Œuvres ouvertes

Jizchak Löwy | La catastrophe de Prague

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Deux ans après avoir évoqué ses souvenirs de la Prague littéraire, Jizchak Löwy revient en pensée à ce même univers, mais alors qu’il est en train de disparaître. Le 15 mars 1939, les nazis sont entrés dans Prague. Ils ont pris possession de toute la Bohême et l’occupation allemande sera d’une brutalité extrême face à des actions de résistance héroïques. Il y a des passages extrêmement troublants dans ce texte. Löwy évoque l’Anschluss (12 mars 1938) ainsi que les Accords de Munich (30 septembre 1938), mais comme beaucoup, il ne s’attendait pas à ce que Hitler aille aussi loin et si vite. Prague sous le joug nazi, c’est toute la Prague culturelle qu’il a connue qui s’effondre, et c’est le destin d’amis comme Max Brod qui est en jeu. Mais ce qui est particulièrement saisissant dans ce texte, c’est un point éminemment personnel et crucial de son rapport à Prague : son amitié avec Kafka, qualifié plusieurs fois de "poète rêveur". Löwy pense à Kafka mort en 1924 et il évoque une scène familiale et religieuse : celle de la circoncision du neveu de Kafka (le fils de sa sœur Elli), Felix Hermann, le 24 décembre 1912. J’ai traduit le récit qu’en fait Kafka dans son Journal, on y retrouve la même formule religieuse en hébreu citée par Löwy dans son texte. Moment infiniment troublant quand Löwy rapporte le questionnement de Kafka sur l’improbable judéité dont fera l’expérience son neveu (neveu qui a été très proche de l’écrivain pendant les douze années d’existence qui lui restaient), et quand on sait que Felix Hermann est mort au camp d’internement Le Vernet d’Ariège le 17 août 1940. Löwy ne peut ni envisager cette mort de Felix un an plus tard, ni la sienne en 1942, et c’est nous, lecteurs, qui prenons la vraie mesure de cette "catastrophe de Prague".

Laurent Margantin


La catastrophe de Prague

Les expériences de la jeunesse restent dans la mémoire d’un homme pendant toute sa vie. Plus ces années s’éloignent dans le temps, plus les souvenirs sont présents. Les images de la jeunesse passent devant tes yeux et prennent une forme d’une clarté presque réelle.
Prague fait partie des villes qui ont marqué ma vie toute entière. Dans la « Prague dorée », mes rêves de jeunesse ont commencé à se tisser. C’est à Prague que de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives, de nouveaux mondes se sont ouverts à l’étudiant naïf de la Yechiva [1] aux idées héritées des Lumières.
C’est à Prague que, pour la première fois dans ma jeune vie, j’ai été en contact avec des hommes de lettres.
Les poètes pragois m’ont accueilli dans leur cercle, m’ont mis en selle et m’ont réchauffé avec leurs rayons de soleil.
Avant Prague j’avais juste lu des livres, dans mon imagination de jeune homme je m’étais représenté les poètes autrement.
Prague m’a fait connaître de près Max Brod le créateur, Franz Kafka le rêveur, Werfel le bon vivant aux yeux bleus, Hugo Bergmann le penseur, Robert Weltsch le travailleur, Oskar Baum l’écrivain aveugle et lumineux, et tous les autres.
Le fil qui me reliait jadis à la Pléiade des poètes pragois n’a jamais été coupé.
Je n’ai jamais oublié Prague et ses poètes, et eux aussi, les Pragois, se souviennent du jeune homme juif venu de l’Est qui leur a transmis les salutations d’un monde étranger. En ce jour où se produit la catastrophe de Prague, où le peuple tchèque vit une tragédie, où la Tchécoslovaquie s’effondre, la douleur me saisit de trois manières : mon cœur se serre pour les pauvres Tchèques qu’on dépouille de leur liberté ; les souffrances des Juifs tchèques m’étouffent, et c’est en tremblant que je pense particulièrement au destin de tous ceux que je connais, de tous ceux qui me sont proches.

