Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Du lieu à l’être (6)

De la tour

Il y a, et pourtant autres,

et le chant des grillons

et celui des oiseaux,

la lumière blanche

qui s’est installée de nouveau,

mais est-ce la même, ou un désir qui la veut renouvelée, un désir répété,
ce désir du lieu,

ce désir alimenté de combien de rêves, de combien de retours, de combien de soins.

A présent, dans le fort contraste entre l’obscurité des chambres et l’éclat du dehors, il y a le calme, non la satiété, mais cette sensation que le désir a touché son but, a suffisamment mûri, que le temps est venu de la récolte plutôt que de la jouissance, le temps d’un désir neuf, d’un accès nouveau, d’un départ possible.

Longtemps, il s’est agi de revenir, pour être là.

Le temps n’a-t-il pas accompli son lent office, qui est de nous rendre familier ce à quoi nous sommes si étrangers ?

La nuit, constellée, qui est venue avec le lent parcours de routes secrètes, et tout à fait inconnues.

Le vin, le rite des repas, la jouissance des corps, les travaux ménagers, les jeux enfantins.

Jusqu’à la sensation du tragique, de cette lumière, de cette obscurité, de ce soleil, de ce croissant de lune, de la particularité du lieu, de l’absolue irrévocabilité de tout ceci, vrai et beau, et mortel.

Au point de se sentir à pied d’oeuvre.

Quand le soleil est très bas, tout s’arrête, les oiseaux, les insectes, les chiens. Est-ce la peur de la nuit, la dévotion à la lumière, ou la suspension miraculeuse de l’agitation incessante ?

L’homme de la ville : est-ce de l’homme, ou de la ville, qu’il étouffe ?

Le gardien de la tour : il ne peut être que celui qui accepte d’être gardé par elle, qui trouve le chemin du consentement à cette garde ; et ce qu’il garde, alors, c’est la présence gardienne de la tour, en lui. Point n’est besoin que la tour soit haute.

Ni confondre ni séparer jouissance et recherche : si celle-là est le fruit de l’effort et de l’attente, elle fait déjà partie de celle-ci, elle est cette appartenance (à soi) sans laquelle l’élan fait défaut

La récolte aussi est un travail, qui doit attendre l’heure juste, c’est pourquoi il faut des libations : l’offrande n’est pas la dilapidation des fruits de la récolte.

Canicule.

Le temps est à l’attente. L’attente est le temps.
Et l’attente est sans savoir, et sans sagesse.

Pourtant, l’attente n’est pas aisée, il est besoin de savoir. Et de reconnaître le juste temps de l’attente, pour l’attente.

L’enfant, qui ne sait pas encore qu’il est un enfant, et il l’oubliera. Moi aussi, et j’ai oublié.

La terre nous est-elle familière ? La sécurité que donnent le jour, et la nuit, nous l’avons conquise, et tous les métiers y contribuent.

Sauf l’été méditerranéen, je ne connais pas de moment où le jour soit absolue certitude, et la nuit consolatrice de son ardeur.

Est-ce présomption, sentir que la beauté - de ce paysage, de cette lumière, de ce crépuscule - rejoint la douleur pure ?

Il n’est pas vrai que tout "ici" en vaille un autre : il en est qui ne donnent que le désir d’être ailleurs, il en est dont il ne faudrait jamais partir, dont jamais il n’aurait fallu partir.

Mais on n’aurait jamais su, ni la douleur, ni l’absence, ni peut-être le plaisir. On ne sait jamais ce qu’il faut, tout au plus ce qui a eu lieu, et encore y faut-il et le temps, et toute la distance qui se creuse, d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre.)

Ce paysage invite à deviner ce qui pourrait être vraiment visible, et que pourtant l’on ne voit pas. Ce n’est qu’au paradis que les bienheureux pourront, et peuvent déjà, contempler pour l’éternité la face de Dieu.

Il n’est pas vrai que le lieu suffise. Le lieu est, et, pour accéder à son être, il y faut davantage que le séjour. Et tout séjour n’est pas présence, et donc joie.

Asphales aei.

La terre ne nous est plus cette assise de tous, toujours sûre, qui précède la Nuit, et le Jour.

Nous la savons sombre, et incertaine.

Notre douleur : avoir perdu la clarté.

Est-ce de la perte de la beauté que nous souffrons ?

Mais rien ne s’est passé : tout a suivi son cours.

L’oeuvre des hommes les plus puissants, aujourd’hui, est musée : frappés au coeur par la nostalgie. Etrange pharmacie.

C’est aveugles et sourds que nous sommes : n’entendons plus l’appel de la terre, et du ciel.

Vent

invisible et visible, plein de force et impalpable, maître des nuages et des arbres, expert en feuillages, grand ordonnateur des paysages non désertiques, messager des pays les plus lointains, des sables et des parfums, des mers et des océans, des déserts et des pôles.

Eléments. Infortuné qui n’en est plus saisi, en a perdu la conscience et le sentir. Est-ce si grand avantage d’avoir en soi son beau et son mauvais temps ?

L’aube a été celle du monde lui-même, semble-t-il quand le soleil est déjà haut, & fort.

L’écureuil est revenu dans le noyer, faire sa provision automnale, sans manquer son rendez-vous.

Au jour du départ, c’est le serpent qui se montre plusieurs fois, et le chat familier qui fait mine de s’installer.

Au jour du retour, un rat se montre dans la cave, que je viens déranger après un mois de tranquillité.

La chasse, les oiseaux et les insectes.

