Œuvres ouvertes

Cinq poètes américaines (1) : Laura Kasischke

...

LE TOUT

Le chirurgien épluche l’homme
le sépare de l’homme
pour avoir vue sur le tout
pulsant qu’il est. Les petites

bourses lisses, l’algue. Ses
oiseaux sans plumes
aux rêves humides. Les globes rougis, mais aussi
les cisailles recouvertes de mousse. Les branches pourrissantes qui pendent
bas, alourdies de feuilles détrempées. Et puis,

une queue de velours enroulée autour d’une pierre d’un rose de pulpe, juste
à côté des totalitaires mortels, leur souffle peu profond. Les paupières
collantes d’un chaton oublié. Et cette fille à Woodstock - trop
jeune pour être là, semble-t-il - perdue

sous la pluie torrentielle dans les ténèbres parmi les démons, de sorte que
plus vite elle courait, plus vite les tentacules s’échappaient
de la boue et s’accrochaient à ses chevilles. Ses

cuisses maigres, glissantes de sang et de crachat. La rose

dilatée dans le bol au centre de la table de la grand-tante.
Un cafard écrasé sous le talon de la promise.
Une perle tombée de la robe de mariée, avalée par un bébé fille.
Le bouton moucheté coupé à petits coups de ciseaux de la veste de costume du fils
aîné dans son cercueil, empoché par son frère. Puis

le secret honteux, caoutchouteux au centre de chacun de nous, pour
cet homme il a depuis longtemps glissé dans les entrailles d’un poisson
(sans tête) iridescent flottant

ici maintenant dans cet océan durci entre
la tumeur (bordée de cils, rougissante) aux yeux gris du patient d’aujourd’hui, et
son foie, luisant de mucus. Le tout

essayant juste d’être poli. Comme lorsque
la belle-famille arrive le dimanche matin, sans être attendue, dans
ses habits d’église à une heure de l’après-midi pendant qu’on
récupère encore de la nuit. La porte

qui s’ouvre tout grand ("Salut") comme si rien de tout cela
n’était arrivé à l’improviste. Car

la nature tout simplement ne pouvait imaginer une autre façon
de nous fabriquer, vraiment, il y a là
tant de choses que personne ne veut voir.
La vésicule biliaire, par exemple. La rate. Les

intestins rassemblés en
un bouquet humide d’œillets certains jours, et
les autres jours en un nid de serpents bouillonnant. Ou

le cuisinier dans la cuisine prélevant la peau
à la surface de la sauce hollandaise brûlante
de ses ongles sales.

Oh, la maîtresse de maison le sait, et verse la sauce sur
vos œufs Bénédicte quand même. Et
le chirurgien le sait.
Vous recoud bien serré.


Extrait de : Où sont-ils maintenant, anthologie personnelle, 2021, éditions Gallimard, traduction de Sylvie Doizelet.

Laura Kasischke a publié dix recueils de poèmes et onze ouvrages de fiction. Elle vit dans le Michigan et elle enseigne à l’université de Ann Arbor.

© Oeuvres ouvertes _ 19 août 2022