Œuvres ouvertes

L’année Mitterrand, inauguration

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Oui, la place Beauvau est l’épicentre de la crapulerie française, cela ne fait aucun doute. Je sais de quoi je parle, j’ai travaillé sous les ordres de tous les ministres de l’Intérieur depuis Mitterrand jusqu’à Valls. Je dois dire que de tous les ministres de l’Intérieur que j’ai connus au cours de ma longue carrière Mitterrand était sans conteste le plus infâme. J’ai soif, qui me donnera un verre d’eau ? La place Beauvau pue à des kilomètres à la ronde, c’est une infection, pour la trouver il suffit de suivre les mouches. La puanteur de la place Beauvau est très spéciale car elle n’est pas causée par une grève des éboueurs, non le quartier est propre en apparence, tout ce qu’il y a de plus propre, les rues sont nettoyées tous les jours à grands jets d’eau par les camions verts de la mairie, et pourtant la place Beauvau pue horriblement et sa puanteur vous agresse à des kilomètres à la ronde, je sais de quoi je parle, j’y ai travaillé pendant plus de cinquante ans. Pasqua avait l’habitude de dire : Allez, on lâche les chiens ! Et Chevènement disait la même chose ! La place Beauvau pue, mais ça a l’air de ne déranger personne à part moi. C’est assez étrange, cette puanteur que personne ne remarque, c’est très français, non ? De tous les ministres de l’Intérieur que j’ai connus, Valls est le seul qui ait cherché à ressembler à un gestapiste, cheveux courts, mâchoire bloquée, yeux méchants, voix grave, dos raide, et surtout ce manteau sombre au col dressé derrière la nuque, bref, lourd clin d’œil à l’électorat Front national. Bien sûr, il n’est pas allé jusqu’à mettre un manteau en cuir comme celui que portaient les officiers de la Gestapo, mais le manteau que portait Valls ministre de l’Intérieur avait la même coupe, et surtout ce col dressé typique des officiers de la Gestapo. Evidemment pas de croix gammée sur son manteau, on lui aurait reproché, quoiqu’en vérité beaucoup de Français auraient trouvé ça très bien. Beaucoup de Français apprécient les symboles nazis, ça leur rappelle Vichy et ils ont la nostalgie de cette France-là. Pour eux, Vichy c’est la France, comme pour beaucoup de ministres de l’Intérieur d’ailleurs. C’est ce qui donne à la place Beauvau cette puanteur tout à fait spéciale. Depuis la « salle de convivialité » où je me trouve, on voit la roseraie, de nouvelles fleurs ont éclos, ça parfume jusqu’ici. La plupart des ministres de l’Intérieur français ont été des espèces de chiens enragés, plus ils étaient enragés et plus ils étaient appréciés par les Français. Tiens, c’est étonnant que Maurice Papon n’ait pas été ministre de l’Intérieur, il était fait pour le poste. « La vraie France, disait mon père, c’est l’Intérieur. Là, il n’y a plus ni droite ni gauche, la gauche est devenue la droite, la gauche s’est fondue dans la droite et la droite a absorbé l’extrême droite. Il n’y a plus que l’unité nationale. » Mon père avait longtemps caressé le rêve d’entrer à « l’Intérieur », comme il disait. Finalement il avait été nommé au Budget et il dut renoncer à « l’Intérieur ». Alors dès que j’eus les diplômes nécessaires pour postuler, il reporta ses propres espoirs sur moi et son rêve fut exaucé quand je fus nommé à l’Intérieur, même s’il s’agissait d’un poste de subalterne dans un service sans grand prestige de l’administration de la place Beauvau. Mitterrand, qui était ministre de l’Intérieur à ma nomination, me dégoûta dès le premier jour. Et même avant, à cause de ce que je savais déjà sur lui. Toute ma carrière à l’Intérieur fut marquée par le dégoût que j’éprouvais dès le début pour cet homme. D’autres furent séduits par Mitterrand, moi jamais. Mon dégoût se renforça même avec les années. Il eut beau jouer au Sphynx et au monarque éclairé une fois élu président, Mitterrand resta toujours pour moi l’infâme ministre de l’Intérieur (et de la Justice) qu’il avait été.

J’ai travaillé plus de cinquante ans à l’Intérieur sans rencontrer une seule fois un ministre de l’Intérieur, alors je faisais des dessins. Mitterrand, je n’avais de toute façon nul besoin de le rencontrer, je l’ai vu tout de suite, lui et toute sa crapulerie. Quand je me rendais au secrétariat du ministère pour y déposer un dossier, la puanteur était insoutenable, mais elle dessinait le personnage. Oui, j’insiste sur ce point : la puanteur dessinait le personnage ! Mais pourquoi pas Papon à ce poste ? Avec cette puanteur il aurait été au paradis. J’ai fini par voir également tous les autres ministres de l’Intérieur, mais pas aussi bien que Mitterrand.