Le temps fraîchit, & porte l’automne.

Comme le monde est loin de cette terre-ci, qui ne peut plus s’accorder au chaos, depuis si longtemps qu’elle est habitée, de manière civilisée, sans relâche cultivée...

La pluie tombe très régulièrement,

silencieusement

& la brume s’installe

aux intervalles des collines

bleues

& déjà presque noires.

La pluie, bien tôt venue. Demeurée.

Puis repartie, entraînant avec elle nuages en écharpes et trouées de bleu, gris jusqu’au noir et blancs de toutes sortes.

La tour n’est plus tour, devient foyer d’automne, où le dehors n’apparaît plus guère, n’est apprécié que pour les menaces dont il serait porteur, ou les autres qui doivent le traverser. Foyer d’attraction, donc, où se dilatent instants et paroles, & se succèdent sans temps morts.

La splendeur émouvante des brouillards, de leur densité, de leur brutale disparition où advient un monde ensoleillé, un ciel bleu, puis une nuit claire.

Le meilleur de ce retour, de cette arrivée : le rouge-gorge qui sort, l’air surpris, du four à pain, et s’en va, dignement.

Le chat dort sur le canapé, et les bûches craquent dans la cheminée.
L’essence du lieu : livres, pierres, poutres, briques. Le minéral, le végétal, ...

Rendus à l’essentiel.

Retournés aux éléments.

L’attente de l’aube, sans inquiétude.

La profondeur de la nuit de la pleine lune.

Les symphonies des feux : l’âtre et le poële, feu ouvert et combustion invisible. Tous les soupirs des bois consumés.

Répétition sans lassitude que celle du sentiment de présence, et de plénitude (perfection sans réserves ni ressentiment, à laquelle l’acquiescement demeure entier : lieu où le dépit est devenu d’un autre monde, & d’autres temps).

Paroles revenues, qui nomment à l’excès : proximité & adéquation.
Présence et certitude, plénitude et justesse : ajustement au réel, drastiquement réduit au simple.

Laconisme ?

Le désir du silence enfin rejoint : le silence de l’accord, où plus rien n’a besoin d’être tu, le silence qui suffit et se suffit.

Le silence qui rend vraie la parole, même l’insignifiante, et supportable la futile, sans renoncement.

Au matin, les pensées deviennent le givre qui imprime les champs de ses caractères brillants, et la brume qui va et vient, virevolte de ci de là.

Au matin mes pensées sont devenues la surprise renouvelée du paysage, la lune très haute aux plus fines branches du noyer, et la surface verglacée des pierres du sentier.

Le bouquet de romarin sur le rebord de la fenêtre, le cyprès parfaitement tranquille qui monte sa garde de toute saison.

Le soir, splendeur des tapis déroulés, puis enroulés à nouveau pour la nuit. Persans, porteurs de mystique et de poésie, sans autres paroles que la magie des points et des couleurs.

Cette nuit, l’air est glacial, et la lune rétrécie, déjà, resplendit. Etoiles partout, et le chat béat devant la masse des braises.

Solitude de la vallée, profondeur de la nuit, brièveté émouvante du jour, couleurs de la lumière, silence rompu seulement par l’amitié.

L’attente de l’aube, et la forte réalité de ses couleurs.

Puis la promenade, d’abord sur les sentiers, terre glacée, givre sur les feuilles mortes, bruissement d’animaux, l’air coupant et sans même la plus légère brise.

Ensuite, les chemins des bûcherons, pleins de traces, de restes, de passages, leurs allées & venues dans le bois & les sous-bois, cet encerclement irrégulier qui monte aux flancs des collines, & se perd, & force à rebrousser chemin.

La pinède, si claire après le soleil levant derrière le monastère, comme la frise délicate, ombre chinoise du tracé des peintres de Sienne, son profond tapis, son silence de cathédrale.

Le retour, par les fontaines après les ronces & l’à-pic de mousses et souples tiges, à l’écorce si lisse.

A la tour, j’ai rapporté une stalagmite de glace, où une petite plante d’un vert cru, aux feuilles larges comme un trèfle, demeure prise, comme destinée à une éternelle fraîcheur, et se balance maintenant à la voûte, devant le seuil.

Les paysages vus, parcourus, ce matin encore, dans la splendeur de cette lumière franche, qui mériterait un mémorial à sa gloire : la franchise des ombres, la netteté des gris & tous les bruns, & la pierre des maisons, des villas, tous les murs, & même les piquets de vigne étaient sublimes.

Le givre a partout déposé ses paillettes durant la nuit. Emerveillement du matin.

Les brumes dans les vallées, et le carreau couvert de buée, qui s’efface en devenant gouttelettes, triangulaires parfois.

Et partout, les oiseaux, débusqués au bruit du moindre pas qui fait craquer rameaux et feuilles mortes, cassants comme verre.

Le givre n’a pas été porté par la nuit : demeuré partout, depuis l’an passé.
Et les nuages arrivés dès le matin dissimulent le dernier plan du paysage, la chaîne de montagnes qui s’érige au-delà de la conque du Mugello : à présent la ligne d’horizon est tracée par les collines voisines, qui bordent la vallée de la Carza.

Et Borgo San Lorenzo et Vicchio sont couverts de brume.

Peu importe aux oiseaux du matin, qui chantent de même.

Splendeur : la douceur de l’air, le bleu du ciel, l’arrivée à pied, par l’église et le plus beau des sentiers, l’eau vite revenue, et le feu allumé, toutes fenêtres ouvertes.

