Œuvres ouvertes

Jizchak Löwy | Souvenirs de la Prague littéraire

...

Voici un texte profondément émouvant. Celles et ceux qui suivent ma traduction du Journal de Kafka sur Œuvres ouvertes connaissent déjà Jizchak Löwy, resté six mois à Prague entre septembre 1911 et février 1912, avec d’autres acteurs et actrices yiddish venus de pays d’Europe de l’est. Ils connaissent aussi l’amitié qui s’est nouée entre lui et Kafka pendant ces mois. Par la suite, Löwy a continué sa vie d’acteur ambulant, en France il s’est fait appeler Jacques Lévy, et c’est ce nom qu’il crie le visage ensanglanté quand, en 1942, on l’enferme dans le wagon d’un train en partance pour Treblinka, où il sera assassiné par les nazis (comme beaucoup de parents et d’amis de Kafka). Destin bouleversant, car Jizchak Löwy portait en lui l’immense mémoire de la culture yiddish, dont les textes et les auteurs qu’il évoque ici, et qu’il a fait découvrir aux Juifs pragois, majoritairement assimilés et de culture germanique. Ce texte, Löwy l’écrit en 1937, et c’est une forme de bilan. Bilan amer : qu’ai-je donc fait toutes ces années depuis que j’ai quitté Prague en 1912 ? Texte écrit initialement en yiddish (ici traduit de l’allemand) pour le journal Unzer Ekspres, l’un des trois journaux yiddish de Varsovie. "Cela s’est passé jadis… (Beaucoup de souvenirs)" en est le titre original.

Laurent Margantin


Cela s’est passé jadis… (Beaucoup de souvenirs)

