Œuvres ouvertes

José Carlos Becerra : quelques poèmes inédits

« Cette poussière du monde que les morts soulèvent en partant »

Le poète mexicain José Carlos Becerra n’est (presque) plus à présenter au public français : les trois recueils traduits et préfacés par Bruno Grégoire et Jean-François Hatchondo, cités plus bas, lui font honneur. Et en ce qui concerne son pays natal, après avoir été immédiatement reconnu, dès ses premières publications, par ses aînés et par ses pairs, la haute qualité de son œuvre et sa fin tragique en ont fait un auteur culte pour les générations suivantes.
Parrainé par deux des meilleurs poètes du XXe siècle, il avait établi une amitié presque filiale avec le premier, Carlos Pellicer, qui (indépendamment de leur proximité régionale, tous deux étant originaires du même état, le Tabasco) a salué très tôt son talent ; et profité d’une relation admirative de la part du second, Octavio Paz, qui à la simple lecture de quelques-uns de ses poèmes avait identifié une voix « admirable et inquiétante ». Depuis La Havane, un autre soutien de taille fut celui de José Lezama Lima.
Parmi ses pairs, José Emilio Pacheco et Gabriel Zaid ont été très proches de lui et se sont chargés de l’édition de ses œuvres à titre posthume dans le volume El otoño recorre las islas (L’automne parcourt les îles), Era, 1973.
Né à Villahermosa (état du Tabasco) José Carlos Becerra (1936-1970) a été profondément marqué par le décès en 1944 de son frère Alberto, âgé de trois mois (en 1958 il écrira son poème « Petit mort », traduit ci-dessous). Cette même année 1958 il abandonne ses études d’architecture pour se consacrer entièrement à la poésie. Ses influences les plus évidentes et remarquées depuis le début sont celles de Claudel et de Saint-John Perse, mais vers 1967 la lecture du poète lituanien O. W. Lubicz Milosz a également beaucoup compté.
En 1969, Becerra entreprend, grâce à l’obtention de la bourse Guggenheim, un voyage en Europe en passant par New York. Après Londres, Hambourg, où il achète une voiture d’occasion pour traverser l’Allemagne et la France, il se rend en Espagne puis en Italie dans le but de se diriger vers la Grèce. Mais le 27 mai 1970 il perd la vie dans un virage près de Brindisi. Il avait trente-quatre ans.
Teintée d’une mélancolie automnale où abondent les références à la mer, à la recherche de l’ailleurs, de l’autre rive du temps, la poésie de Becerra est intériorisée, encline à l’introspection et souvent marquée par la solitude existentielle : « dans la chambre solitaire […] / le bruit de l’eau devint peu à peu / le bruit de mon âme et de mes os » (« Causes nocturnes », dans Récit des événements). Resplendissent les images dictées par le mal-être face à l’incommunicabilité, au désamour, à la violence du monde, à la nostalgie face à l’échec de la parole pour recréer le passé, pour revivre le souvenir – sans oublier le sarcasme et l’humour noir en réponse à une modernité (celle des années soixante) qui le déconcerte et l’irrite. Mais c’est également, et surtout, un grand poète capable d’entendre l’instant décisif où « le silence atteint la perfection de la langue ».
L’ombre de la mort plane sur toute son œuvre, comme le résume fort bien Jean-François Hatchondo : « son discours poétique témoigne de ce qu’il observe, la progression lente mais inexorable d’une mort qui porte le masque de la vie et qui en gangrène tous les aspects » (Comment retarder l’apparition des fourmis, p. 87).
Ce dernier et Bruno Grégoire ont réalisé un magnifique travail de traduction, en trois ouvrages qui regroupent l’essentiel de sa production : Récits des événements (Belin, 2002), La Venta précédé de Parole obscure (La Nerthe, 2014) et Comment retarder l’apparition des fourmis (La Barque, 2021, éd. bilingue).
Concernant ce dernier titre, à de rares exceptions près tous les poèmes s’achèvent sur une virgule (créant ainsi une continuité dans le voyage poétique, mais aussi dans le cortège funèbre d’une colonne de fourmis), même le dernier puisque l’écriture du livre fut interrompue par la mort de son auteur (quoique l’on puisse, avec Bruno Grégoire, le considérer d’une certaine manière comme « achevé » – voir sa postface, p. 93). Au sujet de ce signe de ponctuation, un détail aurait sans doute intéressé Becerra : le manuscrit du célèbre Mont analogue, de René Daumal, se terminait sur une virgule, comme le signale Boris Bergmann, chargé de sa réédition sous le titre Les Monts analogues de René Daumal. Remplacée fautivement par un point dans les premières éditions, cette dernière (Gallimard, 2021) rétablit enfin cette marque d’inachèvement (rappelons que Daumal est décédé de tuberculose en mai 1944).
Les inédits en français que nous présentons ici proviennent, d’une part, de Los muelles (Les quais), compilation de poèmes écrits entre 1961 et 1967 (le premier a donné son titre à l’œuvre posthume), et de Fiestas de invierno (Fêtes d’hiver), dont le manuscrit a été retrouvé dans la voiture accidentée, avec celui de La Venta et Comment retarder…, tous deux inclus dans El otoño recorre las islas ; et, de l’autre, des quatorze poèmes apparus dans des revues, non repris en livre et compilés par Rafael Vargas, dont l’iconographie Por el tiempo pasas (Tu traverses le temps) est sous presse (coédition Gobierno del Estado de Tabasco / Universidad Autónoma de Querétaro). De ces derniers, nous en avons choisi huit, de qualité inégale mais représentatifs du talent de leur auteur.