Les livres, les tableaux, les cahiers, les oiseaux et les meubles, les arbres, et les champs déjà labourés, les bourgeons du rosier, les couleurs de l’automne encore présentes et partout l’annonce du printemps.

La longueur nouvelle de l’après-midi, et l’entrée dans la nuit, comme une bénédiction supplémentaire.

La couleur de l’aurore est l’orange rosé : et cela semble un miracle : le spectacle et l’attente du lever. Religion perdue, et retrouvée, que les oiseaux enseignent encore à qui s’offre le plaisir de les entendre.

Après le lever du soleil, la brume est déjà là, qui confond les lointains, et maintient le gel dans l’air.

Après le passage au zénith, la lumière est bien celle de l’hiver.

La brume du matin n’est pas parvenue à cacher complètement la coupole du levant, rouge pour peu d’instants.

Tard dans la nuit, le chat est revenu à la tour, après plus de deux mois d’absence.

Ce matin, ce sont les nuages qui filtrent la lumière du soleil. Venus dans la nuit, eux aussi ?

Comme si le temps nécessaire à l’acclimatation s’était épuisé, et qu’alors la fraîcheur autrefois douloureuse de l’air devient presque chaleur, bienvenue. Ce sont aussi les murs de la tour qui réfléchissent les efforts pour l’habiter, le bois consumé. Générosité de la tour, vraie et hors de toute attente.

Passage des heures.

Changements du paysage.

Sagesse involontaire.

Aucun calcul ne les a prévus.

D’autant plus réels, et bénéfiques.

Déjà, le matin, la lumière et les ombres sont de l’été.

Un très jeune corbeau, ou est-ce une corneille ? ses pattes rouges disproportionnées, picore ci et là dans les sillons : deux mois sans pluie.

Une fois le soleil couché, l’air du dehors semble plus tiède que celui de la tour, comme une invite à rester dehors, où jouir encore de la douceur (présence de l’été dans le paysage même de l’hiver, et tout le linge pendu aux abords de la tour, qui sèchera encore durant la nuit).

Les moments fondus les uns dans les autres de l’aurore : succession sans discontinuité.

Et ce matin, ces strates qui sont le ciel au-dessus de l’horizon, ce feuilletage aux nuances désespérantes. Stries et bandes et rayures, plis et traces, orientations divergentes : composition si riche, et si insaisissable. (pourquoi donc la "saisir" ?

Son être vrai est fluence, cette apparition destinée à disparaître dans les grands bouleversements du jour à venir).

Journée d’hiver par la lumière, grise & confuse sur toutes choses, perdant leurs couleurs, homogénéisées dans l’imprécision : nuages sur la terre. La paix du soir, la parfaite stagnation de l’atmosphère : le suspens fait moment.

Le soleil n’a pas disparu : n’était pas apparu. C’est seulement la lumière qui s’atténue, jusqu’à l’obscur. Disparité : la langue du soir n’est pas le palindrome de celle du matin.

Le ciel est bleu avant le lever du soleil.

La pluie n’a pas dégagé l’horizon, dominent les couleurs de l’hiver, & ça & là les taches fleuries des fruitiers. Les oiseaux chantent, le feu ronfle, le chat dort.

Les oiseaux chantent dans la nuit.

Et brillent les étoiles. Ici.

Comme l’été, soudainement.

Le soleil, la lumière du soleil.

La gratitude sonore de tous les oiseaux.

Les oiseaux de la nuit, ou peut-être les oiseaux dans la nuit, dans l’attente de l’été, la présence du printemps.

Lieu non pour la pensée, mais sa consommation, sa rumination accordée aux rythmes des oiseaux.

Sur le chemin, la pente raide bordée de cyprès, les miettes bleutées d’une coquille d’oeuf.

Aujourd’hui, le soleil levant : orange.

Un écureuil, au bord du chemin, surpris.

Un oiseau dans le noyer, attentif à quoi ?
inattentif à mon attention envers lui.

La beauté des seules saisons, de ce seul temps qui n’en est pas un, auquel manque le récit, et dont le récit est inutile.

Il y a les oiseaux, & la lumière qui est devenue de l’été.

L’été, là. La torpeur qu’il provoque à nouveau, ces sensations et ce sentiment d’infinie résistance de toutes choses et de tous projets.

La nuit est aux chouettes, avant même le lever de la lune, quand l’horizon conserve encore l’irisation du crépuscule achevé.

Les jours sont aux taons, aux cigales, et les tournesols inondent les champs de leur incandescence.

Le chat intrigué finit par s’étendre sur le tapis.

La lumière est franche comme celle de l’automne.

La couleur de l’aurore est l’automne.

Et dans les jachères les faisans sont gras.

Déjà l’écureuil s’affaire dans le noyer.

L’air du jour : immobile.

Seulement, pour quelques instants, avant le coucher du soleil, l’agitation est générale, et la tour s’ouvre au vent, se renouvelle de cet air mobile. Relève alors des insectes, avant l’entrée dans la nuit.

Dans la nuit, l’orage. Au matin, après la pluie, l’arrêt du temps. L’immobile fait atmosphère, lumière, plantes et terre. Ciel.

Le brouillard très dense de la nuit, déchiré par l’agitation des oiseaux de nuit, qui force à l’éveil, à la veille, à cette garde dont le lieu te fait davantage l’objet que le sujet.

Orages et tempêtes sont venus : l’on ferme désormais les portes et les fenêtres de la tour.