Et Max Brod ?
J’ai devant moi la dernière lettre de Max Brod.
Il m’a écrit cette lettre quelques temps avant les « Accords de Munich », mais après « l’Anschluss ». A l’époque, même le plus défaitiste ne pouvait s’imaginer dans ses pensées les plus sombres que les nazis traiteraient si brutalement le peuple tchèque.
Dans la lettre qu’il m’a adressée, Max Brod ne parle pas de politique, mais on y sent à travers les lignes tristesse et inquiétude.
Après cela il y a eu « Munich », et je n’ai pas eu le courage de garder le contact avec Max Brod. Mais le fil qui me relie à Prague et ses poètes n’a pas été coupé un seul instant.
Les premières tristes nouvelles à propos de la tragédie pragoise ont été comme un coup de marteau en pleine face : et Max Brod ? Où est-il ?
S’il est, que Dieu l’en préserve ! resté à Prague, on l’écrasera. Les nazis, ai-je appris, aiguisent leur couteau depuis déjà longtemps en pensant à lui. Où est Max Brod ? – ai-je demandé, même à ceux qui n’avaient qu’un rapport très ténu avec Prague. Ma question est restée sans réponse. Mon désespoir et mon inquiétude se sont renforcés d’heure en heure.
Et puis il y a eu cette information dans le journal : deux heures avant l’entrée des nazis à Prague, Max Brod, accompagné de Robert Weltsch, a réussi à quitter la zone frontalière tchèque.
Oh, Dieu soit loué ! Max Brod est sauvé, Max Brod est en route vers Israël… La chance a joué en faveur du poète Max Brod, de celui qui est citoyen de Prague depuis plusieurs générations, et il a réussi à s’enfuir de Prague, sain et sauf…
Je vois encore devant mes yeux spirituels la Prague d’autrefois, la Prague dorée. La Prague littéraire, l’ancienne Prague historique avec ses vieilles synagogues et églises, avec son ancien pont historique. Je vois l’ancien pont avec sa croix à côté de laquelle sont inscrites les lettres suivantes en hébreu : « Loués soit le Nom de Dieu et son Royaume pour l’Éternité ». Je vois la Synagogue Vieille-Nouvelle, l’ancien cimetière juif et la tombe de Maharal [2]. Je vois la place Venceslas et le palais Hradschin, et au milieu de tout cela apparaît le noble visage de Max Brod, comme un élément de Prague…
Mes nerfs se sont calmés, le destin du poète pragois Max Brod n’est plus menacé. Il est en sécurité…

J’ai été en Tchéquie avant et après la guerre, après la libération des peuples… Mais je ne connais pas seulement Prague. J’ai séjourné et j’ai vécu dans toute la Tchéquie, je m’y suis baigné au soleil et dans la gaieté… Chaque ville, chaque lieu est rattaché et relié à d’innombrables souvenirs ensoleillés. Et aujourd’hui la croix gammée est suspendue au-dessus du Hradschin !
Le sensible poète Franz Kafka, mort jeune, lui qui était amoureux de sa Prague mourrait de douleur s’il voyait ce que sa Prague dorée est devenue, Prague sa ville natale…
Quand j’étais à Prague, nous sommes allés nous promener ensemble presque chaque jour, et cela a duré pendant des mois. Le poète rêveur Franz Kafka m’était très reconnaissant. J’avais l’habitude de lui lire des textes de nos poètes, Bialik, Perez, Scholem Aleichem, Frischmann, et aussi des textes d’auteurs encore vivants comme Hillel Zeeitlin, Schalom Asch, etc. Pour me remercier, il me guidait à travers Prague, il me montrait Prague et ses faubourgs. Il était fier de sa Prague.
Que dirait le poète Franz Kafka des événements d’aujourd’hui, lui qui ressentait les choses en profondeur ? Comment son cœur noble et sensible réagirait-il à cette occupation ?
Lors de la circoncision du fils de sa sœur, alors qu’au moment de circoncire on disait : « À la connaissance de la Torah, au mariage heureux et à la pratique des bonnes œuvres », Franz Kafka m’a dit : « Que saura cet enfant de sa judéité ? Quelle connaissance aura-t-il de la Torah et du judaïsme ? Nous nous sommes déjà tant éloignés de nos pères. Quel Juif va donc devenir cet enfant ? »
C’est ainsi que Kafka m’a parlé il y a environ vingt-huit ans.
Le poète rêveur n’a pas prévu que la croix gammée empêcherait le judaïsme d’être oublié…, que la croix gammée rappellerait même à la nouvelle génération de Juifs tchèques qu’ils appartiennent à la race « impure » du peuple d’Israël…
Le jeune Pragois de vingt-huit ans, à la circoncision duquel nous avions assisté, s’il n’a pas éprouvé sa judéité jusqu’à présent, va commencer à l’éprouver… oh, comme il l’éprouve…

(1939)


Traduction de Laurent Margantin

© Jizchak Löwy _ 24 octobre 2019

[1Une yechivah, ou yeshivah est un centre d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme.

[2Rabbin Löw, rabbin, talmudiste, mystique et philosophe du XVIe siècle.

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