Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (V, 6) : Hier « Vicekönig » de Feimann

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6 I 12 Hier « Vicekönig » de Feimann. La capacité à être impressionné par ce qui est juif dans ces pièces m’abandonne parce que celles-ci sont trop monotones et dégénèrent en un désespoir fier de ses crises sporadiques plus violentes. Lors des premières pièces, je pouvais penser que j’étais entré en contact avec un judaïsme dans lequel les germes du mien reposaient et qui se développeraient en venant à moi et ainsi m’éclaireraient dans mon judaïsme engourdi et me mèneraient plus loin, au lieu de cela plus j’écoute et plus ils s’éloignent de moi. Naturellement, les personnes restent et c’est à elles que je me tiens. ˗ Madame Klug organisait une soirée de bienfaisance, c’est pourquoi elle a chanté quelques nouvelles chansons et fait quelques nouvelles blagues. Mais c’est seulement pendant sa première chanson que j’ai été sous son emprise, alors je suis dans un rapport extrêmement intense avec chaque particule de sa personne, avec ses bras étendus et ses doigts qui claquent pendant qu’elle chante, avec ses boucles de cheveux aux tempes enroulées et serrées, avec la mince chemise, plate et innocente, qui passe sous son gilet, avec la lèvre inférieure qui ressort tout à coup savourant l’effet d’une blague (voyez-vous, je parle toutes les langues, mais en yiddish), avec ses petits pieds gras qui, dans leurs épais bas blancs, sont comprimés dans la chaussure jusque sous les orteils. Mais comme elle a chanté hier de nouvelles chansons, elle a nui à l’effet principal qu’elle produit sur moi, effet qui consistait en ce qu’une personne se donne en spectacle avec quelques blagues et chansons qu’elle a choisies et que son tempérament et l’ensemble de ses forces lui permettent de présenter à la perfection. Comme cette présentation est réussie, tout est réussi, et si le fait de laisser souvent cette personne agir sur nous nous procure de la joie, nous ne serons nullement gênés – et tous les spectateurs sont peut-être d’accord avec moi – par la répétition continuelle des mêmes chansons, nous l’approuverons au contraire comme un moyen de se concentrer autant p.e. que l’obscurcissement de la salle et, considéré du point de vue de la femme, nous y reconnaîtrons l’intrépidité et la conscience de sa propre valeur, que nous recherchons justement. C’est pout cela que lorsque ce fut le tour des nouvelles chansons qui ne pouvaient rien montrer de nouveau chez madame Klug puisque les anciennes avaient parfaitement accompli leur devoir, et que ces chansons avaient la prétention d’être considérées comme des chansons, sans qu’il n’y eût aucune raison à cela, et qu’elles détournèrent ainsi l’attention de madame Kl. tout en révélant qu’elle aussi ne se sentait pas à l’aise en chantant ces chansons et d’une part ratait son numéro et d’autre part faisait des expressions de visage et des gestes exagérés, on ne pouvait qu’être fâché et on ne se consolait qu’au souvenir de son spectacle parfait d’autrefois trop solide en raison de son authenticité inébranlable pour être troublé par le spectacle présent.


Madame Klug : une actrice de la troupe de théâtre yiddish dirigée par Jizchak Löwy. Elle apparaît à plusieurs reprises dans les précédents carnets, notamment lors d’une scène d’adieu à la gare de Prague. La soirée de bienfaisance qu’elle organise au Café Savoy ainsi que la pièce de Sigmund Feinmann sont annoncées dans le Prager Tagblatt du 5 janvier 1912. « Aujourd’hui grande soirée de bienfaisance de la populaire soubrette Flora Klug. » J’’extrais la photographie de Florence Klug plus bas de cette remarquable page web : https://yiddishstage.org/franz-kafkas-vagabond-stars


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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 16 novembre 2019

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