Etre à nouveau à la tour, dans la tour. Pour la tour depuis ces semaines. Sa proximité incroyable, si réelle et si étrangère à la vérité des sensations de la tour.

Le premier signe du lieu, ce sont, à l’aube, les détonations, rendues lointaines et assourdies par la vapeur d’eau qui gonfle la terre et la végétation, rend l’air lui-même plus pesant et comme visible.

Un enfant s’éveille, et tousse. Le poële fume, la fenêtre est ouverte, la fumée très âcre se mélange à la vapeur d’eau qui entre dans la pièce comme une fumée venue du dehors.

Au matin, les chats sont toujours devant la porte, le paysage a disparu. Noyé dans la brume blanche.

Le rouge-gorge sur la barrière, l’insolite tache de couleur automnale dans cette vapeur diffuse : comme un feu très ardent au sein de l’humide.
Toute la nuit, vents et pluies ont battu la tour. A l’aube, la douceur de l’air est surprenante.

Dans la fenêtre, le ciel défile, de droite à gauche, strates de gris à peine moins denses que la cime des collines.

Hier soir, les enfants, après la visite au Trebbio ont dessiné le château tel qu’ils l’avaient vu, chacun à sa fantaisie et avec des couleurs que la foi seule peut inventer.

Le long de la vecchia Bolognese, lorsque Florence tout entière se montre au regard dans l’échancrure des collines, bordée à gauche par celle de Fiesole, la vigne vierge qui couvre l’à-pic qui surplombe la route est d’un rouge feu, feu de l’automne, incendie sans fumée qui masque la désagrégation des roches, attire l’oeil plus encore que tous les toits, charme et séduit par son seul aspect. Ce n’est pas alors une chose vue, mais un bonheur, un spectacle en soi.

C’est le paysage entier que le vent balance et fait ronfler comme un poële.
Il a plu, très finement, avant midi.

Dans l’après-midi, les enfants ont vu un serpent traverser le sentier. Ils dorment à présent, le chat repu est dans son panier, à l’abri de tous les vents. La tour prête pour la garde de la nuit.

L’orage a éveillé la tour. Le fil de l’électricité a été coupé. Les chats dorment dans leur panier, les enfants jouent. Sans soucis ?

L’érable semble plus jaune qu’au jour de l’arrivée. Hier, à Florence, il faisait chaud, et l’air était lourd de tous les gaz échappés.

Tard dans la nuit, orage et pluie se sont calmés. Les oiseaux saluent le matin. La maisonnée est encore endormie, se repose du tonnerre subi.

L’érable à présent est tout jaune, et quelques écharpes de brume s’accrochent aux crêtes des collines. Paix du samedi. Gouttes de pluie accrochées au carreau de la fenêtre. Un petit garçon s’est éveillé, a pronostiqué une belle journée. Celle du départ.

Qu’est-ce qui a attiré les chats familiers ? La lumière du seuil, laissée allumée "au cas où" ?

La tour aux insectes, punaises, mouches et moustiques, si étrangement nombreux, réveillés de leur hibernation mortifère par la chaleur chèrement acquise et produite.

Sur le sentier, parcouru à pied, de l’église à la tour, plusieurs merles se sont sentis surpris, & un écureuil gris - presque noir - a traversé sans effroi.

L’humidité est demeurée, semble-t-il depuis le précédent séjour, dans les endroits les plus secrets, ceux que jamais le soleil ne vient frapper directement. La boue y est d’une couleur en fait attrayante : un gris qui tire sur l’ocre, qui masque & laisse à la fois pressentir son origine, sa véritable localité.

Temps de l’Avent, nuit de toutes les étoiles, avant l’aube, le croissant de la lune, juste au-dessus des arbres, au Sud.

La campagne couverte de verglas. Le ciel lui-même semble blanc. Le soleil est là, Est éblouissant (perdue, l’habitude de me tenir face à sa lumière).

Nuit humide : au matin venu, le paysage se dissout dans les vapeurs d’eau. Puis réapparaît. Sons amortis, comme par temps de neige. Violent carillon, venu d’où ? Hier, à Florence, par deux fois, un vigoureux et très allègre Angélus.

L’entrée du lieu dans une Chine hivernale, temps des apparitions et des disparitions, de la fragmentation du paysage dont l’oeil, par pure attention, reconstitue un lieu, qui soudain s’éclipse, et caetera.

Aucun vent sensible n’en a été cause, mais le ciel du matin s’est dégagé, fait resplendir les couleurs de l’automne devenu subrepticement hiver.

Dans la nuit, les étoiles. Les trois chats. Les feux. La musique. Les tapis. Les choses. Les nourritures, les boissons, les fumées. Dormir, parfois. Parler.

Attendre, faire passer le temps, et s’en effrayer. Souvent.

Oiseaux, insectes, chats, faisans, souris, serpent. Livres, papiers, peinture.

Le bleu et le blanc du ciel, soulevé d’une légère brise. La légèreté du paysage de l’hiver, les détonations des fusils, les cris des chasseurs, le silence actif de leurs chiens.

Les livres, disposés pour la lecture et l’étude.

Au septième jour, la tour semble habitée, ses murs réchauffés semblent conserver la chaleur. Le soleil depuis l’aurore : le ciel est bleu, le linge étendu autour du romarin est presque sec.

Le carreau de la fenêtre : le soleil lui fait livrer ses opacités, y inscrit l’arête des pierres taillées de l’encadrement ; il porte les traces de toutes ces pluies, il signifie l’humidité de l’automne.

