Œuvres ouvertes

Idea Vilariño, entre l’amour fou et le désespoir

Une des voix les plus secrètement belles de la poésie uruguayenne
par Philippe Chéron

Il y a de l’exaltation, de la tristesse, de la douleur, avec parfois le ton égaré d’une femme blessée au plus profond d’elle-même, dans la poésie d’Idea Vilariño (1920-2009), comme cela apparaît dans le poème intitulé « Je veux » où se disputent la volonté d’aimer et de tuer, où le désir de fusion avec l’amant se mêle à celui de l’anéantir.
Son grand amour fut l’écrivain Juan Carlos Onetti (1909-1994), rencontré tout au début des années cinquante. Une passion folle et explosive les poussa l’un vers l’autre. Onetti lui dédia son roman Les adieux (1954) ; indécis, déchiré, il finira par s’unir, après trois mariages antérieurs, à Dorotea Muhr, « Dolly », ce qui ne l’empêcha pas de maintenir une correspondance avec Idea jusqu’à sa mort en 1994.
Le désir et la déception traversent l’œuvre poétique de celle-ci comme un cinglant éclair de souffrance, qui la dispose au désespoir : « Pourquoi les jasmins / pourquoi la vie. / Pour rien. » En 1941, alors qu’elle n’a que 21 ans, elle en arrive même à écrire : « Il fait froid, je suis vieille / et rien ne vaut rien. » En 1944, à 24 ans : « Je veux mourir maintenant que les étoiles gèlent, qu’en vain s’épuisent les étoiles muettes. » Elle avait souffert d’une maladie dermatologique dans son enfance, sa mère était gravement malade et, encore jeune, elle a vécu le deuil de celle-ci, de son père et d’un frère en l’espace de trois ans. On comprend que la rupture avec Onetti n’ait fait que renforcer une tendance précoce au spleen et au pessimisme.
L’amour et la mort sont les thèmes qui reviennent le plus fréquemment dans ces textes intimes à la syntaxe souvent assez libre. Beaucoup ont l’air d’avoir été écrits pour elle-même sur un coin de table et non retouchés ensuite, sans penser à une future publication, dans le secret de sa tristesse, de son amertume face à un amour impossible entre deux caractères antagonistes, elle ardente et lui mélancolique. On y trouve parfois une curieuse accumulation de la conjonction de coordination « y » (et), excès stylistique qui donne une sensation d’étouffement, d’asphyxie : c’est le cas dans « Tellement morte… », par exemple, et ce poème en devient une sorte de véritable et glaçante mise au tombeau.
La solitude est un autre thème récurrent, comme dans ce court poème de 1969 : « On est toujours seul / mais / parfois / encore plus seul. » Les exemples ne manquent pas, dans des textes bien antérieurs : « Seule sous la pluie, / seule face au deuil sans lumière de l’après-midi, / seule sur la terre, seule sous le ciel. »
Son œuvre ne se limite pas au désespoir amoureux. En contraste avec ce côté sombre, on trouve des textes qui montrent qu’Idea Vilariño savait prendre parti. Habitée par une volonté de lutte et même un certain activisme (elle était fille d’un poète anarchiste), elle a exprimé sa révolte en dénonçant la misère et les souffrances infligées aux peuples du continent latino-américain et du monde entier, ainsi que la dévastation de la planète (voir « Pauvre monde ») : précoce prise de conscience écologique qui en fait une pionnière dans ce domaine, au moins dans son pays.
Malgré tout, la nostalgie n’est jamais loin et un sentiment d’impuissance tragique réapparaît fréquemment comme on peut le lire dans un poème de 1941 : « plongée dans la pénombre j’aimerais dire / que l’après-midi est une immense fleur bleue. Mais / l’après-midi est une immense goutte grise / et je n’y peux rien. » Ainsi que dans d’autres plus récents, qui montrent que son « engagement » cohabitait avec un profond scepticisme : « Qui sommes-nous / que se passe-t-il / quelle est cette étrange histoire / pourquoi la supportons-nous / puisqu’elle nous est hostile / pourquoi nous supportons-nous / pourquoi nous prêtons-nous au jeu. » (1971) Ou encore : « Si tu mourais toi / et s’ils mouraient eux / et je mourais moi / et le chien / bon débarras. » (1975)
Nos versions françaises sont basées sur l’édition Poesía completa (Lumen, Barcelone) de 2008. Peu avant son décès, Idea avait préparé une anthologie avec Ana Inés Larre Borges qui l’a éditée sous le titre Última antología (ed. Cal y Canto, 2004). C’est, sauf erreur, le seul ouvrage existant en français (Ultime anthologie, édité chez La Barque, 2017, traduction et postface d’Éric Sarner). L’essentiel des poèmes ici présentés (choisis et traduits avant d’avoir pu nous procurer cet ouvrage) n’apparaît pas dans cette anthologie. Seules exceptions : « Pauvre monde », « Au centre du monde » et « On part à la recherche », que nous présentons dans des versions légèrement différentes.