Hier, j’ai découpé une photographie dégoûtante de Marguerite Duras aux côtés de Mitterrand, je découpe systématiquement les photos de Mitterrand dans le journal. Dès ce premier jour à l’Intérieur, j’ai associé la puanteur qui y régnait à Mitterrand qui le dirigeait alors, à mes yeux il était le premier responsable de cette situation insoutenable et il l’est resté pendant les nombreuses années qui ont suivi. C’était évidemment Mitterrand qui était la cause de cette puanteur à l’Intérieur, cela ne faisait aucun doute. Quand on connaît son parcours avant même sa nomination Place Beauvau, on sait que c’est la seule explication possible : Mitterrand avait empuanté l’Intérieur. Certes, d’autres crapules l’avaient précédé, mais Mitterrand était une crapule d’un niveau nettement supérieur, personne (mis à part Fouché évidemment !) ne pouvait concourir. Ce qu’avait fait Mitterrand avant et pendant la guerre était d’une crapulerie tout à fait exceptionnelle et bien supérieure à celle de ses prédécesseurs et même de ses successeurs Place Beauvau, d’où la puanteur tout à fait exceptionnelle qui régnait à mon arrivée au ministère.

Pendant mes premières semaines à l’Intérieur, la puanteur et Mitterrand occupèrent toutes mes pensées. Ou plutôt, j’étais dégoûté avec la même intensité par la puanteur qui régnait à l’Intérieur que par l’homme qui dirigeait alors le ministère. Les deux étaient indissociables, mes pensées au sujet de Mitterrand procédaient directement de la nausée que provoquait chez moi la puanteur du ministère. Plus tard, une fois Mitterrand parti « diriger la Justice », comme on disait (lui, « diriger la Justice », quelle ironie de l’histoire !), je continuais à éprouver le même dégoût, je continuais à aller vomir aux toilettes au moins une fois par jour, et aucun des ministres qui lui succédèrent ne le remplaça véritablement, chacun d’entre eux s’efforçant de perpétuer la grande crapulerie mitterrandienne sans jamais y parvenir. Même si je fis des efforts considérables pour remplacer dans mon esprit Mitterrand par Poniatowski, Chirac ou même Valls, je n’y parvins jamais, ce fut Mitterrand qui continua à alimenter la puanteur de la Place Beauvau et par conséquent la détestation que j’éprouvais à son endroit. Cela ne m’empêcha nullement de détester tous les ministres de l’Intérieur qui suivirent, j’ai même fini par exceller dans cette détestation dont l’objet n’a jamais varié en plus de cinquante années de carrière au ministère, mais je ne parvins jamais à me débarrasser de ma haine obsessionnelle de Mitterrand, ce criminel d’Etat tout à fait exceptionnel, ce félon absolu.

De temps en temps, quand j’arrivais à contrôler un peu mon dégoût, je griffonnais sur une feuille de papier posée à côté de la pile de dossiers que Corbillon m’avait donnés à lire. Comme Fichieux, j’étais désormais équipé d’une plume en acier et d’un encrier, et, sans faire attention, sans même regarder, je griffonnais sur cette feuille de papier. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que je tournai mon regard vers la feuille et que j’y vis une tête. Sans le faire exprès, j’avais dessiné une tête sur le papier, ou plutôt cette tête que je reconnus aussitôt était sortie du papier, oui, c’est comme cela que je vécus la chose, comme une apparition dont je n’étais pas responsable, ou bien uniquement ma main droite. Cette tête, c’était celle de Mitterrand bien sûr, cela ne faisait aucun doute, c’était bien lui. Je ne l’avais vu que dans les journaux, je ne l’avais jamais rencontré dans les couloirs du ministère, mais la ressemblance était parfaite, le dessin involontaire était tout à fait réussi : ce sourire matois, ces yeux de séducteur, le chapeau haut de forme sur la tête car Mitterrand consacrait une bonne partie de sa vie à des mondanités, tout le personnage était là, dans ces quelques traits tracés sans même regarder. Ce n’était pas moi qui avais fait ce portrait de Mitterrand, non, j’en aurais été bien incapable (je n’avais jamais dessiné de ma vie), d’autres forces étaient à l’œuvre, et comme je venais de passer plusieurs jours à souffrir de la puanteur du ministère, je ne pouvais expliquer l’apparition de la tête de Mitterrand sur le papier que par l’odeur pestilentielle qui régnait dans tous les bureaux. Je me disais donc que ce n’était pas moi mais la puanteur qui avait dessiné Mitterrand si parfaitement.