Hier soir, au bord du sentier qui descend vers le torrent, perché sur sa branche dépouillée, j’ai vu par deux fois le bel oiseau de la nuit : la première, comme une surprise, le spectacle inattendu de sa blancheur, de sa hautaine attention ; la seconde, après l’avoir espéré et cherché du regard, comme une confirmation du pressentiment et une récompense de l’effort.

Oiseau de nuit, signe de veille, de garde, d’attente ou d’attention, paradoxe vivant, animal des contraires, contradiction animée et emplumée.

Le vent, depuis la nuit dernière. Froid sec. Est-ce lui qui fait crier les chats ? Vagir serait plus exact.

Le vent encore, qui fait naître des craquements, des battements de carreaux, qui, aussi, refoule la fumée, et souffle dans le tuyau. Qui donne froid, même à l’intérieur.

Le froid s’est accentué. Il gèle. L’aube a été splendide et glaciale, vouée à la contemplation, depuis le voisinage du poële.

La neige, tout le jour - bref - par bourrasques parfois violentes. L’insistance du froid.

Au monastère voisin, l’air était vraiment de montagne, & la neige épaisse sous le pied, son léger craquement.

Dès le lendemain, la neige avait disparu : elle avait été portée par le vent, depuis les Balkans. Neige marine, donc, déposée dans la tourmente du temps comme un signe.

Et, depuis, les cieux resplendissent, de jour et de nuit, et le regard porte loin.

Ultimo giorno della permanenza. Il sole, a Borgo, davanti agli cavalli. La casa, rinchiusa sulli ultimi fuocchi. La tristezza, senza ragione. La musica, quella della nostalgia, nella torretta. Sogni, notti, giorni. Trascurati cosi, nella durezza bella del luogo. Passione, si, evidentemente. Certamente. Assolutamente.

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Il sole, sulle montagne, sul mare, poi sulle colline e la torre.

Era già il pomerriggio, tarde.

Ritrovare la torre, qualche tubo dell’acqua gelato dall’inverno, accendere gli fuocchi. Ritrovarsi, qui, esserci, di nuovo.

La musica, i libri, i mobili, i quadri, tutto : il necessario, e anche indispensabile, e il contingente, e il rumore rassicurante del motore della macchina, che si è avviato subito, alla prima richiesta. Felicità ?

La splendeur de la lumière

la transparence de l’air

le bleu du ciel

sont (ceux) d’un premier jour,

en une vieille contrée.

Les oiseaux s’approprient le paysage,

Déjà les champs ont été travaillés,

Sérénité sans trêve des pépiements ;

assis dans la tour, fenêtres ouvertes,

le soleil joue sur la feuille où j’écris.

La sonorité familière du lieu

retrouve en moi son rythme et sa place

Et mes yeux, à nouveau, redemandent

la bénédiction d’un soleil si proche

d’être celui du vallon, d’ici.

Dans la nuit, les monuments si souvent

contemplés faisaient un clair tableau

dont tous les ocres d’une palette

n’épuisaient pas la douceur solide.

C’est à Florence que la ville est ville.

Le jour s’est passé ici, les amis

trouvés ou venus, le soleil ardent ;

le crépuscule parfaitement tranquille,

et le soir tout à fait ordinaire,

la nuit déjà avancée et splendide.

La bougie sur la table, le feu dans la cheminée,

le givre dans les champs, le disque rouge derrière

le squelette du châtaignier. Et le croissant vif-

argent juste au-dessus de la colline.

La brume n’a englouti que les lointains :

le proche est bien là, les oiseaux

et les machines qui dévorent à ciel ouvert

la matière même de la terre.

Pourquoi l’être de l’oiseau est-il un défi pour la représentation ?

A peine matière, air surtout, son et mouvement. Cri et vol. L’oiseau n’existe pas : file son cri, et vole.

Le soleil vire au blanc, son jaune n’en est plus un, tandis qu’il monte le long de la crête, et surplombe maintenant le châtaignier, et les autres.

Les nuages, et puis l’oubli de tout nuage : penser, & vivre, non dans l’insouciance, ni dans l’assurance, mais sans cette attention. Bien avant minuit, le thermomètre marquait zéro : il gèlera cette nuit, et fort. Tant mieux, les poutres de la grange en ruine brûlent dans la cheminée, & les clous qui la blessaient sont antiques, forgés à la main, carrés de section.

Vrais clous, vraie poutre, qui se consume bien : siècles sédimentés, vieillesse digne - d’être brûlée.

La lumière de l’aube est chaude, rassemble les ocres de la terre et les plantes de l’hiver. Le cri des oiseaux, sans surprise : est-il d’adoration ?

Mais le salut par les oiseaux

n’est-il pas idée de ce pays,

de ses montagnes & de ses moines ?

Folle idée sans péril.

As-tu entendu les oiseaux ?

Distrait du lieu, absent au lieu, présent à qui sait quoi ? Là au loin : ensemble, jusqu’à une sorte d’attente indécise, sans malaise ou mal-être, simplement le détachement de l’adhésion à l’esserci du lieu : non plus gardien, mais passager provisoire et distrait.

Toutefois, tu n’as pu manquer d’être sensible à la lumière du matin, à cette franche clarté.

Et hier, dans la ville visitée en ses boutiques les plus banales, les moins vouées au "tourisme", c’est la douceur de l’air que tu as ressentie, comme une sorte de bienfait qui était la ville elle-même.