Premiers poèmes

Seule
seule sous la pluie qui tombe et tombe.
Les sons deviennent gris, l’après-midi s’achève,
et je sens que je regrette ou que je désire quelque chose,
une larme peut-être qui roule et tombe.

Seule sous la pluie qui tombe et tombe,
seule face à toute la grisaille de l’après-midi
sans cesser de penser que je regrette ou désire quelque chose,
peut-être une larme aux couleurs de l’après-midi.

Seule sous la pluie,
seule face au deuil sans lumière de l’après-midi,
seule sur la terre, seule sous le ciel.

Seule,
seule et triste, loin de toutes les âmes,
de toute tendresse, de toute douceur.
Silence, tristesse, la mort plus proche
dans le cadre triste et sans lumière de l’après-midi.

(1937)

J’ignore ce qu’il y a l’après-midi dans la lumière, dans l’âme,
j’ignore si ce fut cette musique douloureuse et fantastique
ou si c’est ce silence parfumé et obscur
ou cette lumière de crépuscule odorante et muette.

Tant de choses me manquent et me font mal aux mains
qui s’allongent dolentes, pâles et vides.
Cela fait même peur de continuer :
si peu d’années, et la vie qui pèse si lourd.

Jamais si près de la vie. Jamais.
Jamais aussi grande que la mort aujourd’hui,
au-dessus de tout, avant tout, à la fin de tout,
et moi, je sens que je m’en vais tragiquement.

L’après-midi qui se meurt croît démesurément.
Je me sens perdue.
Cela fait même peur de continuer :
si peu d’années, et la vie qui pèse si lourd.

(1939)

Attendant, attendant.
Tremblements de colombe
et tensions magnifiques.
Comme la chute des feuilles,
comme le feu d’un verre
bu lentement.
Un silence de pluie,
la paix d’une vasque
une anxiété compacte
prolongée à n’en plus finir
et un passionné
désir de musique.
Les plus lourdes gouttes
indécises s’enfoncent
dans le cœur, frappent,
douloureuses, terribles,
soudaines, tranquilles,
en tombant longuement.

Comme un bouquet de fleurs sombres
sur la poitrine.

(1941)

Mes mains
ces mains chéries
ne savent plus
à quoi s’accrocher.

Je me croyais arrivée.
Être.
J’ai dit que c’était tout.
Et ça l’est.

Mais
j’avais oublié quelque chose
ou j’y avais
tranquillement
renoncé.

Et à présent
je me demande
si dans le vide de mes nuits
je ne vais pas désirer l’étoile.

(1940)

Maintenant je suis une main
une main tendue,
une main vide,
ouverte, bleue et glacée.

Pourquoi les violettes
et pourquoi la vie.
Pour rien.

Maintenant je suis deux yeux,
deux yeux sans flammes
qui s’allongent vides
dans la lumière désolée.

Pourquoi les jasmins
et pourquoi la vie.
Pour rien.

Et les étoiles claires
et les feuilles tombées
et les livres bleus
et les cordes de la harpe
et les bras en l’air
et les mains transies
et les cris du corps
et les cris de l’âme ?
Ah, je ne sais pas, je ne sais plus.