Bientôt, ce ne furent plus simplement des têtes qui apparurent sur le papier, mais des corps, des personnages, des situations. Je n’étais pas maître de ces dessins et de ce qu’ils représentaient. Mitterrand y était toujours présent, mais les situations variaient de dessin en dessin, me surprenant à chaque fois. C’était souvent de petites scénettes grotesques, certaines m’amusaient, d’autres moins car elles étaient plus dramatiques. C’était des espèces des visions comme celles qui me traversent constamment aujourd’hui, sans que je n’aie plus besoin de dessiner. Chaque matin, Mitterrand plaçait sous son nez les poils blancs de sa brosse à dents avant d’entonner « Maréchal nous voilà » en se regardant dans le miroir – ce qui l’amusait beaucoup et le mettait de bonne humeur pour le restant de la journée. A la messe dominicale, il baisait la main du prêtre en songeant au jour où, à Vichy, il avait baisé celle de Pétain. C’était un souvenir merveilleux qui, même à 80 ans, le bouleversait jusqu’au tréfonds de son âme. Il se rappelait chacune des larmes qu’il avait versées au moment de poser ses lèvres sur la main jaune du Maréchal. A la fin de sa vie, Mitterrand, malade, passait des journées entières à se remémorer les moments qu’il avait passés à ses côtés, en parfaite symbiose avec sa pensée et son action. Il avait été meurtri d’avoir dû cesser de faire fleurir sa tombe à l’île d’Yeu, sous la pression de ces « chiens de journalistes », une formule qu’il avait toujours employée, bien avant l’acte désespéré de l’un des siens. Dessin après dessin, indépendamment de ma volonté, la vie crapuleuse de Mitterrand défilait sur le papier. Quand j’avais fini un dessin, je froissais la feuille en une boule que je jetais dans la corbeille qui se trouvait près de ma table, et je passais au suivant. 

Un jour – je travaillais déjà depuis plusieurs années Place Beauvau –, Corbillon remonta des archives en tenant une valise entre ses bras. Elle devait être lourde, car Corbillon était essoufflé d’avoir dû la porter jusqu’au dernier étage du bâtiment. « C’est pour vous, dit-il après l’avoir déposée devant mon bureau, connaissant votre haine de Mitterrand je me suis dit que cela devrait vous intéresser ». Je fus étonné par ces propos de Corbillon auquel je n’avais rien dit concernant Mitterrand et mes sentiments à son égard. Je m’étais toujours contenté d’en laisser apparaître la sinistre figure sur des feuilles de papier et d’aller aux toilettes quand je me sentais trop mal. Avait-il vu l’un de ces dessins ? J’en doutais fort, veillant à jeter chacun d’entre eux dans la corbeille à papier qui était posée juste à côté de mon bureau, corbeille qui était vidée tous les soirs par une femme de ménage avant que je quitte le bureau. Il me sembla plutôt que Corbillon avait quelque talent de télépathe, ce que j’avais déjà cru observer plusieurs fois par le passé lorsqu’il m’avait questionné tout à coup à propos d’un dossier que j’étais en train de traiter, abordant justement l’un des points qui m’occupait à cet instant précis. A chaque fois, j’avais cru au hasard, sauf ce jour-là à propos de Mitterrand, car il avait bel et bien dû lire dans mes pensées, pendant que je lisais moi-même dans les siennes concernant Fouché. Mais que pouvait donc bien contenir cette valise qui puisse m’intéresser ? Je la soulevai et la posai sur mon bureau. Avant de l’ouvrir, je l’examinai un instant : c’était une vieille valise en tissu marron, déchirée à plusieurs endroits, à la poignée cassée, ce qui expliquait que Corbillon ait eu tant de peine à la porter jusqu’à moi. Une drôle de pensée me traversa l’esprit : cette valise en bien mauvais état n’avait-elle pas appartenu à l’un des quarante cinq indépendantistes algériens condamnés à la guillotine que, ministre de la Justice, Mitterrand avait refusé de gracier pour la plupart ? Sans pouvoir l’expliquer, j’en avais la certitude, comme si elle devait renfermer des secrets concernant les quelques années où Mitterrand s’était personnellement occupé de l’Algérie – jusqu’à empuanter la place Beauvau, comme j’avais pu le constater moi-même, puisque c’est justement à cette époque-là que j’avais commencé à y travailler. A l’intérieur de la valise, il y avait, rangés côte-à-côte, un assez fort paquet de lettres ficelées ensemble et ce qui ressemblait de prime abord à un album photo relié en cuir bouclé par un petit cadenas que je n’osais pas forcer. « Allez-y, Delafouche, dit Corbillon, prenez ce petit canif, le cadenas cède très facilement, je l’ai déjà ouvert une fois ! » Et en effet, je n’eus aucune