Présent-absent, distrait-adhérent : prends exemple sur la pierre plutôt même que sur le chat qui dort : la pierre ne dort pas, elle est là, (s’) y tient, & tout son être s’y épuise & à la fois épanouit : sans possibles. Absolument réel : chose, en soi. Rassemblée, pas même en l’attente de sa dispersion finale ; résistante en sa fragilité même, ramassée sur soi, indisponible sinon à la lame du vent & à celle du soleil. Elément simplement présent au jeu sans caprice des éléments : jouet aveugle de la nécessité.

Tout autre serait alors l’être de l’arbre, et peut-être tout autre encore celui du chat. Plus proches, aussi ?

Matin des nuages, d’une grande agitation atmosphérique, de rais de soleil et de grosses gouttes éparses : épaisseurs du ciel, matières sensibles et consistantes. L’idée d’une réalité singulière, & dense avec une belle irrégularité. Dans le champ, la profondeur des sillons d’ombre.

Il a neigé, hier après-midi, le vallon était balayé de grands rideaux de neige fondante que les vents agitaient.

Ce matin, alors que les vents ont dégagé les cimes les plus lointaines, c’est leur blancheur qui stupéfie.

Dans la nuit, la tour et ses ouvertures ont vibré, & dehors le paysage lui-même semble nettoyé. Et ses couleurs ravivées. Lessive domestique d’autres maîtres invisibles... Le paganisme a-t-il été une pensée ? la mise en forme d’une émotion, d’une terreur... d’une tonalité fondamentale dont nous ne pouvons que savoir quelque chose (& laquelle) ? Est-ce le paysage que le chat repu contemple, depuis l’observatoire de surplomb que lui offre l’escalier de la tour ? Regard mécaniquement attiré par l’envol strident de l’oiseau ? Le sait-il ? Mais moi ? Je lis les journaux.

Feu du matin dans la cheminé.

Plein d’allant

Ranimé : son âme s’était vraiment endormie
Principe de vie de la tour :

Centre aussi, souffles, et combustions primordiales

Grand agent domestique, assembleur et accordeur.

L’autel
a toujours dû être foyer, aussi, et le foyer autel.

Lieu de manifestation, concentré de forces.

Mais il est des contrées qui ignorent le froid, l’hiver. La neige. Le gel.

La nuit a été froide, & le soleil du matin n’y suffit pas encore, à éliminer le gel. Mais le cri des oiseaux, leurs appels, n’en sont pas affectés.

Jeux de la lumière dans la cuisine de la tour, ce vrai centre devenu aussi, outre des palabres, lieu de lecture et d’écriture : du matin au soir, avec parcimonie ; lumière du soleil, flammes dans la cheminée, craquements du bois, ralentissements et accélérations subites, ravissantes (un espoir de réchauffement accompagné d’illumination ?).

La Toscane est sous la pluie, et les brouillards de l’aube sont très denses. Les oiseaux pépient, les forsythias sont en fleurs.

Au soleil levant, j’ai ouvert les fenêtres de la tour, j’ai nettoyé la cheminée des cendres de l’hiver, j’ai allumé un feu nouveau.

Le défilé des nuages n’empêche pas le soleil de faire resplendir l’érable.
Depuis le retour, la carrière à ciel ouvert est tout silence, il semble que seuls les oiseaux habitent le lieu, de toutes espèces, et de tous cris.

Les pluies n’ont cessé qu’avec l’après-midi, passée à Florence, où les emplettes ont été de livres, et d’un violon venu de Shanghaï.

Au matin, le merveilleux venait des oiseaux : un pic, à la tête couverte d’un bonnet rouge, au dos d’un vert inimitablement tendre. Puis un geai, et tant d’autres, qui sont les vrais habitants du lieu, en connaissent tous les arbres, y naissent et meurent, libres et attachés à sa singularité.

La tour calfeutrée de toutes les façons, et le froid, ou l’humide, qui pénètre au tréfonds.

La cheminée remplie.

Les chats, dehors, se battent-ils ou s’aiment-ils ? Leurs cris ne permettent pas de répondre : amour et haine, les deux présents ensemble dans leur rumeur dont au matin demeurent seulement les traces, aux abords.

J’ai attendu l’aurore, et je sentais la pluie et le vent, bien que tous les volets fussent fermés.

Un éboulement s’est produit dans l’âtre : il y faut aller voir et rétablir l’ordre nécessaire.

Le cerisier est en fleurs, et non le prunier, mais quelle intensité la lumière grise de l’aube donne au vert si vivant de ses feuilles !

Balancement de l’érable, vibration rythmée accordée au pépiement des oiseaux. Pourquoi la pluie les ferait-elle taire ?

La lumière est franche, pas encore de l’été, & plus de l’hiver. Il pleuvait un peu cette nuit. Détonations assourdies par le calme de la tour encore close sur elle-même.

Pleine et splendide journée, que les rossignols ont animée, et toute la nuit encore ils ont chanté.

Un retour décidé dans l’allégresse, vécu dans la légèreté acquise : le rosier est tout fleuri, les rossignols chantent, la route est pleine d’animaux, la douceur s’est faite milieu, paysage, environnement.

Et les choses et les lieux entrent dans des perspectives nouvelles, très anciennement rêvées.

Tout semble promesse de bonheur, & la lumière de ces jours un signe certain et parfaitement clair, la réalisation sensible de la promesse, l’appel vraiment audible à la présence renouvelée du monde et du regard.

Le retour du matin, après la soirée et la nuit en route.

Les livres apportés, rangés.

Le cerisier lourd et sombre de fruits.