J’ai brûlé mon front,
j’ai brûlé
les candeurs les plus intimes,
la plus haute espérance,
j’ai brûlé mon pain
et j’ai brûlé mon blé,
j’ai brûlé ma terre
et j’ai brûlé mon eau.

Et maintenant quoi ?
Ah, les yeux,
ces yeux sans rien.

(1941)

Écoute,
je te parle avec difficulté,
la voix éteinte.
Il fait froid, je suis vieille
et rien ne vaut rien.

J’avais un rosier plein de roses
et un pot de miel clair
mais j’ai pensé pensé pensé,
et il ne me reste rien.

Je me suis plongée dans les jours profonds, chauds,
dans mon âme parfumée,
dans les nuits absurdes et sereines.
Aujourd’hui je me plonge dans le néant.

J’étais si bien faite,
pleine, harmonieuse ;
brisée en mille morceaux privés de sens
je ne suis presque plus rien.

Je ne suis plus moi-même ni personne.
Je suis brisée, morte,
je ne suis rien.

J’ai pensé pensé pensé
et aujourd’hui il ne reste plus
que cette pauvre chose détruite.

(1941)

Aujourd’hui mon cœur est froid et bleu,
mes yeux sont de brume
et mes mains glacées.

Ah, mère,
comme je suis fatiguée,
tellement fatiguée.

Je n’en peux plus de ce fardeau
ce fardeau sombre
que je me suis mis sur le dos.

Et les amis qui m’accompagnent
et qui m’écoutent
se regardent et se demandent :
de quel fardeau nous parle-t-elle ?

Ah, mère,
tu ne sais pas à quel point
je suis fatiguée.

(1941)

L’après-midi est une immense goutte grise
d’une impossible liqueur plus foncée que l’ambre.
Plongée dans la pénombre j’aimerais dire
que l’après-midi est une immense fleur bleue. Mais
l’après-midi est une immense goutte grise
et je n’y peux rien.

Le jour tombe et me tombe dessus
du haut d’une immense coupole d’argent.
Au milieu de l’ombre épaisse au parfum de jasmin
je suis une ombre épaisse au parfum de jasmin
qui n’attend plus rien.

L’après-midi est une immense goutte grise
et c’est une immense coupole d’argent,
et moi que suis-je, que suis-je dans cet après-midi sans fin.
Rien que l’ombre épaisse au parfum de jasmin
d’une ombre, de rien.

(1941)

Une pluie tranquille, interminable, sereine,
enveloppante, inquiétante, persistante, parfaite.
J’ai laissé la musique, étouffé toutes les voix
pour écouter la sienne qui résonne tenacement
comme un fil d’argent dans une vieille outre.

Et je me dis, accablée, sans voix, lentement,
qu’en tombant la pluie fait un bruit de créatures
tombant dans le monde au cours des siècles
en cadence.

En mon for intérieur il n’y a pas de bruits.
Il y a des cruches vides, des clochers en ruines,
des torches éteintes, il y a des mines abandonnées
des yeux blancs de statue, de grandes étoiles creuses,
des horloges sans aiguilles et des livres sans mots
et des violons sans cordes.

Et un silence épouvantable où tombe la musique
harmonieuse, fatiguée, parfaite, de la pluie
avec un bruit de perles au fond d’un coffre,
avec un bruit d’ailes, de doigts ; avec un bruit
monotone, angoissant, ancestral, monocorde.

(28 octobre 1941)

Feuille tombée, feuille
fanée, flamme gelée
et grise et lisse et grise.
Feuille tombée, feuille
tombée, flamme gelée.

Le vent, rien que le vent
dans les soirées glaciales.
Non pas la bise, le vent gris.
Le vent, rien que le vent
des soirées glaciales.

C’est l’ancien, le même de toujours,
inutile, nécessaire,
fatal, l’éternel retour
de tout, comme toujours,
inutile, nécessaire.

Et il s’exécute : la feuille
tombée, feuille tombée,
fanée, flamme gelée.
Reste une feuille
sans vie, une feuille tombée.