peine à ouvrir ce que j’avais pris pour un album photo et qui était en réalité un cahier d’un bon millier de pages, lourd comme une pierre. En le feuilletant une première fois, je m’aperçus qu’il était rempli d’images et d’articles de journal méticuleusement découpés et collés sur des pages blanches à côté de notes manuscrites plus ou moins longues. L’écriture en était très soignée, trop soignée même à mon goût, comme si l’auteur de ces lignes avait veillé à conserver une écriture d’écolier, la plus anonyme et surtout la plus innocente qui fût en apparence. Sur la page de garde, on pouvait lire : « Journal pour Jean-Marie – FM ». Je fus comme foudroyé de découvrir les initiales du nom maudit dont je finis par reconnaître l’écriture et me reculais même après avoir jeté le cahier dans la valise. La tête se mit à me tourner et j’eus envie de vomir. Prêt à courir aux toilettes, j’entendis le rire infâme de Corbillon qui observait la scène depuis son bureau. Au lieu de sortir, je m’assis, trempé de sueur, et m’épongeai le front et le visage. Je repris assez vite mes esprits et commençai à m’interroger sur l’identité de ce « Jean-Marie » à qui était adressé ce Journal dont l’auteur était ainsi le criminel d’Etat français que j’abhorrais le plus. Oui, cela ne faisait aucun doute, je reconnaissais son écriture à présent, seul un criminel d’Etat pouvait avoir une écriture aussi impersonnelle et insipide. Pour me libérer un peu de l’emprise qu’exerçait déjà sur moi cet énorme volume, je soulevais le paquet de lettres et me mis à le renifler comme l’aurait fait Fichieux. Je reniflai la ficelle aussi, la mordis même, et en maintenant les dents serrées, je défis le nœud d’un coup sec de la tête vers l’arrière. Le paquet s’effondra et toutes les lettres m’échappèrent d’entre les mains, il y en avait partout sur le sol. « On dirait que vos mains tremblent, Delafouche ! » Là aussi, Corbillon fut ravi d’assister au spectacle de ma maladresse et recommença à rire d’un rire encore plus énorme et infâme, ce qui me mit dans une rage indescriptible que je tâchais de dissimuler en me penchant derrière mon bureau pour ramasser toutes les lettres les unes après les autres. Il y en avait une bonne centaine, chacune datée, commençant toutes par « Mon cher Jean-Marie ». Je n’en croyais pas mes yeux : Mitterrand avait échangé des lettres avec le vieux borgne fasciste, et la plupart d’entre elles avaient été écrites entre 1954 et 1957, soit pendant les années où il avait été ministre de l’Intérieur puis de la Justice dans le gouvernement de Guy Mollet !

Les jours suivants, Fichieux était parti à la chasse à l’homme et Corbillon poursuivait ses recherches aux archives, je bénéficiais donc de conditions idéales pour me consacrer à une étude approfondie des documents que ce dernier avait mis à ma disposition le temps que je souhaiterais. Les « Lettres à Jean-Marie » et le « Journal pour Jean-Marie » posés à côté de moi sur mon bureau, je passais des journées entières à dessiner. Par le passé, j’avais fait d’innombrables dessins représentant Mitterrand accompagné d’une silhouette assez imposante que je n’arrivais pas à reconnaître, et à présent je savais de qui il s’agissait. Le Pen avait toujours été là, à côté de Mitterrand, comme son ombre, voire son reflet dans le miroir (il y avait très souvent un miroir dans ces dessins, Mitterrand aimait en effet, je l’ai déjà raconté, quand il était devant le miroir de sa salle de bains, placer sous son nez les poils blancs de sa brosse à dents en entonnant « Maréchal nous voilà », et jusqu’alors je n’avais pas compris qu’il faisait cela pour amuser Le Pen qui assistait à la scène dans un coin !). Quand Mitterrand avait-il connu le jeune Le Pen (une dizaine d’années seulement séparaient les deux hommes) ? Les documents en ma possession et mes propres dessins me permettaient de répondre à cette question. Feuilletant le « Journal pour Jean-Marie » d’une main et dessinant de l’autre, les circonstances exactes de leur première rencontre m’apparaissaient clairement. Dans les années cinquante, Le Pen et Mitterrand fréquentaient tous les deux le milieu littéraire et artistique parisien. Ils allaient aux mêmes soirées mondaines, toujours en charmante compagnie, et se retrouvaient aux côtés d’écrivains qu’ils appréciaient autant l’un que l’autre, écrivains pour la plupart d’extrême droite. Une passion commune pour les femmes d’origine nordique les rapprocha, ils discutèrent ensemble et furent surpris de constater qu’ils étaient tous les deux de grands lecteurs des écrivains