Œuvres ouvertes

La poésie et le marché / Merry O.

De notre correspondante en Charente Inférieure.

Soyons sérieux, le spectacle n’est pas écœurant… Je comprends qu’on ait le cœur un tantinet chaviré, mais « écœurant », non ! Le cœur est triste, évidemment, il bascule, il vacille, mais pas au point de se vider. On peut détester la sauce gribiche et ne pas la dégueuler à tout coup. Les cornichons peuvent tenir au corps, dans le mélange. Je réclame donc d’insérer ici une légère correction.

Pas de morale expéditive ni excessive à tirer de cette prestation de printemps finissant. La poésie du marché est d’abord et avant tout, pour le marcheur, un labyrinthe sans minotaure, mais avec bœufs et dindes (la basse-cour et l’étable, par conséquent) où les egos se cachent en s’exposant, où le commerce s’étale en se niant (ou l’inverse), où le sourire se grippe en s’affichant (fait frisquet, cette année), où les amitiés et les coteries se croisent en s’ignorant. C’est la loi du genre : on fait exposition de soi, dans un espace confiné, réglé, délimité par une autorité régulatrice, sur une place étroite, où l’esprit souffle comme il peut, et où le mythe commun veut en tout cas que la poésie existe ; mais tout un chacun dans le corral sait parfaitement que n’existe que sa propre poésie, que sa seule maison est le royaume où l’universel est éminemment actif, même si réduit aux mensurations des deux ou trois dizaines de productions locales, et pas plus, et la boutique d’à côté pense et agit dans le même sens. Les marchands de fromage pensent de même.

Rien que de naturel, ou de civilisé, comme on voudra : des tréteaux sont montés, des fromages et des œuvres publiées sont offertes au chaland, des conversations s’instaurent, des accords se nouent, des chiffres d’affaires se tapissent de quelques sveltes certitudes… La monnaie passe. Le goût du terroir demeure. La vie, quoi !

On ne peut pas dire que là, place Saint-Sulpice, soit en résidence temporaire ou définitif un possible écœurement.

Ébahi, voilà : on est ébahi. Devant le capharnaüm bon enfant. Le foutoir fébrile, l’accumulation de notable quantité d’importances nulles.
Que le bavassage règne parmi les lecteurs de poésie, oui, je veux bien, le terme est excellent. Qu’on se laisse aller à rêver de foutre à la porte des bibliothèques les bavasseurs de poésie, je le conçois (mais enfin, dans une bibliothèque, en principe, on parle bas, et le bavasseur est frustré, et mon bonheur y trouve son compte) ; que le Printemps des Poètes à majuscules soit une institution qui relève du même sens du gag que les prestations de l’équipe de football nationale, on le constate facilement ; que les citations poétiques qu’on affiche dans les wagons du métro suffisent à faire douter de toute pertinence, on n’y contredira pas ; que la poésie s’assassine chaque jour dans la bouche des bavasseurs, cela n’est pas d’hier, et un Martial dans les temps antiques en a dit de vertes et de bien mûres à ce sujet, par exemple.

On devrait même lire Martial au Marché de la Poésie, je trouve. Cette année, des crétins avaient installé une scène, et un groupe de manchots musiciens s’agitait là pour faire un soupçon de ramdam, très chiant pour les oreilles, et ridicule surtout. Parmi les guitaristes, d’authentiques bavasseurs, certes, de temps à autre… Car nous vivons à l’ère de l’homo festivus cher au défunt Muray, et la manifestation du Marché est inscrite depuis longtemps dans la liste de ces parangons de cacophonie vulgaire et de m’as-tu-vu-isme bêlant que sont la Gay Pride, la Fête de la Musique, et autres parades de fiertés flasques et sonores, ou, disons, pour prendre le prototype, la Célébration du Bicentenaire de la Révolution.

Déclamer des épigrammes de Martial au pied de la fontaine. En latin. Très doucement. Et en riant très fort aux insultes proférées. Ou du Catulle, mais traduit en argot san-antoniesque. Et toujours en riant fort aux étrillages bien salés de vains rimeurs d’époque, de vieilles salonardes édentées posant aux minettes et de grammairiens politicards gonflés de sucres rhétoriqueurs. Cela ferait taire cinq minutes la passionaria, là-bas, qui hurle son baratin. Cela ferait lever le coude à ce célèbre auteur exploitant la gloire posthume d’un trafiquant de fusils natif de Charleville-Mézières : il tamponne à tout va ses exemplaires à solder. Cela réveillerait, quelque part, cette autre éditrice de bazar qui est allée manger, et digérer, en laissant un pauvre gars répondre à sa place au client qui cherche, dans sa boutique, un exemplaire rare d’un poème olsonien sur des motocyclistes arrivant sur une plage aux États-Unis d’Amérique, en 1956. Cela renverrait à leur néant tranquille ces cabotins qui viennent là, à la capitale, devenir moins provinciaux, si possible. Mais tout cela n’est pas si grave, et n’est pas écœurant ; c’est seulement ainsi que vit la communauté poétique, et ma foi, je suis partisane de laisser faire. Cela fermerait leur gueule à ces guitaristes mous, sur leur estrade, et cela serait un bon point : les bavardages, les vanteries, les soldes pourraient poursuivre leur train-train.

On m’assure que la Marché de la Poésie permet de rencontrer quelques malades qui lisent vraiment, et viennent vous dire tout le bien qu’ils pensent de tel ouvrage réellement intéressant, dans la pénombre de leur alcôve, et qu’ils récitent là pour leur amoureuse, loin du tintouin. Ils sont venus pour rencontrer l’auteur, ou l’éditeur, à tout hasard, et exprimer leur reconnaissance. Ceux-là fuient vite, leur forfait accompli, le cœur exhaussé, et non soulevé.

C’est tout ce qui peut valoir, évidemment, que cet éventaire à multiples entrées, à diverses échappées, se perpétue. On entre, on sort du labyrinthe : il est modeste, on en a vite fait le tour. On va au ciné (re-)visionner Sedotta e Abbandonata de Pietro Germi, au Champollion, et on va souper à l’Acropole, rue de l’École de Médecine, c’est çà deux pas : le film est une farce sympathique, et le restaurant un classique pour amateurs de retsina au pichet, loin des touristes de la rue Saint-Séverin. On peut avoir la chance de croiser Michel Deguy attachant sa bécane au tuyau de descente des eaux de pluie (cadenas sorti de la poche) pour venir grignoter une souris d’agneau, avec un ami venu d’ailleurs.

Ceci dit, oui, la bavasse poétique peut porter sur les nerfs et inviter à relire les discours de réception de prix littéraires de Thomas Bernhardt.
Mais le spectacle du Marché est celui d’une gentille foire, où dindes et cornichons, tout compte fait… Bah !

© Merry O. _ 21 juin 2010

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