Et rien d’autre.
Non.
Rien.

(1941)

Être tellement morte et que la bouche
veuille vivre encore un peu
et que le corps, les bras et la bouche
et que les chaudes nuits, les jours
aveugles, et le froid sans sexe de l’aurore…
Être tellement morte et d’une telle manière
et arborer encore un nom
et une voix qui s’affirme et s’élève en mesure.
Être tellement morte et que les lilas,
et que les encres bleues et les rouges
et les feuilles, les roses et les lilas…

(1942)

Personne ne pourrait te nommer, arbre sec,
haute branche dénudée et bleuie.
La mélodie est triste et au loin
dans une vaine lumière désespérée,
moi, cette maison vide, ces miroirs,
cette errance dans des vallées remarquables,
cette chute d’un fruit, être fruit
et se décomposer enfin en une glaise amère.

(1941)

Enveloppée dans la pénombre, taciturne, abattue,
les yeux douloureux, les mains fiévreuses,
passant légèrement comme une fleur éclose
et prématurément humée et cueillie.

Je dis toujours la même chose.
Je dis toujours la même chose.

Allongée ici dans l’ombre qui est déjà presque ténèbre
fiévreuse je noircis les avides feuilles blanches.
Je ne bouge pas, ne souffre pas, ne résiste pas, ne lutte pas,
je m’abandonne en silence sans cris et sans larmes.

(1941)

Je veux mourir. Je ne veux plus entendre les cloches.
La nuit se défait, le silence se fissure.
Si en cet instant un chœur sombre, une basse impossible
ou un orgue descendaient jusqu’à l’inconcevable.
Je veux mourir, et alors on me crie tu te meurs,
je veux fermer les yeux car je suis trop fatiguée.
S’il n’y a ni regard ni hommage pour me soutenir,
s’ils reviennent, s’ils boivent, qu’attendre de la nuit ?
Je veux mourir maintenant que les fleurs gèlent,
qu’en vain s’épuisent les étoiles muettes,
que l’horloge arrêtée ne tourmente pas le silence.
Je veux mourir. Je ne meurs pas.
Je ne suis pas morte. Peut-être
que tant d’effondrements, tant de morts, peut-être,
tant d’oublis, tant de rejets,
tant de dieux qui ont fui avec de belles paroles
ne me laissent pas mourir définitivement.

(1944)

Rocher de solitude,
vers où maintenant,
tu t’écroules en silence, le cœur en berne,
des fleurs qui meurent vite,
terriblement,
des fleurs,
des larmes retenues au bord de la larme
et un geste amer,
comment décroiser les bras
comment marcher,
comment
dire cela, tellement,
jeunesse, soleil, caresses,
fruits devenus fous à cause d’un léger parfum,
cloches dilatées,
étoiles brillantes,
dieux entêtés luttant pour rester dans ma poitrine,
les mains jointes
et des noms
que je ne prononcerai jamais plus.

(1943)

S’il y avait le temps, le temps
pourrait être la mer
et les jours, les vagues.
S’il y avait dieu, s’il y avait,
dieu pourrait être la mer
et ses gestes, les vagues.
S’il y avait, si je pouvais,
si je pouvais encore pleurer,
je pleurerais le temps, dieu
et tant d’autres morts.

(1943)

L’oubli

Quand une bouche une tendre bouche endormie embrasse
comme en mourant, alors,
parfois, quand elle arrive au-delà des lèvres
les paupières comblées de désir tombent
aussi silencieusement que l’air le permet,
la peau à la tiédeur soyeuse réclame des nuits
et la bouche embrassée
en sa jouissance ineffable réclame elle aussi des nuits.
Ah, nuits silencieuses, sombres lunes douces,
nuits longues, somptueuses, traversées par des colombes,
dans un air fait de mains, d’amour, de tendresse donnée,
des nuits comme des navires…
C’est alors que, au comble de la passion, celui qui embrasse
sait, ah, trop, sans trêve, et voit qu’à présent
le monde devient un miracle lointain,
que des étés profonds lui ouvrent encore les lèvres,
que sa conscience abdique,
qu’il est enfin lui-même oublié dans le baiser
et un vent passionné lui dénude les tempes,
c’est alors que, avec le baiser, les paupières s’abaissent,
et l’air frémit avec un arrière-goût de vie,
et que frémit encore
ce qui n’est pas l’air : la gerbe ardente de la chevelure,
le velours de la voix et, parfois,
l’illusion déjà peuplée de décès en suspens.