Deux poèmes de Los muelles (Les quais)

L’automne parcourt les îles

Parfois ton absence fait partie de mon regard,
mes mains se referment sur l’éloignement des tiennes
et l’automne est la seule attitude que mon front puisse adopter pour penser à toi.

Parfois je te découvre dans le visage que tu n’as pas eu et dans l’apparition que tu ne méritais pas,
parfois c’est une rue le soir où nous n’aurons plus de rendez-vous à nous donner,
tandis que le temps passe entre un mouvement de mon cœur et un mouvement de la nuit.

Parfois ton absence apparaît lentement sur mon sourire telle une tache d’huile dans l’eau,
et c’est l’heure d’allumer certaines lampes
et de marcher dans la maison
en évitant l’éclat de certains coins.

Dans tes yeux il y a des barques amarrées, mais je n’aurai plus à les détacher,
dans ta poitrine il y avait des après-midi qu’à la fin de l’été
j’ai vus une fois de plus s’allumer.

Et c’est ainsi que je me réunis encore avec toi,
le dégel qui dans la nuit
défait ton masque et le perd.

Le noyé

cet homme s’unissait à la solitude de la mer,
il allait et venait dans les vagues et le bleu de l’eau
allait et venait dans ses yeux chaque fois davantage sans personne,

uni à la solitude de la mer cet homme rêvait
et il n’était pas un rêve,
et il perdait son nom, il perdait sa voix jetée comme une couronne funéraire
que la houle effeuillait au pied d’un autre silence,

cet homme n’avait plus qu’à voir avec l’eau,
avec la couleur bleue extraite du ciel à certaines heures de l’éternité,
avec l’écume qui croît lorsque le dieu de la mer déplume ses anges
d’une main tremblante,

cet homme s’est uni à la mer,

un oiseau brisait la coquille de l’après-midi,

[Ce poème a déjà été traduit par Marcel Hénart et publié dans Le Thyrse (Bruxelles), mars-avril 1967. C’est, sauf erreur, le seul texte apparu en français du vivant de son auteur. Nous donnons notre propre version.]


Huit poèmes de Fiestas de invierno (Fêtes d’hiver)

Fêtes d’hiver

Avec le bruit de pas des gens qui marchent la nuit,
avec le bruit à peine perceptible de la congélation qui revoit sa méthode, tu as ouvert la porte
là où ton âme allait tout refuser.

« Ce fut l’alcool et la drogue », disent ceux
qui ignorent les fêtes hivernales de la folie,
le miroir transparent dans lequel la griffe de Dieu ou de l’idée ne trouve pas la poignée de porte des toilettes.