collaborationnistes, Brasillach, Drieu La Rochelle, Céline. Mitterrand admirait également beaucoup Chardonne et en parlait souvent à Le Pen qui ne l’avait pas encore lu. Dans une lettre, Mitterrand propose à Le Pen de lui procurer certains livres de Chardonne publiés pendant la guerre et qui avaient disparu des librairies. « Connais-tu Le Ciel de Nieflheim ? C’est un livre admirable, je l’ai lu après avoir quitté Vichy, l’esprit encore troublé par les sortilèges du monde germanique. On y lit ces lignes, que je réprouve évidemment aujourd’hui : « Le national-socialisme a créé un monde neuf autour de la personne humaine ». Certes, Chardonne était un collaborateur de la pire espèce, mais il a écrit de merveilleux romans bourgeois que j’aime relire de temps à autre. C’est d’un tout autre niveau que ce qu’il a malencontreusement écrit pendant la guerre à propos des Juifs. Oui, mon cher Jean-Marie, oublions ses voyages en Allemagne à l’invitation de Goebbels, et lisons plutôt le romancier ! » Dans ses lettres à Le Pen – essentiellement consacrées à la littérature et aux arts, ce qui n’était pas une mince surprise –, Mitterrand était toujours d’une politesse exquise. On sentait qu’il appréciait grandement son cadet, pupille de la nation et titulaire d’une licence en droit, et qu’il souhaitait l’aider à réussir dans la vie (il serait bientôt député). Bien des années plus tard, Mitterrand, devenu président de la République, relancerait la carrière de son cher Jean-Marie en le faisant inviter à de grandes émissions politiques à la télé. Tout le monde sait que, dans les années 80, Mitterrand fut l’un des parrains du Front national. Ce qu’on ignore, c’est que l’amitié entre les deux hommes était ancienne. Le Pen admirait beaucoup l’écrivain allemand Ernst Jünger que Mitterrand avait connu pendant la guerre, ils en parlaient souvent ensemble. « Un grand résistant allemand, affirmait Mitterrand, capitaine de la Wehrmacht en poste à Paris pendant la guerre, il était proche des officiers qui ont organisé l’attentat contre Hitler ». Le Pen était fasciné par son livre Chasses subtiles dans lequel Jünger se consacrait à l’étude des insectes et plus particulièrement des scarabées. « Sais-tu qu’il habite aujourd’hui en Souabe, dans une grande maison qu’a habitée Laval quand le gouvernement de Vichy s’est replié non loin de là, à Sigmaringen ? Quel drôle de hasard, non ? Un jour, nous irons lui rendre visite ensemble, je te le promets. Jünger est un homme très sympathique, un grand guerrier qui a fini par détester la guerre, un Européen convaincu. » (lettre de Mitterrand à Le Pen, 12 juillet 1956) Dans le « Journal pour Jean-Marie », on trouve de nombreuses coupures de presse où il est question de soirées littéraires autour des fameux Hussards – tous écrivains d’extrême droite. Sont également collées plusieurs photos dédicacées de François Nourrissier, Michel Déon, etc. Avec eux, Mitterrand et Le Pen passèrent de merveilleuses soirées à Meudon chez la veuve Céline. On buvait beaucoup et, l’alcool aidant, on se mettait à entonner des chants du Troisième Reich, chants que le fondateur du FN allait bientôt éditer dans sa propre maison de disques, à côté d’albums consacrés aux Waffen-SS ou aux Jeunesses hitlériennes. En revanche, aucune photo dans le Journal du Maréchal Pétain ou de son ami René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy. « Aurais-tu honte de ton passé d’extrême droite ? », lui demanda un jour Le Pen qui n’ignorait pas que Mitterrand avait manifesté avec l’Action française avant la guerre et reçu la Francisque des mains même de Pétain. « Point du tout, lui répondit l’alors ministre de l’Intérieur, mais c’est un journal littéraire que je veux t’offrir. Quand je ne serai plus là, tu pourras le feuilleter en te rappelant nos belles soirées parisiennes aux côtés de nos amis artistes, loin des remugles de la basse politique. »

L’amitié entre les deux hommes ne fut aucunement troublée par la guerre d’Algérie, bien au contraire. Ils continuèrent à s’écrire au moins une fois par semaine, toujours à propos de littérature et de beaux-arts. Avant de partir combattre en Algérie, Le Pen avait fait l’acquisition de deux statuettes nazies d’Arno Breker, sculpteur attitré du Troisième Reich, et Mitterrand était enthousiasmé par les photographies qu’il lui avait envoyées. Ces deux statuettes représentant deux jeunes hommes nus portant l’un un glaive, l’autre une torche, ornaient une cheminée de son manoir de Montretout, elles étaient magnifiques. Au-dessus de la cheminée, Le Pen avait accroché une photo de Mitterrand lors