Les parfums du déjeuner qui se prépare.
L’aurore au ciel variable (complexe de matières et couleurs).

Les autres habitants de la tour dorment (le sentiment de veiller sur eux, de monter la garde, non de la tour, mais en elle, ou pour ceux qui sont confiés à sa garde).

De Piémont en Toscane, vers la fraîcheur après l’orage qui inclina l’été caniculaire vers l’automne.

D’une maison à l’autre, en éprouvant de nouvelle façon la perfection de la tour.

Echos d’une transhumance voisine, que l’arrêt de l’activité de la carrière rend plus présente encore.

Le jour d’hier fut d’attente de la nuit, promesse tenue des étoiles filantes à foison. Avec les enfants, étendus devant la tour, gagnés par le sommeil et la paix.

L’aurore, à présent, franche et rapide. Ses couleurs les plus chaudes ont été d’un instant. L’été encore, dans l’approche de l’automne.

L’écureuil est là, dans le noyer.

Magie des mots parce que des choses (nuit de la pleine lune).

Le souci un trouble qui s’est levé, et la pitié m’a saisi, avec la peine.

Tracas sans grand remède

Beau jour infiniment triste.

La pleine lune a porté la pluie, qui faisait à tout défaut.

Et hier matin, après les presque familiers écureuils, c’est une bête magnifique que j’ai vue, bondissant par dessus le sentier, éclair blond et fauve portant très hauts et droits ses bois encore jeunes.

Avec la pluie, ce sont le gris, & le blanc des premières brumes, voiles montantes et voiles descendantes.

Après la pluie, au crépuscule, le ciel est lavé, bien propre.

Partout, les écureuils au long des sentiers. Et la lumière était - quand même - de l’été, c’est-à-dire essentiellement chaude.

Eveillé bien avant l’aube, nuit très claire. Une étoile, vrai lampadaire.

La vitre est sale. Les pluies qui ont inondé la région en mon absence ont laissé leurs traces, & la fenêtre est devenue écran. Myriade de gouttelettes qui, en séchant, a laissé sa pellicule minérale.

Il pleut, de façon presque insensible.

Les geais trouvent refuge dans l’érable.

L’austérité, ici, est pleine de mesure, qui la rend gracieuse, ou aimable.

Le ciel du matin est architecture que le soleil souligne.

Le vent le pousse, comme un train de marchandises, régulièrement vers la gauche : Nord.

Hier, la ville détrempée, battue et rebattue par la pluie, avait des couleurs émouvantes, des obscurités troublantes, et des luisances rares.

Il y a des instants qui ne durent pas, ne s’égalent pas, sont chacun parfaitement singuliers, où le paysage est tout autre : le noir l’envahit, la lumière très crue en éclaire avec une grande violence quelques détails, qui en deviennent la structure visible : le câble électrique qui pend au dessus du vallon, les cimes de quelques arbres qui suivent irrégulièrement le cours du ruisseau. Ou encore, d’un cyprès, seule une verticale, d’un vert de laitue, géométrie colorée qui voisine le triangle subsistant et tout vernissé du toit.

Puis, comme si un projecteur s’éteignait soudain, l’obscur domine, l’éclairage devient étale, tandis que l’oeil accommode, et c’est semble-t-il un autre projecteur qui se rallume, souligne de nouveaux traits : c’est la façade qui émerge de l’étale, et le cri âcre d’un geai qui déchire l’air, ou un coup de fusil éclate et se prolonge en écho, crevant de son intensité le brouhaha lointain d’une trémie broyeuse, à la voix comme voilée par les cyprès et la distance, les masses d’air des vallons.

Hier, après-midi florentine, jusque tard dans la nuit, ville très sèche, presque chaude après toutes les pluies de la veille.

Les nuages, aujourd’hui, et la bruine. Dans l’érable, un écureuil au pelage très sombre, deviné plutôt que vu.

Le feu dans la cheminée, méticuleusement et quasi parcimonieusement entretenu ; ça et là, un coup de feu, l’air du temps, sans rythme ni mélodie. Et quelques brumes, qui s’accrochent et s’effilochent aux sommets des collines.

Le silence de la tour, les craquements du feu, qu’il faut retenir, en soi ou pour soi, demeurer capable d’entendre, d’accueillir et de garder, pour l’offrir (ce qui a été trouvé, ou découvert, de plus vrai, ce qui ne laisse pas de demeurer et que les infinies variations de l’air, de la lumière, du paysage lui-même enfin aident à tout instant à confirmer à nouveau, à reconduire nouvellement à cet être qui est celui du lieu, auquel il faut se tenir par mille fibres sensuelles et spirituelles.

Dimanche après-midi, et le temps semble s’être arrêté. Le suspens qui précède, longtemps ou presque avant, le crépuscule.

Il y a curieusement une grande luminosité à l’est, juste au-dessus de la dernière crête de collines, juste au-dessous de la première couche nuageuse vraiment dense.

Le temps des brumes, de leurs apparaître et disparaître successifs et parfois simultanés (ici, là !). Les geais en ont-ils cure ?

C’est donc aussi le temps de l’apparaître et disparaître des formes connues du paysage (exactement, leur disparaître et réapparaître : de cette colline, de ces arbres, de ce vallon, de cette maison voisine, et même des bruits caractéristiques du paysage. La brume, coton où viennent aussi se dissoudre les passages des avions, les trémies et les lourds camions sonores de la carrière, s’étouffer les coups de feu d’une chasse du petit matin, ou le passage, à peine senti et sensible, d’une automobile.

