Œuvres ouvertes

Joël Vernet | La nuit n’éteint jamais nos songes

vient de paraître

Des années ont passé, plus pressées que les nuages. Pourtant, les années n’y changeront rien : le visage de mon père est ce tilleul devant la fenêtre. Cet arbre plus que centenaire ne m’a jamais abandonné. Dans ce village loin de tout, il veille sur nous tous sans prononcer le moindre mot. Aujourd’hui où je vous écris cette lettre , un vent fou malmène ses feuilles, la lumière éclate en constellations, provoquant la fuite des oiseaux. Dans les arbres, ne cherchent-ils pas l’ombre apaisante, le refuge ? S’ils ne trouvent pas cela, ils prennent le large, vont dénicher au loin un autre abri. Je les vois s’enfoncer dans les nuages et mon cœur frémit à l’idée qu’ils ne reviendront peut-être plus. Mes livres, à l’image des oiseaux, ne sont pas des livres, mais des lettres tachées d’un peu de sang, de joie et d’oubli, des oiseaux sans demeure, sans patrie. Mes livres s’en vont dans le sillage des oies sauvages. L’oubli est une chance : sans lui, je n’aurais pas survécu. Pourtant, je me souviens de tant de choses, de trop de choses. L’oubli terrasse la souffrance, l’efface doucement, empêchant notre cœur d’imploser. Parfois, j’ai le sentiment que mon ami le tilleul voyage aux quatre coins du monde. Il est là et il n’est pas là. Comme mon père, comme tant d’autres. On les voudrait près de nous, mais il n’y a personne. L’absence est une route, une vagabonde. Je voudrais écrire son mouvement dans une autre langue, une langue d’illettré, d’enfant sauvage. Une langue si pure qu’elle ne serait comprise de personne. Cela ne se peut, je n’en ai pas le droit. Parler, c’est comme prendre par l’épaule, épauler. Je ne peux écrire qu’en toute clarté, émerveillé par la lumière du soleil à travers les fenêtres. Surgit alors une parole si pure qu’elle ne laisse presque pas de trace dans le soir, comme une rayure sur la vitre que l’on ne voit qu’en nous penchant de telle ou telle façon. La nuit n’éteint jamais nos songes. Maintenant, des enfants marchent dans le noir, loin de moi. Leurs rires éclatants parviennent jusqu’ici, dans cette maison flottant entre terre et ciel. Mon rôle, si j’en ai un, est de ne pas m’endormir tout à fait dans le sommeil du monde entier. D’entendre la petite main qui viendra frapper à la porte, les épaules recouvertes de neige.

©éditionslettresvives

© Laurent Margantin _ 11 avril 2021

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