d’une rencontre avec le Maréchal Pétain en 1942. Mitterrand – qui ne cessait de se remémorer cette scène avec passion (« Ah, la main jaune du héros de Verdun sur laquelle j’ai posé mes lèvres ! ») – lui fit promettre de la cacher si des journalistes venaient lui rendre visite. Il n’était quasiment jamais question de politique dans leur correspondance, sinon en post-scriptum. « J’étais en Algérie où j’ai annoncé le déblocage de gros investissements dans l’éducation et l’agriculture. Espérons que cela les calmera un peu. » (lettre du 25 octobre 1954) Quelques semaines plus tard, Mitterrand débarqua dans plusieurs bleds algériens pour offrir des ardoises et des boîtes de craies dans les écoles, tout en tenant des discours enflammés sur les bienfaits de la civilisation blanche devant les journalistes de Paris Match qui l’accompagnaient. « Imaginez donc que l’un de ces pauvres gamins deviennent plus tard professeur ou que sais-je encore… pourquoi pas un grand écrivain français ! » Quelques photos de ce voyage découpées dans la presse locale sont dans le « Journal pour Jean-Marie », à côté d’autres clichés pris à Paris pendant la même période où il pose avec Marguerite Duras riant aux éclats. Ministre de la Justice, le même homme allait, deux ans plus tard, signer des lois sur les « pouvoirs spéciaux » accordés à l’armée qui permettraient que les rebelles algériens soient torturés et condamnés à mort par un tribunal militaire. Il n’en est jamais question dans ces lettres à Le Pen, mais nul doute que ce dernier s’en réjouit vivement, lui qui allait bientôt torturer des prisonniers pendant la bataille d’Alger. Concernant la guerre d’Algérie, les deux hommes étaient sur la même longueur d’onde, rien ne vint troubler leur amitié virile et littéraire. Je ne découvrais pas la grande crapulerie mitterrandienne dans ces documents que m’avait confiés Corbillon, non, je la connaissais déjà, je savais par exemple que Mitterrand avait été pétainiste avant de passer à la Résistance, qu’il avait manifesté sous la bannière d’Action française avant la guerre, tous ces documents ne faisaient que confirmer ce que je savais déjà. Les historiens avaient inventé le terme de « vichysto-résistant » spécialement pour lui, terme qui convenait parfaitement, car Mitterrand n’avait pas été d’abord pétainiste puis résistant, mais il avait été les deux en même temps. Toute la crapulerie de Mitterrand se résumait à ce « en même temps », à cette duplicité fondatrice sans laquelle on ne peut pas comprendre le personnage. Mitterrand porterait toute sa vie le masque de l’homme de gauche tout en étant d’extrême droite, son amitié ancienne avec Le Pen ne faisait que me le confirmer. Mitterrand n’avait jamais renié son passé d’extrême droite, comme il n’avait jamais renié son amitié avec Bousquet ou avec des membres de la Cagoule. Mitterrand continuait à rêver chaque nuit qu’il baisait la main jaune du Maréchal et se réveillait en pleurs parce qu’il devait mettre en scène une alliance politique avec le Parti communiste qu’il détestait au point de vouloir le faire disparaître. J’avais lu toutes ses lettres avec dégoût, mais je m’étais dit qu’au moins le véritable Mitterrand était là, à visage découvert ; c’était celui qui faisait déposer des fleurs sur la tombe de Pétain à l’Ile d’Yeu, celui qui continuait à lire l’Action française en cachette, ou encore celui qui parlait du « lobby juif » au journaliste de cour Elkabbach. L’abjection de Mitterrand, c’était ça : jouer l’homme de gauche tout en continuant à être d’extrême droite, comme l’illustrait parfaitement le slogan pétainiste de sa campagne présidentielle de 1988, « La France unie ». Tout au long de cette campagne, il s’était rappelé chaque geste de son idole en essayant de l’imiter, de même avec son visage, pareil à celui d’une statue de marbre, dont il copiait chaque expression et le moindre sourire. En même temps pétainiste et résistant, en même temps de gauche et d’extrême droite, Mitterrand me révulsait, mais il me fallait bien reconnaître qu’il avait inventé une figure nouvelle appelée à avoir une certaine postérité, celle de l’homme de gauche mitterrandien, qui allait subir diverses métamorphoses. L’homme de gauche mitterrandien jouait le même double jeu que son maître : de gauche quand il s’agissait des principes, d’extrême droite quand l’ordre public était un tant soit peu menacé. L’homme de gauche mitterrandien allait parfois dans les manifestations mais détestait les syndicats quand ils paralysaient le pays. L’homme de gauche mitterrandien soutenait la déchéance de nationalité