Sur le chemin, la pluie, le brouillard ; l’incendie dans le tunnel, les morts annoncés par la radio.

Après le passage du col, le ciel bleu, les nuages blancs, les larges perspectives du paysage et les couleurs de l’automne.

Le jaune de l’érable, le vert profond des pins et cyprès.

Après-midi et soirée douloureuses

nuit très courte, comme éveillés par la lenteur de la pluie

attendre l’aube

et les machines de la carrière

le départ de l’ami, sous la bruine.

Les couleurs plus chaudes encore

tout le jaune que l’été semblait refuser

ce calme senti au coin du feu, de laisser la matinée s’écouler, s’avancer dans le far niente de cette lecture aux côtés du chat, à veiller le deuxième sommeil de l’endormie

la paresse comme préparation d’une disponibilité retrouvée du regard et, qui sait ? de la main.

quelques coups de feu, rapprochés, confirment la sagesse d’avoir ainsi choisi la vacance et l’immobilité.

entretenir le feu entrepris avec les restes de celui de la veille, veiller sur lui, sur le chat, sur le sommeil dans la pièce voisine : resserrer la vie et ses tensions et projets, son mouvement qui toujours porte en avant , jusqu’à non pas l’essentiel, mais le nécessaire d’un matin vacant.

Après le brouillard de la plaine, la lune brillait fort, et le vent soulevait les feuilles sur la route qui ouvre le pays par le Nord.

A la tour, trois roses montent la garde et accueillent le visiteur

l’érable a perdu la plupart de ses feuilles, beau tapis jaune qui n’occulte pas de façon monotone l’herbe très verte.

L’aube est une vague lueur à droite de la maison d’en face
au moment où le voisin la quitte

c’est à pied qu’est venu l’ami, hier soir, depuis l’église, après cinq mois d’absences : le chat inconnu qui mangeait devant la porte, au sommet de l’escalier couvert, s’est enfui

sous la pluie.

Le retour est du soir, les Alpes étaient très claires, le soleil brûlait sur la route très lente. Puis, après Bologne lentement traversée, la pluie et le brouillard. La tour vite réchauffée, très solitaire. Le chat très calme près du feu, qui chante avec vivacité. La lune était très haute, et donnait dans l’escalier. La route était pleine de flaques, et parfaitement vide.

Le dîner traditionnel fut pauvre, presque austère. Il avait plu violemment le matin, et la nuit était glaciale.

Le jour de Noël a été parfaitement plat. Les seuls événements, météorologiques : ciel bleu splendide, puis couvert, et la neige dans la nuit, très dense. L’électricité est coupée.

A l’aube, il neigeait de nouveau. Le vent par bourrasques. Puis le bleu très profond, et même le soleil.

Comme un bout du monde qui serait le monde, et son autre.
Le sentier par endroits couvert d’une véritable voûte de branches chargées de neige. Un olivier cassé, longue blessure toute fraîche, presque blonde.

Retour, la nuit déjà là, la lune pleine, le chat miaulant derrière la porte, le froid très vif et la route très glacée. Pour repartir, après un aller-retour in tutta fretta. Les livres de la tour, transportés à nouveau, en d’autres sens ? Le froid, poignant.

Le silence, et la pluie. Le printemps pour les arbres et les plantes. La neige accrochée aux lointains. Pâques de la tour.

Le gris a envahi le matin, très tendre le vert de l’érable. La pluie est comme neige fondue.

Les livres de la tour, et les tableaux, les photos, les cahiers et les carnets : les vrais outils de la tour, dont ces notes seraient le registre, la redondance, parfois aussi l’ellipse.

Le retrait de la tour, sans consolation : le retrait qu’offre la tour, cette retraite dans l’absence et le silence, la solitude et l’isolement (ce paysage qui ouvre sur une sorte de désolation que la rêverie ne parvient par à peupler, ni à habiter : domaine des elfes, ou des ermites, des bêtes sauvages, pas même d’une bergerie : sangliers, écureuils, serpents et hiboux.

Sans consolation : la tour ne peut susciter d’autre présence qu’à soi, elle ignore les divertissements faciles, ou casuels. N’en provoque pas, rend malaisés la venue, le départ, la simple subsistance. Et pour cela attache, par le silence provoqué, le retrait rendu sensible, presque résistant à d’autres genres de vie.

Le lieu est égal : également me touche.

M’attache.

Avec toutes les choses, et les perspectives. Les livres, et les souvenirs.
L’émotion, renouvelée, ou bien continuée ? Répétée ?

Conservée, vivante, dans les choses. Les perspectives. Le paysage.

Pourtant, il faudrait quitter, avec la tour, l’attachement à la tour. Malgré la familiarité, les habitudes, la proximité, plutôt. Est-ce à la tour (dans la tour) qu’il convient d’en porter le deuil ?

Le crépuscule était très doux.

L’aube triomphale.

La semaine a commencé.

L’expérience de la tour s’achève,

le mouvement dont elle devait témoigner

a trouvé un terme.

Son principe est devenu intérieur, son miel a depuis longtemps été butiné, procurant et la douceur et l’âpreté qu’il fallait.

Bien sûr, rien n’est achevé, et autre chose commence autrement, le même se poursuit après s’être jusqu’au dégoût éprouvé.

L’aube douce et grise, les chants des oiseaux comme traversant des masses humides. Ici, le ciel occupe presque les deux tiers du visible, le cadre de cette fenêtre.

© Marc Bonneval _ 30 mai 2010

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