Les grandes braises larmoyantes de la raison,
les vessies membraneuses qui se développent à partir d’un sourire compatissant,
les surfaces écrémées par le col du cygne de l’arrogance historique,
le grand dépôt d’ordures où la nuit nous allons palper furtivement :
avec la force enneigée de la folie, tu as ouvert
cette poubelle et tu l’as mise à l’envers.

À côté des poissons associant la marijuana aux tristes hameçons de la réalité personnelle,
une masse de glace en expansion inconnue
envahit l’escalier par lequel tu descends, toi l’incrédule, armé
comme si tu avais soudain découvert le sentiment de culpabilité de toute création,
l’ensemble des pièces d’artillerie de tout secret.

Chien enragé qui sait sauter à la gorge :
comme la folie est une cause de promenades hivernales, elle n’est capable de posséder que la neige, d’autant plus froide
qu’elle est davantage rêve dans la neige,
et la glace ne cherche pas, elle s’étend sur les brisures de miroir dont elle est pleine dans les miroirs,
dans les cristallisations bleues dont se servent les gens qui assistent aux fêtes d’hiver,
afin de savourer les reflets qui disparaissent dans les mortiers pour triturer les bonnes intentions.

Quand il semblait que l’hiver se limait les ongles,
tu t’es soudain réveillé,
tu as tordu les barreaux,
tu as coupé le pain et servi le vin du cauchemar de toi-même,
peut-être as-tu également dit « ceci est mon corps, ceci est mon sang »,
pendant que la neige rétablissait le miroir transparent, dans lequel les corps ne trouvent pas
où se vider de leur sang, où se venger du vide.

Le moi est haïssable

Le moi est haïssable, a écrit Pascal
pendant qu’il fourbait ses armes pour lutter contre l’infini
mais le moi avait un avantage sur lui comme une grande tour quand la lumière contourne le visage du sang.

Le moi vient manger sa part, son avantage d’infini qui ne sera jamais démontré,
et il repousse ainsi ses limites, prend soin des yeux immobiles du Paradis terrestre, ferme sa cage, bavarde avec qui veut bien.

En dissimulant son désespoir, Pascal n’a pas pu jouer un mauvais tour à son moi,
son éternité n’était pas comestible, en son honneur le sacré souriait avec la maladresse de l’incrédule ou de l’amoureux.

Et ailleurs,
les ruines fatiguaient la partie démontrable de l’éternité,
pendant que le moi de Pascal le dévorait.

Je me souviendrai de toi

Dans toutes mes paroles,
c’est de toi dont je me souviendrai.
Dans le vent d’est, dans la langue étrangère, dans la pestilence de la grotte du loup, dans les haut-parleurs de la salle d’attente d’un grand aéroport, dans les paniers de figues à l’heure où l’on revient des champs, dans l’odeur de nourriture qui monte des cours d’immeubles du vieux Paris et la jeune fille en minijupe, hanches étroites, qui sort en fumant des discothèques, dans les raisins verts et dans la rumeur que je suis seul à pouvoir écouter quand le silence atteint la perfection de la langue ;
je me souviendrai de toi,
je me souviendrai de toi,
dans le vin de table, les sifflements, les ascenseurs.

Tu traverses le temps

Tu traverses le temps, tu le parcours, tu en sors,
tu effleures la surface de la mort
et distraite tu continues vers le lieu où j’ignore si tu y es encore.

C’est toi qui traverses le temps,
qui écartes la mort comme s’il s’agissait d’un rideau,
qui découvres le miroir comme s’il s’agissait d’une canette de bière
que tu vides et jettes ensuite dans la rue.

Comme en évoquant Dickens

En cet après-midi sans autre chat qu’une cheminée,
quelqu’un m’envoie son réflecteur pour attendre.
Attendre c’est du ressort d’une cheminée que l’on n’emmène nulle part l’après-midi.
Attendre est un chat qui n’existe pas, attendre est un ronronnement où la réalité ne détient pas la corde nécessaire pour nous hisser.
Mais attendre c’est aussi le seul voyage connu qui reste au chat que les cheminées ont laissé en s’éteignant.

