Oeuvres Ouvertes

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"Moi, j’ai déjà conquis ma pauvreté..."

Nouvelle édition en deux volumes des "Oeuvres complètes" de Borges, retrouvailles et approfondissement

J’ai devant moi la nouvelle édition – enfin ! – des « Œuvres complètes » de Borges. On sait dans quelles conditions rocambolesques cette réédition a été rendue possible. Je m’en moque un peu, de toute cette histoire. Pour moi, c’est un événement considérable que d’avoir ainsi accès d’un bloc à tous ces textes, après des années sans les avoir lus ou relus.

C’est en édition de poche que je les ai découverts, je découvrais également la littérature et la philosophie. J’eus le choc de voir une pensée forte et érudite s’exprimer sous la forme de contes fantastiques à l’écriture limpide et d’une maîtrise qui me paraissait absolue : bien sûr (j’allais le lire bientôt), Caillois avait retranscrit en français, cela se sent à chaque ligne. Le fantastique affirmé ouvertement et puissamment comme effort de pensée : je n’ai jamais oublié. L’Aleph fut une expérience bouleversante, en particulier "L’immortel". Il se trouve qu’alors je fréquentais un autre lecteur inconditionnel de Borges, et que nous échangions nos impressions. Plus qu’avec d’autres auteurs, la lecture de Borges s’accomplit toujours comme un dialogue avec un autre que soi qui demeure inconnu et qui semble être toujours en avant du texte : comme ce libraire à Brême, chez lequel je trouvais l’édition Folio du Livre de sable que je désirais aussitôt offrir à un compagnon d’errance : « Attention de ne pas le renverser », me lança-t-il à la caisse. Un Français me vendant un livre de Borges en français, dans une ville étrangère et peu familière. Le libraire et le compagnon d’errance participaient de cette aventure avec Borges, comme tous ses contes ou récits nous donnent envie de nous mettre en quête d’un ami inconnu auquel nous voudrions lire.

Etranges métamorphoses qu’on décèle dans le fil des œuvres, poétiques d’abord (hantées par Buenos Aires), puis la prose non pas négation de la poésie, mais comme son prolongement obscur, difficile, mais qui permet la véritable émergence de l’écrivain.

…je pense qu’il faut conquérir les mots, qu’il faut les vivre et que la publicité apparente que les dictionnaires leur consacrent est une duplicité. Que personne ne s’enhardisse à écrire le mot « faubourg » avant d’avoir longuement battu la semelle sur ses trottoirs, avant de l’avoir désiré et enduré avec indulgence, comme une promise ; avant d’avoir fait l’expérience de ses murs de torchis, de ses prés, de ses lunes au détour d’un almacén, comme un bienfait…

Moi, j’ai déjà conquis ma pauvreté ; j’ai reconnu entre mille, les neuf ou dix mots qui s’accordent à mon cœur ; j’ai déjà écrit plus d’un livre pour pouvoir écrire, peut-être, une page, la page qui me justifiera, qui sera l’abréviation de ma destinée, la seule peut-être qu’écouteront mes anges gardiens quand retentiront les trompettes du Jugement dernier.

Ce pourrait être tout simplement la page que j’oserai lire à un ami, à la tombée du soir, dans la vérité résignée d’une fin de journée, au couchant, sous la brise nouvelle et sombre, devant de claires jeunes filles se détachant sur la rue.

(extrait de : En guise de profession de foi littéraire, vol.1, p.903)

© Laurent Margantin _ 27 mai 2010

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