Œuvres ouvertes

Luis Sepúlveda | L’inventaire des pertes

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Les neurones de l’inspecteur travaillaient sans relâche et une photo aperçue dans le fichier des « individus dangereux » lui revint en mémoire. Un cliché de mauvaise qualité pris au cimetière central où on voyait Pedro Nolasco, à l’âge de trente ans, unique participant à un enterrement, il tirait une voiture à bras où se trouvait un cercueil recouvert d’un drapeau rouge et noir. La photo était en noir et blanc mais l’inspecteur savait qu’il devait être nécessairement rouge et noir car il s’agissait des funérailles de l’autre Pedro Nolasco, l’anarchiste qui, d’après les archives, était mort d’une balle tirée de très près, probablement un suicide même si l’arme n’avait jamais été retrouvée.
— Drôle de types, ces anarchistes, murmura l’inspecteur.
De tels hommes n’existaient plus au Chili, ils faisaient partie de l’inventaire des pertes sur lequel reposait une normalité factice, celle de deux pays totalement différents coexistant dans un même et misérable espace géographique. D’une part, le pays prospère des vainqueurs situé dans la partie orientale de la ville, celui des chefs d’entreprise qui saluaient en souriant leur voisin sénateur ou député, des productrices de télévision ou des propriétaires de boutiques de mode qui buvaient des capuccinos sur la terrasse d’un grand centre commercial en commentant les dernières bonnes affaires commerciales de Miami, la saleté de Paris, le chaos de Rome, la puanteur de Madrid, et assuraient, en montrant d’impeccables dents blanches, qu’il n’y avait rien de mieux que de vivre au Chili. Et, d’autre part, le centre de Santiago où circulaient, tête baissée, des gens effrayés par les caméras vidéo qui les suivaient à la trace, par les carabiniers dans leurs bus verts aux fenêtres grillagées, par les vigiles contrôlant leurs passages dans les banques et les commerces. Et puis, au sud, au nord, à l’ouest, il y avait aussi les quartiers habités par la désespérance des emplois précaires, effrayés par la terrible délinquance des enfants et des adolescents qui, après s’être fait exploser le cerveau en inhalant de coke, se transformaient en psychopathes aux airs innocents.
— Il n’y a plus d’anarchistes, soupira l’inspecteur.
Le dernier était mort en 1990. C’était un beau vieillard à la longue barbe blanche toujours vêtu d’une salopette d’ouvrier, il ressemblait comme un frère jumeau à Tolstoï. Il s’appelait Clotario Blest : anarcho-syndicaliste, pacifiste, végétarien et adepte de la macrobiotique, écologiste quand personne ne connaissait le sens de ce mot, il avait fondé la Centrale unique des travailleurs, la meilleure et la mieux organisée des centrales syndicales d’Amérique latine.
L’inspecteur Crespo se souvint de l’avoir vu pendant les manifestations contre la dictature, toujours au premier rang, ou encore exigeant qu’on lui dise où étaient ces milliers d’hommes et de femmes disparus, toujours au premier rang, traîné par des policiers dont la carrure faisait ressortir encore davantage la force émanant de son faible corps. Toujours au premier rang.
Clotario Blest n’était plus, ni la CUT. Ils faisaient partie de l’inventaire des pertes.

Extrait de : L’Ombre de ce que nous avons été
Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
©éditionsMétailié


La patrie, ce n’est pas la terre natale. La patrie, c’est la langue maternelle. C’est notre seule patrie.

© Luis Sepúlveda _ 10 mai 2020
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