Autant de choses réunies autour de la dernière page de ce livre où l’après-midi ne nous emmènera pas de nouveau avec lui.
Et elles sont de trop les cheminées qui n’existent qu’au passage de ce chat qui frotte son dos contre ce qui a disparu
pour mieux le tisser
en un va-et-vient s’entrecroisant jusqu’à réussir ce tissu
où attendre était le plaisir de ce qui est consumé.

Peut-être cet après-midi se défait-il là-bas,
dans le portrait d’une femme que la mémoire lèche fidèlement sans le vérifier
pour inventer la cheminée, l’obscure ruelle londonienne, le marché sordide ;
un feu qui a maintenant l’intonation de la cendre où un réflecteur s’allume pour attendre.

Et c’est la raison pour laquelle les chats sont la continuation des cheminées ou des évènements imprévus dans la cendre,

dans les corps qui n’envoient pas de réflecteur ou de mémoire, qui sur le dos d’un chat ou devant la cheminée convertie en portrait d’une femme absente,
se sont peut-être laissés réinventer.

Le festin de la peur

Voici la chair, malmenée par la loquacité de l’esprit,
par la rage nocturne du vin et des asphodèles incontestables de l’amour,
amour : univers, grosso modo l’agglomérat huileux sur lequel tu dérapes,
tu glisses vers la résurrection et c’est tout juste le clignement d’œil de la chair se débattant dans le réseau malpropre de l’idée,
dans la terrine même de l’emportement sans abîme et de l’abîme sans forme et de la forme sans traces d’imagination,
la pure pénurie astrale,
feu, flambée jaune, récréation : grillon de minuit, frottement, chair stimulée par le festin de la peur.

L’éclair du claquement

Voici que l’appétence et la jubilation triomphante forcent le destin, piétinent l’élan et l’âme en tension, résistant,

se défigurant comme la statue caressée par la main de quelqu’un qui dort en rêvant qu’il caresse une femme.

Voici l’affrontement de tout,
le bref claquement de dents, l’éclair du claquement autour de la chair,
et la peur et la trahison et le réveil
en mélangeant les fils dans le métier à tisser,
sa putréfaction fuyante.

Dans le rêve réside le centre de gravité du miroir.

Qualité de la chair

Et avec cette décomposition le corps expulse-t-il donc la mort hors de lui ?

Le corps crucifié dans l’âme, placé en position douloureuse dans l’âme, dans cette posture qui devient absence,
à demi noyé ton corps au-dedans de ton âme.

Voici dans la sainte nuit charnelle le mugissement de l’âme acceptant la mort comme une qualité de la chair intemporelle.


Huit poèmes inédits

Petit mort
Alberto Becerra Ramos (mai-septembre 1944)

Tu as quatorze ans, quatorze années accumulées
les unes sous les autres, enfouies dans la bouche de la terre,
à l’abri dans je ne sais quel refuge :
des années inoubliables dans ton oubli.

Tu as grandi ailleurs et de ce fait tu ne sais pas
comment nous traite cette chose qu’est la vie,
et de quelle manière nous avalons ton silence.

On t’a avalé ailleurs et de ce fait tu ne sais pas
prendre en compte l’aurore, combattre ta peur,
imaginer les regards que tes yeux n’ont pas eus,
te traîner dans ton corps en flairant ton âme
ou ta résurrection, entendre le sang
et voir la nuit en plein après-midi.

Car cette vie, tienne pendant trois mois,
fut si courte que personne n’y a touché,
pas même les mots, car tu ne savais pas encore parler.
Tu n’as pas réalisé où tu étais
et heureusement qu’il en a été ainsi,
car cela a dû te faire oublier ta maladie qui était plus grande que toi
– n’importe qui aurait pensé, en la voyant, que c’était celle d’un adulte –
et la petite boîte où l’on t’a couché
pour te protéger de ce dont je ne me souviens pas.

