Œuvres ouvertes

De Gaulle ou Claude Simon ?

On avait alerté il y a quelques semaines : De Gaulle sera au programme des classes de Terminale littéraire l’an prochain

Les Mémoires de guerre, son troisième volume qui devra être lu par les lycéens, c’est 1959. La Route des Flandres de Claude Simon, c’est 1960. On parle de De Gaulle comme d’un écrivain, voire même d’un grand écrivain digne d’être étudié, ce qui surprend de la part de critiques littéraires qui devraient savoir faire la différence entre un style (celui du Général, qui se réclame de Chateaubriand et de la Frrance, rien de moins) et une écriture, c’est-à-dire une voix qui perce autrement la langue française, mêlée, composée de tant de langues, et qui ne peut être "classique" (qu’on aille donc en amont de Chateaubriand et des grands écrivains frrrançais dits classiques par ceux qui ont intérêt à ce que les ancêtres fassent régner l’ordre sur notre présent littéraire, - Montaigne et Rabelais perturbent, font bouger une langue qui ne peut se solidifier et faire la pose que sous la plume de Mon Général).

Et puis qu’on compare deux textes (peut-être une tâche pour les professeurs de lettres l’an prochain), et qu’on se demande lequel des deux permet l’accès à une authentique expérience littéraire :

Ah ! C’est la mer ! Une foule immense est massée de part et d’autre de la chaussée. Peut-être deux millions d’âmes. Les toits aussi sont noirs de monde. À toutes les fenêtres s’entassent des groupes compacts, pêle-mêle avec des drapeaux. Des grappes humaines sont accrochées à des échelles, des mâts, des réverbères. Si loin que porte ma vue, ce n’est qu’une houle vivante, dans le soleil, sous le tricolore.
Je vais à pied. Ce n’est pas le jour de passer une revue où brillent les armes et sonnent les fanfares. Il s’agit, aujourd’hui, de rendre à lui-même, par le spectacle de sa joie et l’évidence de sa liberté, un peuple qui fut, hier, écrasé par la défaite et dispersé par la servitude. Puisque chacun de ceux qui sont là a, dans son cœur, choisi Charles de Gaulle comme recours de sa peine et symbole de son espérance, il s’agit qu’il le voie, familier et fraternel, et qu’à cette vue resplendisse l’unité nationale.

Et (dans le deuxième cas comme pour le premier pris au hasard) :

mais comment appeler cela : non pas la guerre non pas la
classique destruction ou extermination d’une des deux armées
mais plutôt la disparition l’absorption par le néant ou le tout originel
de ce qui une semaine auparavant était encore des régiments
des batteries des escadrons des escouades des hommes, ou plus encore : la disparition de l’idée de la notion même de régiment
de batterie d’escadron d’escouade d’homme, ou, plus encore
 : la disparition de toute idée de tout concept si bien que
pour finir le général ne trouva plus aucune raison qui lui permît
de continuer à vivre non seulement en tant que général c’est-à-dire
en tant que soldat mais encore simplement en tant que créature
pensante et alors se fit sauter la cervelle

luttant pour ne pas céder au sommeil

les quatre cavaliers avançant toujours parmi les pâturages
cloisonnés de haies les vergers les archipels de maisons rouges
tantôt isolées tantôt se rapprochant s’agglutinant au bord de la
route jusqu’à former une rue puis s’espaçant de nouveau les bois
épars sur la campagne taches semblables à des nuages verts déchiquetés
hérissés de sombres cornes triangulaires

© Laurent Margantin _ 17 juin 2010

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