Œuvres ouvertes

Laurent Margantin | Carnet d’hiver austral

...

Présentation


Qu’est-ce que je fais ici ? Je lis, j’observe les animaux, je découvre la flore, je visite un musée d’histoire naturelle avec un enfant, je traduis le Journal de Franz Kafka, je pense à Lorand Gaspar qui vient de mourir, je circule en voiture, je marche au bord de l’océan, j’écoute Chopin, je réfléchis aux cinquante ans de Woodstock, je passe pour la première fois à la télévision, j’écris, je m’interroge sur la fiction (liste non exhaustive).

Extrait


Je me suis tenu devant les deux passerelles métalliques pendant un moment, je venais de garer la voiture dans la rue qui descendait le long du canal en béton qu’enjambait chacune des deux passerelles métalliques, au bout de chaque passerelle il y avait une porte également métallique, au-dessus de chaque porte et d’un mur on devinait des toits en tôle, j’ai eu envie de prendre une photo de ces deux passerelles métalliques suspendues au-dessus du canal en béton (à sec à cette saison où il pleut très peu), prendre une photo de la moindre chose du moindre objet sortant un peu de l’ordinaire est devenu un geste mécanique, cela soulage d’avoir à mémoriser ce qu’on est en train de voir au profit d’une mémorisation numérique plus fidèle à la réalité et à laquelle on peut revenir par la suite, quoiqu’il en soit je ne prenais pas de photo des deux passerelles métalliques conduisant aux deux portes également métalliques, non, je laissais le téléphone dans ma poche, je regardais juste le canal en béton qui, en pleine saison des pluies, pouvait être traversé par des tonnes d’eau dévalant la montagne au-dessus, il y avait de ces canaux en béton un peu partout ici, ils longeaient souvent des habitations des cases en tôle comme celles qu’il y avait juste derrière le mur de l’autre côté du canal, je n’avais pas envie de prendre une photo ni d’imaginer ou de fictionner quoi que ce soit, surtout pas la vie des gens dans les cases en tôle de l’autre côté des deux passerelles métalliques qui avait dû être installées récemment car elles paraissaient neuves le métal gris clair brillait encore, il y avait un verrou sur la porte, on pouvait donc entrer de deux façons chez les gens qui habitaient de l’autre côté, soit par la passerelle en passant par-dessus le canal soit par la rue ou la ruelle de l’autre côté des cases, je n’avais pas envie de prendre de photo car si j’avais pris une photo j’aurais dû cadrer la scène silencieuse et déserte des deux passerelles métalliques menant aux deux portes également métalliques de l’autre côté du canal en béton et j’en aurais fait une fiction, je suppose qu’un véritable photographe voulant raconter une histoire aurait mis en scène un habitant de l’une des cases passant sur la passerelle et regardant l’objectif, mais je n’avais pas envie de fiction, j’ai-mais cet endroit parce qu’il ne racontait aucune histoire et parce qu’il était vide, canal à sec, passerelles désertes, portes verrouillées, il suffisait de rouler quelques kilomètres pour replonger dans la foule des fictions, des gens marchaient sur la plage dans des tenues de fiction racontaient leurs histoires qui en vérité n’étaient pas leurs histoires mais celles qu’ils avaient entendues ailleurs dans d’autres bouches, là-bas et un peu partout les fictions et les individus qui les véhiculaient pullulaient, regardez-les disait un jour Dustin Hoffmann dans un entretien réalisé dans un bar d’un hôtel parisien, regardez-les ces hommes et ces femmes qui marchent dans la rue ils se prennent tous pour des stars, je m’étais déjà garé dans cette rue mais pas aussi bas, plus haut au croisement il y avait quelques hommes qui vendaient les premières mangues vertes, c’était la première fois que j’étais allé me garer aussi bas et ces deux passerelles métalliques enjambant le canal en béton que volontairement je ne prenais pas en photo m’apaisaient, leur silence leur vide avaient quelque chose de bienfaisant, l’absence de toute humanité cachée par la porte métallique verrouillée de l’autre côté du canal ces habitations invisibles cela aussi était bienfaisant, les fictions sont de-venues nocives toutes les formes de fiction sont devenues nocives me suis-je dit face aux deux passerelles métalliques, je ne supporte plus qui que ce soit qui par ses vêtements ses gestes sa façon de parler ses opinions me paraît aussi fictionnel qu’un personnage de roman, sur chacune de ces personnes fictionnées le prix est affiché, les individus qui circulent librement à quelques kilomètres d’ici sont des publicités vivantes pour les produits les plus divers, quand ils parlent cinéma ils vendent un film, quand ils parlent littérature ils vendent un livre, les personnages qui circulent librement à l’intérieur des fictions contemporaines sont eux-mêmes des publicités pour le livre qu’ils habitent et pour l’auteur qui l’a écrit, un auteur sort un livre et le personnage ou les personnages qu’il a fictionnés sortent du livre pour aller faire sa promotion sur toutes les radios et les chaînes de télé du pays, même chose pour les personnages de film qui ne cessent de circuler sur tous les écrans du monde, le monde est désormais peuplé de personnes et de personnages fictionnels et on ne sait plus du tout distinguer ceux qui sont réellement vivants de ceux qui sont imaginés, la plage à quelques kilomètres d’ici est un immense studio de cinéma où circulent librement toutes les marques de voiture de champagne de vêtements et de tous les produits existants, vous croyez écrire un livre tourner un film et vous écrivez ou tournez une publicité, les individus qui circulent librement à quelques kilomètres d’ici exhibent librement leur existence commerciale parlent librement de leur existence commerciale ne sont ni plus ni moins que des individus promotionnels comme les personnages des romans qu’ils lisent ou des séries qu’ils regardent, leur cervelle est devenue le véhicule et la mémoire du consumérisme général, quand ils se réveillent il leur arrive d’en-tendre la chanson d’une publicité de leur enfance qu’ils croyaient avoir oubliée mais qui en vérité est restée bien logée dans un coin de leur cervelle conditionnant leurs achats de toutes ces années, quand ils parlent ils déversent toutes les conneries et les mensonges des chaînes d’info et ils sourient contents de leur rôle de déversoir individuel des conneries et des mensonges des chaînes d’info, eux ne sont jamais à sec comme ce canal en béton enjambé par les deux passerelles métalliques, pour eux c’est toujours la saison des pluies, il doit y avoir d’autres en-droits comme celui-ci absolument non fictionnel béton et métal à côté de vies humaines invisibles, oui il y a plusieurs de ces endroits à travers la ville il suffirait de les chercher, je suis resté encore un moment face aux deux passerelles métalliques en essayant juste de garder leur empreinte en moi, j’ai regardé les deux portes verrouillées qui peut-être ne s’ouvraient jamais, j’ai contemplé encore un moment le canal à sec, quel lieu formidable me suis-je dit en pensant un bref instant à tous les pingouins qui sur la plage attendaient leur iPhone à la main le coucher de soleil tropical dont ils avaient déjà vu des milliers de clichés dans les magazines et qu’ils allaient rediffuser à des milliers d’exemplaires sur leur page Facebook.


Livre broché, 108 pages, 15,24 x 0,3 x 22,86 cm
ISBN : 979-10-90230-38-5
Prix : 12 euros frais de port compris
© éditions œuvres ouvertes, 2019

Carnet d’hiver austral est en stock chez Œuvres ouvertes, bouton Paypal plus bas.

© Laurent Margantin _ 17 novembre 2019

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)