais tout, et c’est moi qui ensuite étais le plus sévèrement battu par le Rabbin. Mais ça ne me gênait pas ; le Rabbin nous battait, mais nous, nous avons imaginé chaque jour de nouvelles pièces de théâtre. Et toute l’année nous passions notre temps à espérer et à prier ; que Pourim vienne et que je puisse voir à nouveau cousin Chaskel se déguiser. Il était pour moi clair que plus tard, quand je serai adulte, je me déguiserai et chanterai et danserai comme cousin Chaskel.
Mais ce dont je n’avais pas le moindre idée, c’était qu’on puisse se déguiser en dehors de Pourim et qu’il y eût d’autres artistes que cousin Chaskel. Jusqu’au jour où le fils d’Isruel Feldscher m’a raconté qu’il existait réellement des théâtres où l’on joue, où l’on chante, où l’on se costume, et cela chaque soir pas seulement pour Pourim, et qu’il y avait des théâtres de ce genre à Varsovie et que son père l’y avait déjà emmené plusieurs fois. Cette nouvelle – je devais avoir dix ans à l’époque – m’a tout simplement électrisé. Un secret désir que je n’avais jamais pressenti s’est emparé de moi. Je me suis mis à compter les jours qui restaient jusqu’à ce que je sois adulte et pourrai enfin découvrir moi-même le théâtre. À l’époque, je ne savais même pas que le théâtre était une chose interdite et un péché.
J’ai appris peu après qu’en face de la mairie se trouvait le « Grand Théâtre », le meilleur, le plus beau de tout Varsovie, et même du monde entier. Désormais, je ne pouvais plus passer devant le bâtiment sans que son seul aspect extérieur m’éblouisse littéralement. Mais un jour où j’ai demandé chez moi quand nous irions enfin au Grand Théâtre, on m’a crié dessus : un enfant juif ne doit rien savoir du théâtre ; cela n’est pas permis ; le théâtre n’est fait que pour les goyim et les pécheurs. Je me suis contenté de cette réponse, je n’ai plus posé de questions, mais cela ne m’a plus lâché, j’avais très peur de commettre un jour ce péché et, quand je serai plus âgé, de devoir aller tout de même au théâtre.
Un soir, c’était le lendemain de Yom Kippour, alors que je passais en voiture devant le Grand Théâtre avec deux cousins, il y avait beaucoup de monde à la terrasse du théâtre et je n’arrivais pas à détourner mes yeux du théâtre « impur », cousin Majer m’a demandé : « Est-ce que toi aussi tu voudrais être là-haut ? » Je me suis tu. Mon silence ne lui a sans doute pas plu et il a ajouté : « Mon enfant, il n’y a pas un seul Juif – le Ciel nous en préserve ! Le soir suivant Yom Kippour, même le pire des Juifs ne va pas au théâtre. » De ces propos j’en déduis qu’aucun Juif n’allait certes au théâtre à l’issue de la fête sainte de Yom Kippour, mais que beaucoup y allaient pendant toute l’année aux soirs ordinaires.
C’est à l’âge de quatorze ans que je suis allé pour la première fois au Grand Théâtre. Bien qu’ayant peu appris de la langue du pays, je pouvais tout de même lire les affiches, et un jour j’ai vu qu’on jouait les Huguenots. On avait déjà parlé des Huguenots à la « Klaus » [5], la pièce était d’ailleurs d’un Juif, « Meier Beer » – je me suis donc accordé à moi-même l’autorisation d’y aller, j’ai acheté un billet, et le soir j’étais pour la première fois de ma vie au théâtre.
Ce que j’ai vu et ressenti alors n’entre pas dans mon propos, je dirai juste une chose : j’ai acquis ce soir-là la conviction que l’on y chantait mieux que cousin Chaskel et qu’on s’y costumait bien plus joliment que lui. Et je repartais en ayant fait une autre découverte : je connaissais depuis longtemps la musique de ballet des Huguenots, on chantait en effet ces mélodies à la « Klaus » le vendredi soir pour le Lecho Dodi. Et je n’arrivais pas à m’expliquer comment il était possible qu’on joue au Grand Théâtre ce qu’on chantait depuis si longtemps à la « Klaus ».
Après cela, je suis devenu un hôte assidu de l’opéra. Seulement, je ne devais pas oublier d’acheter pour chaque représentation un faux col et quelques manchettes et de les jeter en rentrant à Vistule. Mes parents ne devaient pas voir de tels objets ; tandis que je me rassasiais de Guillaume Tell et d’Aida, mes parents croyaient de bonne foi que j’étais à la Klaus penché sur les in-folio du Talmud et en train d’étudier la Sainte Écriture.

