Œuvres ouvertes

Laurent Margantin | L’appel de l’oiseau inconnu

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Ces lignes écrites à l’aéroport de Maurice. Quelqu’un joue du piano dans la salle d’embarquement. Asiatiques assis aux tables voisines. Européens de passage, retour de la Réunion. Des décorations de Noël assez discrètes. 24 heures à passer dans la foule des voyageurs. Penser à dresser une liste de tout ce que je faisais enfant et ne fais plus depuis longtemps.

Dans l’avion, un homme d’une cinquantaine d’années tenait dans une main un carnet semblable à celui dans lequel j’écris (petit, bleu, élastique).

Aéroport de Perth ce matin. Un policier passe à côté des bagages qu’un labrador qu’il tient en laisse inspecte en remuant la queue. Dehors, un autre policier à genoux sur la pelouse caresse son chien – noir celui-là -, lui gratte le dos et joue avec lui.

Après six heures de vol, je retrouve la côte occidentale de l’Australie quittée en janvier dernier.

« La plus belle attente, celle de la métamorphose. » (Handke)

Les hommes nouveaux : des capteurs minuscules greffés dans leurs conduits auditifs et derrière leurs yeux diffusant en permanence sons et images des chaînes d’information à travers leur crâne et tout leur corps. Plus de sensations, le bruit universel.

Et tout à coup la descente nocturne sur Sydney s’est transformée en une longue traversée de tunnel, je me suis senti mieux : je n’étais plus dans un avion, mais dans un train.

Au lever du jour, l’appel de l’oiseau inconnu, puissant comme le cri d’un singe.

21 décembre – Sur le balcon d’un appartement en rez-de-chaussée, un père Noël à moitié dégonflé, accroché tête en bas à la balustrade. Il était déjà là en janvier dernier.

Milliers de signes sur la page du ciel : l’eucalyptus.

Le bruissement des feuillages dans la cour, un chien qui aboie, le bourdonnement d’une mouche dans la pièce, le cri d’un oiseau, le bruit des pas dans l’appartement du dessus, une voiture qui passe dans la rue, le claquement d’une portière, le chien qui aboie à nouveau, plus énervé, une autre voiture, toujours le bruissement des feuillages.

L’enfant : « Et toi, qu’est-ce que tu faisais quand tu avais trois ans ? »

Handke : de Kafka à Gœthe. Et il y a une logique à cette évolution quand on pense à la fascination exercée par le troisième sur le second. Chercher le passage du Journal où Kafka évoque le Gœthe géographe.

Odeur de fumée dans les rues ce matin. Violents incendies au nord-ouest (montagnes bleues) et au sud.

Je passe à côté d’un jardin où un oiseau pousse des cris aigus, comme pour alerter d’un danger.

Pas le fantastique (la fiction). La singularité (le réel).

« Observations de voyage chez Goethe différentes de celles d’aujourd’hui parce qu’elles ont été faites depuis une diligence peuvent se développer plus simplement en fonction des transformations lentes du terrain et être suivies beaucoup plus facilement même par celui qui ne connaît pas la contrée. Apparaît une véritable pensée du paysage, pleine de sérénité. » (Journal de Kafka, 29 septembre 1919)

L’enfant : silencieux, observe, rêve.

Le vieil écrivain ne répond pas aux messages qu’on lui envoie, il répond uniquement à ceux qu’on ne lui envoie pas.

Martin triste – oiseau au plumage sombre, tête noire, bec et contour des yeux jaunes. Entre d’un pas assuré dans le café qui fait partie de son territoire. Passe ses journées à communiquer avec ses semblables par de petits cris secs et désagréables, en conflit permanent avec eux.

L’homme, un bras accoudé sur la table, la paume de la main tendue vers sa femme qui la frotte de ses doigts comme si elle travaillait du cuir de cheval.

Un enfant : a perdu sa joie, et ne la retrouvera peut-être jamais.

Bec rouge, tête bleue, poitrail jaune, ailes vertes : le perroquet (loriquet arc-en-ciel) perché sur la balustrade du balcon s’est approché de la porte d’entrée de l’immeuble pendant que je montais l’escalier. Il m’a regardé fixement et s’est mis à pousser des cris rauques, furieux que je ne lui donne rien à manger.

Ces conversations qu’on mène avec d’autres – en leur absence.

Un tronc d’eucalyptus, observation.

(extrait)


Livre broché (en stock), 38 pages, 14,8 x 0,2 x 21 cm , ISBN : 979-10-90230-40-8
Prix : 9 euros frais de port compris.

© Laurent Margantin _ 21 janvier 2020

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