Quatorze ans, et je pense
à l’injustice d’arracher quatorze ans à quelqu’un
quand il n’a que trois mois, car
d’où va-t-il acquérir ce qu’il n’a pas
si ce n’est de la mort ?
Et maintenant quel est ton nom de quatorze ans ?
Notre mère est peut-être la seule à le savoir,
elle continue à parler de toi comme en écrivant des lettres
que plus personne ne lit. (La semaine dernière
ce fut comme si une Poste obscure lui avait renvoyé
une lettre affranchie du sceau :
« Changement de domicile ».)

Alors mon frère, que faisons-nous pour toi ?
Ton dernier recours est notre mémoire,
ton souvenir cramponné à nous comme un naufragé.

Oui, tu t’es trouvé pris entre les crocs de cette maladie,
tes pleurs étaient si petits à côté d’elle si grande.

Certains, si je me souviens bien, pensaient
que tu ne souffrais pas tant que ça car tu ne comprenais pas que tu souffrais.
Voilà pourquoi tu as été sauvegardé par ceux qui ont concerté ta vie,
je ne sais si Dieu, je ne sais pas qui,
nous peut-être : tes parents, tes frères
qui comme toi ne mordions pas, parce que nous vivions alors
au pays des dents de lait.

Et aujourd’hui ton cœur et ton nom, acte de naissance et de baptême
– le délit et son absolution, disent ceux qui sont au courant –
ne sont pas à toi parce que tu n’es pas là,
parce que tu n’as pas un endroit où maudire ou récolter ;
si tu ne sais même pas dans quel arbre tu as poussé
ni comment on t’a abattu.
Voilà pourquoi rien ne t’appartient, tout ce qui est à toi est nôtre
par compassion envers toi et nous.

Et pourquoi énumérer d’autres données si ta mort est la donnée ?
À quoi bon jouer avec des os si la mort est un os difficile à ronger ?
Ta mort est comme une petite fille qui t’accompagne partout,
à tous les souvenirs qui t’invitent à passer la journée avec eux.
Tu reposes dans ta paix ; ton silence nous dit que tu n’as pas de silence,
cette digestion du temps, que tu ne souffres ni des os ni de la mémoire.

Tu es sauvegardé dans ta mort,
conservé pour l’éternité sans toi.
Détruit doucement,
endormi dans le giron d’une ombre qui n’existe pas ;
ton corps presque froid dans notre mémoire
ne subit pas les assauts des rêves.

[septembre 1958]

Nomination

Toi dans le soleil levant ou dans le présage,
dans la suffocation ou le crime,
entourée par l’immensité de tes yeux,
sujette à ton crépuscule secret,
ressuscitée en ta chevelure,
immobile comme un profond tremblement.

Toi au bord de tes mains,
tes mains donnant à voir le fond de l’eau,
l’effort des rivières qui somnolent vers la mer,
l’oisiveté bleue de la caresse,
l’oisiveté profonde de la tristesse.

Toi dans ton corps maritime et coup de griffe de jungle,
dans ta végétation douloureuse,
dans ton lieu commun et dans ton nom commun,
dans ton espace pour pratiquer l’affront
ou ce que l’on qualifie d’inévitable.

Toi dans la destruction osseuse de l’après-midi,
sous ta voix qui peut appartenir au monde des navires,
à la rumeur du feuillage quand la brise est presque un secret.
Là, levée, diminuée, inventée, grandie, écoutée,
tes gestes dénombrent la chute de tes astres,
ton butin d’écume, ta promenade de sang.

Toi dans le cri obstiné de la mer
dans la nuit assise au bord de ma poitrine
toi, femme de qui le sang
a toujours été otage.

Habitante de chaque espace secret,
de chaque souterraine agonie,
de chaque excursion mortelle,
bouche délaissée qui ne résiste pas au sommeil.

Toi dans le poème unique,
dans l’incendie à la nage,
dans la souche de l’arbre et dans ses branches annonciatrices.

Toi comme la véracité dans les ténèbres de l’océan,
comme le coup d’épée dans la maille haletante,
comme la rumeur du vent dans la fissure des morts.

Comme la rumeur du vent
en frôlant ta poitrine qui respire dans l’attente.