Un quart de siècle exactement s’est écoulé. J’écris et ma main commence à trembler : un quart de siècle. Combien d’années dure donc la vie d’un homme pour qu’on puisse en gaspiller vingt-cinq de façon si irréfléchie ?
Par rapport à l’éternité, un quart de siècle compte moins que zéro. Mais pour un pauvre mortel qui vit dans l’illusion que tout le cosmos lui appartient, pour l’homme qui veut toujours tout avoir, qui n’a jamais assez et qui meurt inassouvi – pour cet homme, vingt-cinq années sont une éternité…
Il y a vingt-cinq ans ! Mais comme il s’est passé peu de choses dans le monde au cours de ces vingt-cinq années !
Je me libère de tous les cauchemars, des expériences amères, des déceptions et tous les coups reçus au long de ce quart de siècle. Je ne veux pas vous gâter ces jours joyeux et rayonnants, ces jours d’ascension, de réussite et d’espoir.
Je ne veux pas faire de bilan ou dresser l’addition. Les sommes perdues m’effraient…
Il y a vingt-cinq ans, un tournant s’est produit dans ma vie. C’est ce que je voudrais essayer de vous raconter à présent.
Il y a vingt-cinq ans, une troupe de théâtre yiddish m’a engagé pour monter sur scène à Prague. Le « temple de l’art » était un endroit caché dans le vieux Prague, nous jouions dans un restaurant au milieu des tables dressées. La scène était un coin de la salle. Le public était des deux côtés : en face et à gauche de la scène. Nous nous jouions que des « classiques » : Lateiner, Hurwitz et d’autres.
Nous avons également mis Goldfaden en scène et fait de la contrebande avec le répertoire de Jakob Gordin.
En général, nous n’avions pas besoin d’un décor – c’était vraiment du théâtre digne de shakespeare ! Il n’y avait sur scène qu’une table et quelques bancs – et c’était tout. C’est ainsi que vous avons joué dans la Prague du Maharal, du grand rabbin Löw, pour le Juifs de Bohême. Nous avions aussi un orchestre composé… d’un pianiste. Notre troupe avait le nom suivant : « Polnisch-yidishe-zing-shpil-teater-geselshaft ».
Chaque soir, le « théâtre » était plein à craquer. Le public venait comme s’il avait été attiré par un miracle. Les gens venaient pour voir les « artistes juifs de l’Est ». Un jour, une recension du Dr. Max Brod a paru dans le Prager Tagblatt. Brod s’arrêtait surtout sur la nature folklorique de Goldfaden qu’il comparait à l’Autrichien Nestroy. Parmi les acteurs, il ne mentionnait que moi, votre fidèle et dévoué serviteur. Il écrivait : « Monsieur Löwy offre une prestation pleine de maturité et de ferveur qui ferait aussi honneur aux plus grandes scènes. Quand il joue un vieux sage du Talmud, on se souvient non sans raison du Sonnenthal de Nathan le sage. »
C’était la première recension. Moi, à moitié jeune homme, et une recension si brillante, et de qui en plus ? De l’écrivain juif de langue allemande Max Brod, déjà connu à l’époque !
Mon directeur de théâtre de Bohême au gros ventre n’en peut plus de joie. Les affaires vont aller mieux… Il me serre la main. Un article de journal signé Max Brod, ça compte beaucoup à Prague ! Quelques amis me disent que je dois absolument aller voir Max Brod pour le remercier. Je rougis de honte.
Le soir même, après la représentation, le directeur vient me voir derrière la scène, essoufflé et la tête écarlate : « Dépêchez-vous ! Max Brod vous attend. Il veut faire votre connaissance ».
Je me suis démaquillé et suis allé le voir. Brod était en compagnie d’un groupe de poètes et d’écrivains de la Prague d’autrefois : Franz Kafka, Franz Werfel, Dr. Hugo Bergmann, Robert Weltsch, Otto Pich et l’écrivain aveugle Oskar Baum. Nous sommes allés tous ensemble dans un restaurant chic où nous avons passé plusieurs heures… C’est ainsi que toute l’histoire a commencé. J’ai été accueilli dans le cercle de Max Brod.
Max Brod avait alors vingt-sept ans. Il était petit, avait le dos légèrement courbé, un visage long et fascinant, le regard intelligent. C’est un tel visage qu’a dû avoir Moses Mendelssohn dans ses jeunes années.
Déjà à l’époque, Brod était une importante personnalité de Prague. On ne pouvait pas passer à côté. Tous les poètes et les écrivains de la jeune génération étaient sous son influence. Bien qu’ils aient tous plus ou moins le même âge, c’est Brod qui donnait le ton. Entre eux, il n’y avait pas le moindre signe de rivalité – c’était l’exact opposé de ce qui se passe chez nous. Les poètes que j’ai nommés plus haut étaient en bonne relation les uns avec les autres. Chacun respectait l’autre, le soutenait et l’encourageait…
La Pléiade pragoise, mis à part Weltsch et Bergmann, ne savait quasiment rien du judaïsme. Notre théâtre yiddish – et plus généralement tout ce qui était juif – était exotique pour eux, la voix d’un monde lointain, inconnu. C’est précisément ce côté « exotique » qui les attirait, et ils ont commencé à l’étudier avec plaisir et avec passion.
Un quart de siècle s’est écoulé depuis le jour où Max Brod m’a conseillé de me produire avec des fragments, des chansons et des scènes de la littérature yiddish. A l’époque c’est Franz Kafka qui m’a le plus soutenu, le poète d’une grande sensibilité, mort prématurément. Notre amitié a duré jusqu’aux derniers jours de sa courte vie.
C’est Max Brod qui a introduit ma première soirée de récitation. Toute l’élite intellectuelle pragoise était présente, et c’était la première fois que je devais me produire devant un public si raffiné. J’avais infiniment peur. Peut-être ne m’étais-je pas autant préparé qu’il était nécessaire, pensais-je. Peut-être n’avais-je pas assez réfléchi au choix des textes ; cela sera un fiasco, et il faudra qu’on m’enterre, accablé par la honte… Tout me revient en mémoire comme si c’était encore vivant. Je revois tout…
