Œuvres ouvertes

La gratuité inscrite dans la pierre / Philippe Chéron

Une intéressante expérience vient de se dérouler dans un village au nom nahuatl difficile à prononcer et impossible à mémoriser si on ne l’a pas vu écrit auparavant : Ixtacuixtla. Situé près de la ville de Tlaxcala, à une heure et demie de Mexico vers l’est, il est aussi baptisé, platement mais pour faciliter les choses, San Felipe.
Un marathon de sculpture y a réuni six sculpteurs sur pierre provenant de divers pays pendant cinq semaines en mars et en avril. Chacun d’eux s’est attaqué à son bloc avec (...)

Une intéressante expérience vient de se dérouler dans un village au nom nahuatl difficile à prononcer et impossible à mémoriser si on ne l’a pas vu écrit auparavant : Ixtacuixtla. Situé près de la ville de Tlaxcala, à une heure et demie de Mexico vers l’est, il est aussi baptisé, platement mais pour faciliter les choses, San Felipe.

Un marathon de sculpture y a réuni six sculpteurs sur pierre provenant de divers pays pendant cinq semaines en mars et en avril. Chacun d’eux s’est attaqué à son bloc avec enthousiasme sous un soleil de plomb et une lumière parfois aveuglante. Le lieu : une esplanade devant un des hangars d’une ancienne fabrique de bouteilles et d’objets en verre, auquel on accède par une allée bordée de nombreuses sculptures de grande taille. Son propriétaire, Luis Gonzalez Rodriguez, fervent amateur d’art et mécène inspiré à ses heures, a en effet décidé de la reconvertir au profit de l’art et de la prêter pour cette œuvre de création collective, organisée par lui-même de concert avec Manuel Fuentes.

Les artistes étaient logés et nourris sur place, dans deux maisonnettes situées sur le gigantesque terrain de cette fabrique. Ils ont tous été surpris et extrêmement touchés – surtout les Européens, bien sûr, habitués mais non résignés à la froideur du Nord – par l’hospitalité, l’accueil chaleureux, la gentillesse des Mexicains. Et ils sont unanimes : ils ont pleinement profité de ce séjour éprouvant mais décapant, riche en échanges, en découvertes, en joie de vivre dans la simplicité et le labeur.

Après avoir taillé, gratté, poncé sans relâche, transpiré à grosses gouttes, respiré une énorme quantité de poussière, le résultat est là, imposant. Chaque sculpteur a réussi à transmettre ses émotions, ses sentiments, sa position personnelle vis-à-vis du pays qui les accueillait, chacun à sa manière, du plus abstrait au plus concret, en une sorte de confrontation esthétique et vitale entre l’ancien et le nouveau monde.

Parmi les premiers, se trouvent le Belge Guy Janssen avec son « Nudo » (nœud), point de rencontre et fusion de deux lanières à la surface polie avec amour : deux univers étrangement semblables ; et Jan Kees Lantermans (Hollandais) avec ses trois pièces de relativement petite taille mais d’une admirable sveltesse : « Guardián lagartija » (gardien lézard), « Señorita tornado » (mademoiselle tornade) et « Señorita danzón » (mademoiselle danzón).

L’Allemand Daniel Priese, qui travaille à l’ancienne en se limitant au marteau et au ciseau, à l’exclusion de tout autre outil, propose une « Fiesta brava », déjà un peu plus figurative malgré sa masse relativement peu travaillée.

L’inspiration devient plus clairement mexicaine avec Américo Piñanez, Paraguayen résidant en Belgique depuis douze ans, et sa pièce « sans titre » inspirée d’une citation du « Livre vide », célèbre roman des années soixante dans lequel Josefina Vicens réfléchit sur l’écriture, la page blanche, le néant. Et carrément préhispanique, pourrait-on dire, avec « Eclipse », du Mexicain Manuel Fuentes, une admirable sculpture de grandes dimensions où les courbes et contre-courbes forment des arabesques interrompues avec vigueur par des pans finement creusés.

La Belge Annie Andriessen, enfin, offre une impressionnante figure humaine au titre très espagnol : « Cante hondo ». Une pièce d’un syncrétisme notable car on la dirait à mi-chemin entre la Coatlicue, déesse de la mort des anciens Mexicains, et une de ces femmes peintes par Gustav Klimt qui semblent souffrir affreusement, qui luttent pour leur liberté.

Ce marathon aurait pu être couronné, comme cela se fait, par une sélection, une récompense, un prix. Mais non. Il en a été décidé autrement.

Chaque artiste a reçu un diplôme et une élégante pyramide en verre, spécialement fabriquée par l’usine de Luis Gonzalez, qui a sa branche artistique avec un atelier spécialement dédié à l’élaboration manuelle de pièces uniques.

Pas de premier prix, pas de palmarès.

Les six artistes ont participé librement, ont largement profité de cette expérience autant sur le plan artistique qu’humain. Ils repartent le cœur léger, heureux d’avoir pu inscrire dans la pierre leur détachement, leur désintéressement : cette gratuité chaque fois plus rare qui est un attribut essentiel de la poésie et qui dans le cas des arts plastiques a été chaque fois plus perverti par la commercialisation.

« Eclipse », de Manuel Fuentes.

« Sans titre », d’Américo Piñanez.

« Señorita danzón », de Jan Kees Lantermans.

« Nudo », de Guy Janssen.

« Fiesta brava », de Daniel Priese.

© Philippe Chéron _ 13 juin 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)