quand c’était un gouvernement de gauche qui proposait de la faire voter à l’assemblée. L’homme de gauche mitterrandien avait horreur du mot « socialiste » qui lui rappelait le goulag, il préférait « républicain ». L’homme de gauche mitterrandien commençait sa carrière déguisé en Léon Blum et la finissait habillé en chef de la police sous Vichy. L’homme de gauche mitterrandien trouvait que la solution du problème des banlieues, c’était d’envoyer l’armée pour les « sécuriser », si possible après un vote parlementaire. L’homme de gauche mitterrandien était énervé quand les étudiants bloquaient les universités, il applaudissait la police quand elle venait les libérer. L’homme de gauche mitterrandien nourrissait encore de grands idéaux humanistes mais ne manquait jamais une cérémonie militaire parce que son frère était gendarme. L’homme de gauche mitterrandien n’aimait pas qu’on dise du mal de la police et de l’armée, les policiers et les militaires étaient là pour nous protéger et assurer l’ordre républicain. L’homme de gauche mitterrandien aimait faire semblant de se révolter devant les injustices sociales causées par les politiques libérales tout en ayant des actions en bourse. L’homme de gauche mitterrandien avait un portrait de Barbara dans sa cuisine et écoutait Mireille Mathieu. L’homme de gauche mitterrandien avait les œuvres complètes de Jean Jaurès dans sa bibliothèque et lisait la réédition des Décombres de Rebatet. L’homme de gauche mitterrandien critiquait le colonialisme tout en hochant la tête quand on parlait des bienfaits de la colonisation. L’homme de gauche mitterrandien détestait Le Pen mais aimait bien sa fille, « moins dangereuse ». L’homme de gauche mitterrandien était convaincu que certaines idées du Front national étaient tout à fait compatibles avec les idéaux républicains. Chaque 11 novembre, l’homme de gauche mitterrandien avait une pensée pour le héros de Verdun. L’homme de gauche mitterrandien acceptait de boire l’apéritif avec son voisin antisémite tant qu’il ne disait pas du mal des Juifs. L’homme de gauche mitterrandien avait horreur des violences d’extrême droite mais excusait celles de la police alors que neuf policiers sur dix votaient pour le Front national. L’homme de gauche mitterrandien se souvenait avec nostalgie de mai 68 tout en expliquant à ses enfants qu’il fallait se méfier des utopies parce qu’elles conduisaient au pire. L’homme de gauche mitterrandien était pour la sécurité mais il ne fallait pas exagérer non plus, la démocratie ne devait pas être remplacée par un Etat policier.

« Alors, vous avez trouvé votre bonheur, Delafouche ? » Corbillon se tenait en face de mon bureau et je ne l’avais même pas vu entrer ni s’approcher, penché sur mon bureau comme Fichieux, le nez collé sur les pages de Mitterrand, reniflant chaque phrase, chaque mot avec une frénésie dont je n’avais même pas eu conscience avant son arrivée. Je me redressai d’un seul coup sur mon siège, le visage empourpré par la honte que je ressentais parce qu’il m’avait surpris dans cette posture indigne. « Vous n’avez pas fini, n’est-ce pas ? continua Corbillon. Vous avez vu, c’est très riche, une fois qu’on est là-dedans, on n’en sort plus, ce Mitterrand est un puits sans fond de crapulerie. J’ai tout lu de A à Z, je savais que ça vous intéresserait. On n’en finit jamais avec les crimes de Mitterrand. On croit avoir clos le dossier, puis on découvre encore un placard avec deux ou trois cadavres à l’intérieur. Cet homme avait tout compris de Fouché, n’est-ce pas ? Jouer plusieurs rôles à la suite ou en même temps, cacher sa véritable identité, dire une chose et penser le contraire, c’est tout un art. Bien sûr, tous ces documents sont explosifs, je ne vous dirai pas comment je me les suis procurés, on perd des choses parfois dans les déménagements, voilà tout. Un jour, on les publiera, vous verrez. Je suis sûr que Gallimard sera intéressé, encore quelques années et ils sortiront les deux volumes dans la Blanche avec un bandeau rouge : « Une amitié secrète ». Enorme scandale partout dans les médias : comment Mitterrand, ce grand humaniste, a-t-il pu être l’ami du vieux tortionnaire d’extrême droite ? Après Bousquet, Le Pen ! C’était donc sa créature ! Enfin, vous imaginez le boucan. International ! On débaptisera des rues Mitterrand, peut-être même la Très Grande Bibliothèque ! Ses descendants ne voudront plus porter son nom et partiront vivre à l’étranger ! Je m’occuperai de faire publier ces deux volumes dans mes vieux jours, ce sera mon ultime feu d’artifices après la bio de Fouché. 

