Œuvres ouvertes

Journal de Kafka, quatrième carnet (novembre 1911 - janvier 1912)

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Présentation


C’est un carnet important, d’abord parce qu’on y trouve les pages de réflexion sur la "petite" et la "grande littérature" qui ont inspiré à Félix Guattari et Gilles Deleuze leur célèbre ouvrage sur Kafka, Pour une littérature mineure.

Mais ce carnet est aussi un révélateur de la façon dont le Journal de Kafka a été "filtré" par son premier éditeur, Max Brod. Ici, nous rétablissons deux passages supprimés par ce dernier concernant deux contemporains, Max Pachinger et Franz Werfel. Brod a supprimé le premier passage pour son caractère cru concernant un "collectionneur de femmes" (et nous expliquons tout l’arrière-plan dans notre édition), le second parce qu’un conflit personnel l’a opposé au poète dont il est question. Concernant le texte caviardé de Kafka sur Werfel par Brod, nous proposons plus bas notre commentaire, présent dans l’appareil critique de notre édition papier du quatrième carnet, en précisant que c’est ici, sur Œuvres ouvertes, qu’ont été traduits par nos soins pour la première fois en français les passages supprimés dans les quatre premiers carnets - après un black-out de plus d’un demi-siècle sur les nombreuses lacunes de cette première édition du Journal de Kafka par Max Brod en 1951.

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L’appareil critique de notre édition du Journal de Kafka - un exemple : "Je déteste W."


Le texte du Journal de Kafka (inédit en français) :

Max est revenu hier de Berlin. Il a été qualifié d’« altruiste » par un homme de la Fackel parce qu’il a lu au public « Werfel, auteur bien plus important ». Max devait supprimer cette phrase avant qu’il donne le compte-rendu à l’impression au Prager Tagblatt. Je déteste W., non pas parce que je l’envie, mais je l’envie aussi. Il est en bonne santé, jeune et riche, rien à voir avec moi. En outre, il a écrit très tôt et avec facilité de très bonnes choses inspirées par un esprit musical, il a une vie des plus heureuses derrière et devant lui, je travaille chargé de poids dont je ne peux me débarrasser et je suis coupé de toute musique.

(Mise en ligne le 13 mai 2016)

Nouveau passage caviardé par Max Brod dans sa première édition du Journal après celui sur Max Pachinger. Passage qu’on ne trouvera donc pas dans la traduction du Journal de Marthe Robert, ce texte est inédit en français.

J’ai eu besoin d’un peu de temps pour démêler toute l’histoire qui a conduit Brod à expurger ce texte. Dans un premier temps, l’appareil critique de l’édition récente dont je me sers (et qui a rétabli tout le texte à partir des manuscrits conservés à la Bodleian Library d’Oxford) m’a aidé à comprendre une partie de ce qui s’était passé. Le 16 décembre 1911, Max Brod a fait une lecture au Berliner Harmoniumsaal (à Berlin donc), lecture qui a fait l’objet de deux compte-rendus dans la presse, dans le Berliner Lokal-Anzeiger et dans le Berliner Tageblatt. De retour à Prague, Brod a donné ce dernier compte-rendu pour publication au Prager Tagblatt dont il était l’un des contributeurs pour les pages culturelles, mais en en soustrayant deux passages négatifs : l’un où il était question de la "salle peu remplie", et l’autre où Brod était qualifié d’"altruiste" (ou "désintéressé", selbstlos en allemand) parce qu’il avait lu, après ses propres textes, ceux d’un jeune poète, Franz Werfel. L’auteur du compte-rendu ajoutait que ce dernier était un auteur "bien plus doué" que Brod lui-même.

C’est là où l’histoire se complique un peu. Fackelmensch dans le texte original, c’est l’homme de la Fackel, la célèbre revue satirique de Karl Kraus publiée à Vienne depuis 1899. L’auteur du compte-rendu critique à l’endroit de Max Brod était un "homme de Karl Kraus", Albert Ehrenstein, poète expressionniste publié dans sa revue.

Depuis plusieurs mois en effet, Kraus se déchaînait contre Brod, se moquant de son peu de talent. Entre eux, il y avait Franz Werfel, jeune poète pragois dont Brod — qui aimait jouer ce rôle — avait d’abord été le mentor en lui trouvant un éditeur. Or Werfel avait donné une série de poèmes de son futur recueil Der Weltfreund à Kraus qui les avait publiés dans sa revue, un soutien de poids qui, à se yeux, était plus important que celui de Brod. Plus tard, ce dernier se sentit trahi par Werfel quand celui-ci invita Kraus à Prague pour une lecture publique. On comprend alors que Brod ait voulu effacer ces traces un peu gênantes pour lui au moment où il préparait la première édition du Journal de Kafka.

Quant à la haine et la jalousie que ressentait Kafka envers Werfel, elle s’expliquait par l’immense fossé qui existait entre eux alors qu’ils étaient tous les deux des auteurs juifs de langue allemande vivant à Prague. Werfel était issu d’une famille riche qui le soutenait financièrement même s’il se consacrait entièrement à une carrière littéraire, il était plus jeune de sept ans, et rencontrait un immense succès dès ses premières publications (4000 exemplaires vendus de son premier recueil de poèmes). Sa poésie était pathétique et kitsch, pleine de bons sentiments, mais bouleversait les lecteurs qui avaient envie d’oublier le contexte politique menaçant de ces années précédant la guerre. Habitué du Café Arco, Werfel pouvait se lever tout à coup et déclamer ses poèmes sans que les serveurs l’en empêchent, et au bordel Gogo il provoquait l’enthousiasme des clients et du personnel quand il se mettait à chanter des airs d’opéra de sa voix de ténor. Kafka ne pouvait qu’éprouver du mépris pour ce clown corpulent mais dont il admirait en même temps la beauté quand il déclamait ses vers avec une sauvagerie qui le surprenait à chaque fois.

Werfel avait même réussi à obtenir un poste de lecteur chez son propre éditeur, Kurt Wolff à Leipzig. Un jour, Brod lui lut quelques textes de Kafka. "Cela n’ira jamais plus loin que Bodenbach" (ville située à la frontière de la Bohême), lui déclara Werfel. Qui, en Allemagne, lirait ces textes écrits en allemand de Prague ? (la fameuse littérature mineure de Deleuze). Brod fut ulcéré. Quelques années plus tard, Kafka rassembla quelques textes dans un petit volume publié chez Kurt Wolff, et en envoya un exemplaire à Werfel qu’il dédicaça ainsi : "Le grand Franz salue le petit Franz."


Journal de Kafka - quatrième carnet, édition critique
Traduction et appareil critique de Laurent Margantin

Livre broché, 123 pages, 14,8 x 0,6 x 21 cm
ISBN : 979-10-90230-41-5
Prix : 15 euros frais de port compris
© éditions œuvres ouvertes, 2020

Le livre est en stock chez Œuvres ouvertes.


© Laurent Margantin _ 26 janvier 2020
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