(1944)

La suppliante

I
Remets-moi ces cieux, ces mondes endormis,
le poids du silence, cette arche, cet abandon,
réchauffe-moi les mains,
rends plus profonde ma vie
grâce au doux présent que je te demande.

Donne-moi l’obscure lumière, passionnée et ferme
de ces cieux lointains, l’harmonie
de ces mondes scellés,
donne-moi la limite muette, le contour
ponctuel de ces lunes d’ombre,
leur chant serein.

Toi, l’exclu, donne tout,
toi, le puissant, réclame,
toi, le silencieux, donne-moi le très doux présent
de ce miel immédiat et insensé.

II
Tu es seul, toi aussi.
Sans prise sur ta vie, ta solitude, ton front,
je suis pour toi comme une autre obscurité, une autre nuit,
une annonce de la mort,
ce qu’en un jour froid l’homme attend, guette,
et qui finit par arriver ; il se donne alors à la nuit, à une bouche,
et l’oubli total l’aveugle et l’anéantit.

Sans limites, la nuit,
pure, éveillée, seule,
empressée pour l’amour, ange de tout geste…

Tu es seul, toi aussi.
Ivre, lucide, bleu, oublié de l’âme,
remets-en toi au temps.

III
Ce goût de fruit que tu m’as donné, cette
flambée de lune, durable miel immobile,
te situe et t’encercle,
ami de la nuit, camarade sacré
des heures d’amour et de silence.

Sans lumière, à peine, à bout de souffle,
je rêve
de cet encens divin que tu brûles pour moi,
je rêve en remontant des abîmes avec des vertiges d’ombre,
je fais naufrage dans la caresse, muette marée haute.
Déjà voilé ton visage entre les lignes de brume
tes yeux se noient dans des climats de délice
et roule dans la nuit ta pensée inerte,
alors le désir monte comme une lune,
comme une pure, rare, mélancolique,
claire,
lune définitive, échelon vers la mort.
Tu déverses de l’or,
tu soulèves de la cendre,
tu transformes en colombes les pousses sensibles,
en chaudes feuilles d’or qui se déposent
en nuages de cendre qui se défont
sur les caresses qui redoublent.

(1944)

Si je mourais cette nuit

Si je mourais cette nuit
si je pouvais mourir
si je me mourais
si ce coït féroce
interminable
acharné et sans clémence
étreinte sans pitié
baiser sans trêve
atteignait son pinacle et se relâchait
si maintenant même
si maintenant
en entrouvrant les yeux je mourais
je sentirais que ça y est
que la lutte a cessé
la lumière ne serait plus un faisceau d’épées
l’air ne serait plus un faisceau d’épées
la douleur des autres et l’amour et la vie
tout cela ne serait plus un faisceau d’épées
et aurait raison de moi
pour moi
pour toujours
et que cela ne fasse plus mal
et que cela ne fasse plus mal.

(5 septembre 1952)

Encore plus de solitude

Comme une soupe amère
comme une solide cuiller atrocement
enfoncée au fond de la bouche
jusqu’à cogner contre la tendre gorge endolorie
et provoquer son horrible nausée
sa douloureuse son insupportable nausée
de solitude
qui est solitude
qui est une manière de mourir
qui est la mort.

(1954)

Je veux

Je veux réussir à te faire oublier ton nom
dans ma chambre dans mes bras
je veux t’aimer
je veux rompre enfin
vaincre ta peau
et me mettre dans ton sang pour toujours.
Je veux ne faire qu’un avec toi
être toi
t’apprendre une dernière caresse
t’envelopper t’aveugler
t’obéir.
Je veux te faire gémir
je veux te briser
te défaire de toi
t’anéantir
que tu ne saches pas
ne sois pas
que tu t’abandonnes
que tu t’oublies
que tu disparaisses
que tu meures.

