Œuvres ouvertes

Journal de Kafka, cinquième carnet : Löwy, Reichmann, Moissi

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Le cinquième carnet du Journal de Kafka dans notre traduction accompagnée d’un appareil critique paraîtra en avril prochain. On rappelle que la publication numérique de notre traduction du Journal a désormais lieu sur www.journalkafka.com. On donne ici les liens vers trois textes nouvellement traduits concernant trois personnes rencontrées par Kafka, ainsi que nos commentaires.

Une soirée de conférence avec Löwy

Kafka parvint difficilement à convaincre l’association sioniste Bar-Kochba de parrainer la soirée de lecture de textes yiddish par Jizchak Löwy. Cette soirée eut lieu le 18 février 1912 dans la salle des fêtes l’Hôtel de ville juif de Prague. Dr. Hugo Hermann et Leo Hermann (tous deux cousins) étaient membres de cette association, ainsi que Robert Weltsch, cousin du philosophe Felix Weltsch, ami de Kafka. Löwy lut des poèmes, des extraits d’œuvres dramatiques et chanta également. On peut lire ici le discours prononcé par Kafka.

La culture des Juifs d’Europe de l’est et le yiddish étaient très mal vus par les Juifs assimilés de Prague qui, comme Kafka lui-même, ne comprenaient pas cette langue. Les parents de Kafka, voyant leur fils dépenser tant d’énergie pour l’organisation de cette soirée alors qu’il rechignait à soutenir sa propre famille suite à l’achat d’une usine d’amiante, n’ont pas assisté à celle-ci, comme le mentionne Kafka lui-même. Le père de Kafka méprisait l’acteur Löwy que Franz amena avec lui à plusieurs reprises lors de rencontres familiales, notamment au baptême de son neveu Felix. Lire, dans notre traduction : Löwy – Mon père à son propos : « Qui va au lit avec des chiens se lève avec des puces »

Le récitateur Oskar Reichmann

Oskar Reichmann (1886-1934) était employé de la Prager Union Bank, nous avons trouvé en ligne son avis de décès. D’autre part, le Prager Tagblatt a publié un texte intitulé « Das Kind als Schöpfer » dans son supplément littéraire de son édition dominicale du 25 février 1912, et également un autre texte mentionné dans le récit, signé Feldstein, ce qui confirme le caractère non fictionnel de ce récit. On constate donc à nouveau l’intérêt de Kafka pour les personnages disons originaux, comme le collectionneur Anton Max Pachinger dans le quatrième carnet.

Quelques pages plus loin dans le cinquième carnet, Kafka note : « Le jour qui a suivi notre conversation, le récitateur Reichmann a été interné dans un hôpital psychiatrique ».

Ce récit est le premier où Kafka mentionne l’utilisation du téléphone. En France, l’installation des premiers centraux téléphoniques datent de 1902. C’est à la Poste centrale de Prague, située dans la Heinrichgasse, non loin en effet de la rédaction du Prager Tagblatt (Herrengasse) qu’Oskar Reichmann tente de joindre le rédacteur Kisch au journal Bohemia. Le téléphone est perçu comme une technologie pouvant alimenter la paranoïa de Reichmann qui se croit écouté et contrôlé par les rédacteurs du Tagblatt. Dans un court récit de 1917, on retrouve une scène semblable : Kafka imagine un concurrent, Harras, l’espionnant de l’autre côté du mur et essayant de le doubler pour lui voler ses clients. Le téléphone est un outil de communication peu fiable, car basé sur la voix et non plus l’écriture : la voix est volatile et peut être écoutée, tandis que l’écrit est scellé sous une enveloppe. Dans une célèbre lettre à Milena, Kafka parle du télégraphe sans fil et du téléphone comme d’inventions techniques réintroduisant le « fantomatique entre les hommes ». Enfin, dans son dernier long récit, Le Château, le téléphone est utilisé comme un procédé narratif à part entière : dès le premier chapitre, il joue un rôle déterminant puisque c’est par téléphone que K. entre en communication avec un fonctionnaire du Château qui confirme son statut d’arpenteur (mais la validité de cette communication nocturne sera remise en question dans la suite du récit).

Une soirée de lecture avec Alexander Moissi

Alexander Moissi, acteur autrichien d’origine albanaise (1879-1935). Adolescent, il l’apprend l’allemand à Graz où il suit des études secondaires. Il entre au Burgtheater à Vienne en 1898, puis rejoint la troupe de Max Reinhard à Berlin. « À la veille de la Première Guerre mondiale, il est sans conteste le plus grand acteur de langue allemande. » (lire la fiche Wikipédia)

C’est donc un acteur déjà célèbre que Kafka vient écouter ce 28 février 1912 au Rudolfinum de Prague, ses interprétations de textes de Goethe, Verhaeren, Hofmannsthal ou Shakespeare sont encensées dans le compte-rendu du Prager Tagblatt du 29 février (où il est question de plusieurs rappels et non d’un seul). Et pourtant, le regard porté par Kafka sur ces « récitations » par une célébrité de l’époque est assez sévère, loin de la bienveillance dont il fait preuve avec les interprétations des acteurs yiddish à la même période.

Il faut signaler ici que Moissi est resté une figure centrale de l’art dramatique dans son pays d’origine, l’Albanie.

On a retrouvé un document audio où il interprète le célèbre poème de Goethe, Le Roi des Aulnes.

© Laurent Margantin _ 7 mars 2020

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