Sarkozy a sans doute beaucoup étudié Mitterrand, qui avait lui-même beaucoup étudié Fouché. Tout se tient. Tous ces êtres abominables sont reliés entre eux. Tous ces ministres de la Police font partie de la même communauté de crapules, cela ne fait aucun doute. Les premiers temps, Mitterrand et Sarkozy s’entendirent à merveille. Le second, ministre du budget à l’époque, se considérait comme l’élève du premier, momifié de son vivant en « monarque républicain ». Le moindre geste, la moindre expression de Mitterrand fascinait Sarkozy. Il aurait aimé lui baiser l’une de ses mains jaunes à chacune de ses apparitions, mais se contentait de diriger vers lui de suaves regards au cours du Conseil des ministres. Mitterrand emmenait parfois Sarkozy en voyage. Dans l’avion qui les emmenait à Prague, à Budapest ou dans d’autres capitales d’Europe de l’est, le Président et son ministre assis côte à côte supervisaient des dossiers sensibles concernant l’asservissement économique des anciens pays communistes au sein de la zone euro qui se mettait en place. L’impressionnante crapulerie de Mitterrand qui était passé de violents discours contre le capitalisme mondial à une défense inconditionnelle de la politique néolibérale européenne remplissait Sarkozy d’admiration. Il connaissait parfaitement le parcours politique de Mitterrand depuis Vichy jusqu’à l’Elysée, il s’était fait raconter toutes ses trahisons et ses manigances pour gravir un à un les échelons de l’Etat, il connaissait chacun de ses crimes pendant la guerre d’Algérie, il avait étudié avec passion chacune de ses batailles contre ses rivaux au sein du parti socialiste, et s’il rêvait de l’Intérieur, c’était pour suivre le même parcours de félonie, d’infamie et de cynisme. « Cet homme est un artiste du crime politique ! », s’exclamait Sarkozy en ajoutant un nouveau document au dossier Mitterrand qu’il avait commencé à composer dès son plus jeune âge. Il n’y avait désormais plus rien qu’il ignorât concernant la vie et l’œuvre de son idole. Travaillant enfin à ses côtés à une politique monétaire dévastatrice qui allait paupériser de larges pans de la population européenne, il jubilait à chaque instant en admirant l’image de bonté et de sagesse qu’était parvenu à construire le vieil homme à destination de son opinion publique. On pouvait donc être un criminel d’Etat et se faire aimer par des millions de gens ! On pouvait donc avoir servi Pétain et passer pour un grand démocrate ! Cette découverte comblait d’aise Sarkozy dont l’ambition politique s’affermit au contact de Mitterrand. « Un jour, et plus vite que lui, je parviendrai au sommet de l’Etat, se disait-il en secret, et pour cela j’emploierai tous les moyens et commettrai tous les crimes possibles ! » Mitterrand, quant à lui, se méfiait de Sarkozy. « Cet homme est dangereux, dit-il à un proche, trop dangereux. Je sens chez lui une puissante passion du crime. Je sais qu’il a déjà commis d’innombrables méfaits, certains particulièrement ignobles. Je me méfie de tous ceux qui m’entourent, mais encore plus de lui, et je veille à ce qu’il ne m’approche pas trop, car il serait capable de me tuer sur un simple coup de tête, tellement il est impétueux et imprévisible. » Après le dîner, je passe lire le journal dans la salle de convivialité. Tiens, Collomb a tenu à nouveau des propos ignobles sur les Africains qui ont risqué leur vie en traversant la Méditerranée. Je ne sais plus exactement qui a présenté Collomb à Le Pen. Mitterrand ou Chevènement, certainement Mitterrand qui n’a jamais rompu avec Le Pen. Il a dû l’inviter à l’un de ces fameux dîners annuels qu’il organisait à l’Elysée, auxquels était convié tout l’arrière-ban de l’extrême droite française, et notamment ses anciens amis Croix-de-feu des années 30. Tous les journalistes parisiens connaissaient l’existence de ces rencontres et se taisaient, par respect pour le vieux chantre de la « France unie » qui, avec ce slogan, était enfin revenu au pétainisme de sa jeunesse. Atteint par la maladie, ce retour aux sources l’avait, selon plusieurs témoignages, rasséréné. Il ne pouvait pas finir sa vie dans le mensonge en jouant à l’homme de gauche jusqu’au bout. Le Pen était toujours invité à ces dîners, possible que Mitterrand lui ait présenté Collomb qui rêvait de devenir un jour ministre de l’Intérieur et qui allait devoir fourbir ses armes pendant des années en tant que maire de Lyon, excitant sa police municipale contre les réfugiés et les roms. 

Extraits du Roman national

© Laurent Margantin _ 8 janvier 2021
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