[novembre 1964]

Volonté de la nuit

Ils apparaissent soudain dans l’invention de la nuit,
de la nuit qui est née d’une inclination de la tête,
d’une conspiration non préméditée.
La nuit qui est née d’une volonté de sangloter ou de dire,
de guetter le retour de certains bateaux
partis quand la pluie se taisait dans les poitrines.

Un homme et une femme, un point de départ
quand le monde s’ouvre d’un baiser,
d’un baiser où la nuit teste de nouveau ses armes.

Alors tout revient,
l’écume revient qui vagabondait en mer comme une main blanche
qui cherche en caressant,
qui laisse sur la plage son empreinte presque impossible comme l’amour.

Revenir, croire en une bouche,
en une joue qui se penche sur nous comme un ciel imprévu,
en un regard que les jours d’été partagent.

Tous deux croient aux paroles dont les os brillent dans la nuit
comme une volonté de vivre,
de laisser l’univers mettre leurs poitrines à l’épreuve.
Tous deux croient aux paroles dont les métaux résonnent dans la nuit
comme des signes manifestes que l’homme existe.

Revenir, revenir parce que l’effort réside dans les lèvres,
dans la nostalgie qui participe de toute respiration,
dans le pouvoir de deux corps unis où la lumière découvre ses lois.

Alors les bras rougissent jusqu’à former le couchant,
jusqu’à ceindre le lointain des bois et des ferrys
tandis que la poitrine embrasse toute la soif du monde
dans l’étreinte des amants dont les destins seront utilisés par la mer.

Alors tout ce que l’homme a nommé par amour, arrive.
Revient la lune qui s’est laissée emporter par le sanglot,
l’acte étend ses branches comme un arbre pouvant parler de l’été,
dans la ville naissent les héros,
dans une chambre elle et lui inventent le monde.

Alors tout revient.
Tous deux apparaissent soudain dans la lumière unique du couchant,
dans la pénombre que les quais conserveront au plus intime du sel.
Ils sont la victoire après que les fusées et les lance-flammes se sont tus,
ils sont la victoire alors qu’il n’y a pas de victoire,
alors que le malade reste immobile et que dans la même chambre une fillette regarde par la fenêtre.

Ils sont la découverte du navigateur perdu.

Ils apparaissent soudain comme l’autre raison de la nuit
un homme et une femme qui se prennent par la main
qui reviennent à leurs lèvres.
Ils naissent tous deux de leur propre regard.
Ils ouvrent tous deux les yeux
sous la lumière ou l’angoisse des astres.

[Mars 1964]

Les adversaires

entre mon regard et toi
s’interpose la couleur de nos yeux,
entre tes seins et ma main s’interposent tes seins et mes mains,
entre toi et moi il y a ces pronoms,
cette lumière, cette ombre qui joue avec ton visage,

et si je suis ma main et ce que je veux et ce dont je rêve,
et si tu es cette bouche, ces yeux qui ont besoin d’exister pour être beaux,
alors,
alors entre toi et moi s’interposent toi et moi,
et nous devons protester,
nous devons construire un autre monde, effacer ces phrases,
nous devons être autres.

[1965]

Lame de fond

La solitude de la mer que les noyés mettent en avant dans leurs grimaces,
ou dans cette liste de noms à demi effacés
que la houle dépose sur les plages.

La solitude de ces eaux, sur les crêtes desquelles glissent
les ombres des oiseaux, les ailes déployées sur ce qui fait encore partie de la terre,
point de référence de l’oubli des hommes.

Le tracé léger de ces oiseaux qui déploient leurs ailes pour donner
à l’absence le contenu de leur vol,
le coup d’aile ivre de la mer qui ouvre son cœur
pour que les bateaux lisent leur futur.

Et nous regardons cet horizon d’eau, cette matière infinie où l’écume ressemble
à la main fugace et blanche de quelqu’un qui coule avant de pouvoir nous crier son nom.

Et nous regardons ce qu’il nous revient peut-être de regarder,
ce que nous ressentons l’un près de l’autre parfois ;
ce paysage où le zénith peine à maintenir l’équilibre entre la mer et les hommes
en frottant sa lumière contre ces eaux que le mouvement des voyages
et des morts scinde et réunit.

