Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (V, 4) : Quand on croit avoir définitivement décidé de rester chez soi pour passer la soirée

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Quand on croit avoir définitivement décidé de rester chez soi pour passer la soirée, qu’on a mis sa veste d’intérieur, qu’après le dîner on est assis à la table éclairée pour se mettre à un travail ou à un jeu à l’issue duquel on ira se coucher comme à l’accoutumée, quand dehors il fait un temps maussade qui rend le fait de rester chez soi tout naturel, quand on est déjà resté si longtemps à table immobile que partir maintenant ne provoquerait pas seulement le courroux paternel mais aussi la stupéfaction générale, quand en plus la cage d’escalier est déjà sombre et la porte en bas est fermée, et quand à présent, malgré tout cela, on se lève saisi tout à coup par un sentiment de malaise, qu’on change de veste, qu’on apparaît aussitôt en tenue de ville, qu’on déclare devoir partir, ce qu’on fait après avoir pris vite congé, qu’on croit avoir laissé derrière soi une colère plus ou moins forte selon la vitesse avec laquelle on claque les portes de l’appartement afin de faire cesser toute la discussion sur le fait de partir maintenant, quand on se retrouve dans la rue avec des membres qui vous récompensent pour la liberté inespérée qu’on leur a procurée en faisant preuve d’une vivacité spéciale, quand à travers cette décision on sent s’animer en soi la capacité à prendre des décisions, quand on comprend, en y accordant plus d’importance que d’habitude, que si l’on provoque et supporte aisément les changements les plus rapides, c’est davantage par force que par besoin, que laissé seul on se développe dans l’esprit et dans le calme et dans le fait d’en jouir, alors, pour ce soir-là, on est si entièrement sorti de sa famille qu’on ne pourrait le faire de façon plus poussée à travers les voyages les plus lointains, et on a fait une expérience qu’on ne peut qualifier que de russe en raison de l’extrême solitude qu’elle représente vue d’Europe. Cela se renforce encore si, à cette heure tardive de la soirée, on va rendre visite à un ami pour voir comment il va.


Texte intégré dans le premier livre publié par Kafka en décembre 1912, Betrachtung, sous le titre "La promenade soudaine". Le thème de la promenade, seule ou accompagnée, est récurrent dans le Journal.


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 10 novembre 2019

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