II

Quelques temps après, j’ai appris qu’il existait aussi un théâtre juif. Mais quoiqu’ayant très envie d’y aller, je n’osais pas, car cela aurait pu être trop facilement rapporté à mes parents. J’allais fréquemment voir les opéras au Grand Théâtre et plus tard également au Théâtre dramatique polonais. C’est là que j’ai vu pour la première fois les « Brigands ». Cela m’a beaucoup surpris qu’on puisse faire un aussi beau théâtre sans chant ni musique – je n’aurais jamais cru cela possible – et bizarrement je n’en voulais pas à Franz, c’est lui au contraire qui a fait la plus forte impression sur moi, c’est son rôle que j’aurais voulu jouer, pas celui de Karl [6].
De tous mes camarades de la Klaus, j’étais le seul qui avait osé aller au théâtre. Par ailleurs, nous les jeunes de la Klaus étions déjà nourris de tous les « livres éclairés », c’est à cette époque que j’ai lu pour la première fois Shakespeare, Schiller, Lord Byron. Mais pour ce qui est de la littérature yiddish, seuls les grands romans policiers me tombaient sous la main, ils nous venaient d’Amérique, écrits dans une langue à moitié allemande, à moitié yiddish.
Une brève période s’écoula, je n’avais pas de repos : il y avait un théâtre juif à Varsovie et je ne devais pas le voir ? Alors j’ai pris le risque, j’ai joué mon va-tout et je suis allé au théâtre yiddish.
Cela m’a totalement transformé. Dès le début de la pièce je me suis senti tout à fait autrement que chez « ceux-là ». Surtout pas d’hommes en frac, pas de femmes décolletées, pas de Polonais, pas de Russes, rien que des Juifs les plus variés, en vêtement long ou court, femmes et jeunes filles, habillées bourgeoisement. Et on parlait ma langue maternelle à voix haute et sans se gêner, personne n’a fait attention à moi avec mon long caftan et je n’avais pas du tout à avoir honte.
On jouait une comédie dramatique avec des chants et des danses en six actes et dix tableaux : Bal-Tschuwe de Schumor. Cela n’a pas commencé à huit heures précises comme au théâtre polonais, mais seulement vers dix heures, et cela n’a fini que bien après minuit. L’amant le …….. et l’intrigant parlaient le « haut-allemand » et j’étais étonné de pouvoir comprendre si bien tout à coup – sans avoir la moindre idée de la langue allemande – un allemand si excellent. Seuls le comique et la soubrette parlaient yiddish.
D’une manière générale, cela m’a plu bien plus que l’opéra, le théâtre dramatique et l’opérette tout ensemble. Car premièrement c’était en yiddish, certes du germano-yiddish, mais quand même du yiddish, un meilleur yiddish, un yiddish plus beau, et deuxièmement tout ici était rassemblé, le drame, la tragédie, le chant, la comédie, la danse tout réuni, la vie ! Toute la nuit, j’étais tellement agité que je n’ai pas pu dormir, mon cœur me disait qu’un jour j’officierais moi aussi au temple de l’art juif, que je deviendrais un acteur juif.
Mais le lendemain après-midi, le père a envoyé les enfants dans la pièce voisine, seuls la mère et moi nous devions rester. Instinctivement, j’ai senti qu’on me cuisinait une « kasche » [7]. Le père n’est plus assis, il marche de long en large ; la main sur sa petite barbe noire, il parle, pas à moi, seulement à la mère : « Il faut que tu le saches, il tourne de plus en plus mal, hier on l’a vu au théâtre juif ». Effrayée, la mère joint les mains, le père, tout pâle, continue à marcher de long en large dans la pièce, mon cœur se serre, je suis assis comme un condamné, je ne peux pas regarder la douleur de mes braves et pieux parents. Aujourd’hui je ne me souviens pas de ce que j’ai dit ce jour-là, je sais seulement qu’après plusieurs minutes d’un pesant silence, le père a tourné vers moi ses grands yeux noirs et a dit : « Mon enfant, songes-y, cela te mènera loin, très loin » – et il a eu raison.

© Jizchak Löwy _ 17 octobre 2019

[1Trefe : viande impropre à la consommation.

[2Chaser : le porc.

[3"Pourim est une fête juive d’origine biblique et d’institution rabbinique, qui commémore les événements relatés dans le Livre d’Esther : la délivrance miraculeuse d’un massacre de grande ampleur, planifié à leur encontre par Haman l’Agaggite dans l’Empire perse sous le règne d’Assuérus (Xerxès Ier)" (source : Wikipédia)

[4Cheder : l’école élémentaire.

[5Klaus : mot venant de l’allemand Klause et du latin médiéval clusa, signifiant cloître. C’était le lieu où on étudiait le Talmud.

[6Dans Les Brigands de Schiller, Franz est le mauvais fils, et Karl le bon fils.

[7Une "kasche" est une question difficile.

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