Et cette vaste matière bleutée qui réverbère sous la lumière du soleil
et sous l’ombre en croix des oiseaux,
cette vaste plaine solitaire se retourne soudain contre nous,
et entre dans notre poitrine d’un coup sec,
détruisant sans remède des choses que nous commencions tout juste à construire,
et qu’il ne fut pas nécessaire de nous dire l’un à l’autre
pour le savoir.

Et ces eaux et ces distances furieuses s’emparent de nous,
et tu n’es plus celle qui es à mes côtés, et je ne suis plus celui qui te serre la main
fortement et te fait presque mal, en quête de nouvelles forces en lui-même et en toi
pour résister à l’assaut de la solitude, cette poussée atroce de l’oubli.

[1967]

Je parle tout seul

Et tu es encore celle où la nuit apparaît divisée par d’innombrables torches,
celle où le feu sacré de la précision me domine,
celle où l’eau qui accroît le désir remplit les vases communicants à différents niveaux.

Et tu habites encore le règne où un jour tu abjuras et te sentis libre,
où un jour tu crus dominer ta crainte en l’écrasant du pied, comme un cafard,
et tu regardes par la fenêtre qui te perturbe en automne,
tu bois l’eau que piétine la tempête
et tu es maudite par ce qui t’entoure,
par ce qui ne participe pas de ton regard de femme qui a fermé la porte
et qui ne remettra point ses pas dans la rumeur du vent au jardin.

Et je trébuche encore sur ta participation à mes actes,
la chambre dominée par ton absence, l’ombre d’un oiseau perdant réalité,
avec la même habileté du sang abandonnant le blessé.

Et je le dis encore,
et je parle de toi comme si tu existais au fond de ces paroles,
dans le creux laissé par l’amour en se vidant lentement.
Et je suis encore de ton côté, je retiens mon souffle avec mon âme,
je parle de toi dans ces paroles où rageusement je te couvre et te découvre,
dans l’apprentissage obstiné d’une solitude sans forme précise et sans jours fixes.

[1967]

Trop tard pour jouer

Une nuit plus haute que le bronze des étoiles,
une nuit plus haute que le rapatriement des amants trépassés.

Une nuit, une nuit infiniment plus douce et bestiale que le Paradis,
une nuit où nous devrions nous haïr ou nous demander pardon
en regardant ce bateau incendié par notre désir de vivre,
ce mur démoli où l’herbe pense,
les pas d’un enfant qui s’éloigne…

Une nuit par-dessus le monde, par-dessus l’amour,
une histoire entendue très loin…

Tout ce qui arrive ou meurt à nos côtés ;
cette cause difficile,
et cette musique…
cette musique comme une opération de l’âme…

C’est d’un commun accord avec l’oubli que je parle…

[1967]

Les noms propres

fantômes de la transparence,
fantômes de la respiration, du vent qui est tombé
(ta tête repose encore au fond du lac des devinettes)

la vision de la côte dans la brume,
une mer cognant avec un bruit hors de l’eau, au-dessus de la rumeur de l’écume,
fantômes, fantômes,
opérant un vide, une phrase qu’on ne peut plus dire,
qu’on ne peut plus dire,

le soleil pourrissait lentement,
te rappelles-tu ce parc ? la lumière encore au-dessus des toits ?
fantômes de la transparence, fantômes,

un petit nuage de poussière
(cette poussière du monde que les morts soulèvent en partant)

lumière rongeant l’ombre,
les disques, les photos d’équipe, les fanions sur le mur de ta chambre,
les ruses pour parler de l’enfance, les ruses pour t’émouvoir,
fantômes, fantômes,

en respirant la forme invisible de ce sentiment-là,
ton sourire ou cette manie de chose comestible, de chose vérifiable,
ton sourire ou cette manie d’imaginer que tu es Lazare
(cette façon de regarder le plat vide est moins dure si on ne le dit pas)

silence au ras de l’âme,
silence,
vaisselle brisée
(cette nuit pas moyen d’avaler quoi que ce soit)

[1967]

© Philippe Chéron _ 1er juin 2022
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