Cette soirée a marqué mon destin de son sceau.
Au programme il y avait des textes de Bialik, Frischman, Rosenfeld, Reisen, Scholem, Aleichem, Frug. En deux mots : Dieu était avec moi, et tout s’est passé pour le mieux. D’abord il y eut de brefs applaudissements, puis des félicitations et on est venu me serrer la main. Ce ne fut pas un fiasco. Max Brod m’a remis mes honoraires dans une enveloppe – mes premiers honoraires pour ma première soirée de récitation. J’ai cru mourir de honte et ne voulais pas prendre l’argent. J’avais le sentiment qu’on me faisait un cadeau. Max Brod a glissé l’argent dans ma poche et il a dit en souriant qu’il n’y avait aucune raison d’avoir honte, que lui aussi touchait des honoraires pour ses conférences. À présent, a-t-il ajouté, on pouvait organiser pour moi une soirée littéraire dans une grande salle.
À partir de là, j’ai été un véritable membre de la « famille » Brod. Je suis resté tout l’hiver à Prague. On se retrouvait fréquemment chez Brod ou chez un autre ami, mais pas pour parler vainement, boire et papoter. Non, cela n’intéressait pas les hommes de lettres pragois. Nous nous retrouvions pour étudier un chapitre de Kant, pour lire des textes, pour discuter sur des thèmes littéraires. Les Pragois m’ont appris que le temps était quelque chose de précieux et que chaque instant gaspillé était une perte, que l’homme ne gagne rien à être oisif, absolument rien.
Mes amis acteurs ont remarqué le changement qui s’opérait en moi et ont pensé que j’étais un rêveur ou un fou. Au lieu de passer le temps avec les cartes, l’alcool ou d’autres « choses terrestres », je me consacrais aux livres, à la Torah… Et ils se sont détournés de moi. Certes, nous avons continué à jouer Hertsele Miyukhes, Kol Nidre, Shabes Koydes et les autres « chefs d’œuvre ». Mais en dehors de la scène où nous nous produisions ensemble, il n’y avait plus aucun contact entre nous.
Une nouvelle vie aux nouveaux horizons avait commencé. Et je n’oublierai jamais la première impulsion donnée par Max Brod. Il était déjà connu en tant que romancier, poète et dramaturge talentueux. Il n’avait que vingt-sept ans et il avait écrit des livres comme Tod den Toten, Jüdinnen, Arnold Beer. Il était plein de joie de vivre et travaillait sans relâche. Il se plaignait de ne pas avoir de temps pour écrire.
Brod devait dormir huit heures par nuit, sans quoi il souffrait de maux de tête. Il était par ailleurs employé à la direction de la Poste et, pour cette raison, il ne pouvait s’autoriser le luxe de se reposer. Il écrivait constamment. De temps en temps, l’un des poètes susnommés lisait un manuscrit. Ensuite on discutait et on échangeait nos pensées. Ces débats se caractérisaient par la chaleur, l’amour et l’amitié authentique, et il n’y avait pas la moindre trace de jalousie ou de basse rivalité. Après une soirée comme celle-là, l’artiste se sentait renforcé et stimulé. Ces discussions entre amis procuraient à chacun d’entre eux une nouvelle force spirituelle, une force grâce à laquelle il était possible à aspirer à de plus hauts buts…
Ce qui fascinait le plus les jeunes écrivains pragois, c’était la religiosité propre au judaïsme de l’Est… Je me souviens encore de ma sainte colère lorsque Max Brod, au cours de l’une de ses contributions, commença à décrire avec enthousiasme la beauté des toques en fourrure portées par les Juifs de l’Est et du caftan en soie – une beauté digne d’un Rembrandt ! Moi qui étais à l’époque fervent partisan des Lumières, j’ai répondu : cela vous fascine peut-être, vous les Juifs modernes des pays de l’Ouest qui vivez loin de nos ghettos, mais nous les jeunes Juifs des pays de l’Est, nous sommes heureux de nous être arrachés à ce monde des toques en fourrure ». Le sagace Max Brod a alors souri et il a dit : « Qui sait où est le vrai bonheur… Peut-être que le Juif qui porte une toque en fourrure est plus heureux… »
Vingt-cinq années se sont écoulées en un rien de temps.
Werfel est mondialement connu, Hugo Bergmann est recteur de l’Université de Jérusalem. Mort prématurément, Franz Kafka a laissé une importante œuvre posthume d’une grande hauteur spirituelle. Brod est toujours plongé dans la ferveur de la création.
Max Brod s’est transformé. C’est un expert de la Kabbale, il écrit sur le monde de l’action et sur le monde de la création, sur le péché originel, sur Lilith et les dix Sefiroth… D’où lui vient toute cette érudition, ce savoir juif ? Celui qui connaît les œuvres de Max Brod sait qu’il n’a cessé de se développer sur le plan intérieur depuis les années de guerre et qu’il a atteint les plus hauts sommets.
Et qu’en est-il de moi ? Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à filer un fil de soie. J’avais tout ce qu’il fallait pour en faire un précieux vêtement en soie – c’est moi qui, tout seul, l’ai déchiré de mes propres mains… Je me suis arrêté au milieu du parcours… A moitié dans l’ancien, à moitié dans le nouveau…
Ce qui va rester – un chant inachevé…
Le tissage a commencé il y a vingt-cinq ans…
Et aujourd’hui je vis du « Cela s’est passé jadis »…

(1937)


Traduction de Laurent Margantin

© Jizchak Löwy _ 22 octobre 2019
_

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)