(1958)

Presque chaque fois

Je connais ta tendresse
comme la paume de ma main.
En rêve je m’en souviens parfois
comme si un jour je l’avais perdue.
Presque chaque nuit
presque chaque fois que je m’endors
à cet instant précis
tu me serres dans tes bras solides
tu me ceintures
tu m’enveloppes dans la tiède caverne de ton sommeil
et tu places ma tête sur ton épaule.

(1969)

On cherche

On cherche
toutes les nuits
péniblement
en des lieux inhospitaliers et suffocants
ce délicat oiseau de lumière
qui brille et nous échappe
dans une plainte.

(Palacio Salvo, 1982)

Pauvre monde

Ils vont le détruire
il va voler en éclats
à la fin il éclatera comme une bulle
ou bien il explosera glorieusement
comme un feu d’artifice
ou plus simplement
il sera effacé comme
si une éponge mouillée
effaçait sa position dans l’espace.
Peut-être n’y arriveront-ils pas
peut-être vont-ils le nettoyer.
Il perdra la vie comme on perd ses cheveux
et il continuera à tourner
comme une sphère parfaite
stérile et mortelle
ou moins joliment
il sillonnera les cieux
en pourrissant lentement
comme une plaie ouverte
comme un mort.

(Las Toscas, 1962)

Au centre du monde

Au centre du monde
au centre de la nuit
sous le ciel sans fin
déployé au-dessus de moi
immobile dans le bouillon
épais de l’air tiède.
Âcre odeur des pins
la voix claire lointaine
d’un oiseau
une enfant
un éclair blanc
et silencieux
et moi
qui suis restée sans nom
privée de moi et de raison
personne
quelqu’un
anéanti
Ce fut un instant
un instant
au centre du monde.

(Las Toscas, août 1962)

À René Zavaleta

Pourquoi ne volerait-elle pas en éclats
cette ordure volante cet amas
de terre et de douleur
d’air et de déchets
puisqu’il n’y aura jamais la paix
puisqu’il n’y aura jamais
une simple journée de joie.
À quoi bon continuer à rouler
à tout saccager
à salir la planète
et aspirer en même temps que de l’air
les hurlements de la moitié de l’humanité
qui ne cesse pas de hurler à mort
qui empêche de vivre car au milieu des hurlements
il faut bien manger
– ceux qui ont de quoi manger –
et laver leur peau douce
– ceux qui se baignent –
et les lettrés, lire de la poésie.
C’est tout. Ou un peu plus.
Très peu.
Attraper retenir ce qu’on peut
ce qu’on nous donne d’amour ou quoi que ce soit
de meilleurs dividendes
des téléviseurs des voitures ou des fusils
à lunette télescopique
la renommée
le pouvoir.
C’est très peu. Ça ne paie pas
l’amertume l’embarras la gêne
de tant de privations
le silence impossible
la solitude impossible
ou le bonheur impossible.
Pourquoi ne volerait-elle pas en éclats.
Puisqu’il n’y aura jamais la paix
puisque l’obligation
ce qui peut nous laver la conscience
c’est sortir pour tuer
laver le monde
le retourner
le refaire.
Et peut-être et peut-être
et peut-être pour rien
peut-être pour que sans tarder
reviennent les bien-pensants pour tout salir
opprimer vendre
en profiter
nous encercler
en fermant toutes les issues.
Peut-être pour qu’avant
de mourir on se sente obligé
encore une fois d’entendre
de se lever
une fois de plus une fois de plus
de prendre les choses en main
et qu’on doive encore une fois
de nouveau
aller tout nettoyer.
Pourquoi ne volerait-elle pas en éclats.

Épitaphe

Ne pas abuser des mots
ne pas y faire
trop attention.
C’est simplement que
tout est fini.
Moi je suis finie ?
Une force
une passion honnête et le désir
le simple désir
de continuer.
C’est simplement ça.

(1964)

© Philippe Chéron _ 20 janvier 2020
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