Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (V, 1) : C’est par pure vanité que j’aime tant faire la lecture à mes sœurs

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4.I II C’est par pure vanité que j’aime tant faire la lecture à mes sœurs, (ce qui fait qu’aujourd’hui p.e. il est trop tard pour écrire) Non que je sois convaincu d’atteindre quelque chose de remarquable en faisant la lecture, je suis plutôt entièrement dominé par le besoin de me pousser vers les bons ouvrages que je suis en train de lire et de m’en approcher si près que je me confonde avec eux en un seul flot sans que le mérite m’en revienne, mais plutôt à mes sœurs dont l’attention, quand elle m’écoutent lire, est uniquement éveillée par le texte lu et troublée par ce qui est sans importance, et qu’ainsi, également sous l’effet dissimulateur de la vanité, je prenne part en tant que cause à toute l’influence exercée par l’œuvre elle-même. Et si je fais la lecture à mes sœurs de façon réellement admirable, accentuant certains endroits du texte avec une précision à mes yeux extrême, c’est parce qu’ensuite je suis récompensé à l’excès non seulement par moi-même mais aussi par mes sœurs. Mais si je lis devant Brod ou Baum ou d’autres, ma lecture ne peut que leur sembler affreusement mauvaise étant donné les éloges que j’en attends, même s’ils ignorent tout de la qualité de mes autres lectures, car là je vois que l’auditeur maintient la séparation entre moi et le texte lu, je ne peux pas m’unir totalement au texte sans avoir le sentiment d’être ridicule, sentiment qui n’a aucun soutien à attendre de la part de l’auditeur, ma voix tourne autour du texte à lire, j’essaie, car c’est ce qu’on veut, d’y pénétrer ici et là, mais n’en ai pas sérieusement l’intention, car ce n’est pas du tout ce qu’on attend de moi ; ce qu’on veut à vrai dire, que je lise sans vanité calme et distant et n’être passionné que lorsque ma passion est indispensable, j’en suis incapable ; mais bien que je crois m’en être accommodé et me contente donc de mal lire devant d’autres personnes que mes sœurs, ma vanité, qui cette fois ne devrait plus avoir aucun droit, se montre tout de même lorsque je suis blessé si quelqu’un trouve quelque chose à redire à ce que j’ai lu, que je rougis et veux poursuivre vite ma lecture, tout comme j’aspire en général, quand j’ai commencé à lire, à lire sans fin avec le désir inconscient qu’au cours de cette longue lecture le sentiment vain et faux va naître – chez moi en tout cas – d’une unité avec le texte lu, même si j’oublie que je n’aurai jamais assez de force immédiate pour que mon sentiment agisse sur la claire vision d’ensemble de l’auditeur et que ce sont toujours les sœurs à la maison qui initient la confusion désirée


Pas de point final.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 6 novembre 2019

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