Œuvres ouvertes

De Gaulle et les Lettres / Merry O.

De notre correspondante en Charente Inférieure.

C’est à s’arracher les cheveux, de devoir lire Charles de Gaulle ! Charles de Gaulle est illisible, les Mémoires de Charles de Gaulle sont l’ultime & répugnant cabinet où la langue se torche elle-même. Comment apprendre à penser en lisant Charles de Gaulle ? Pas une encoignure de sa syntaxe qui ne sue l’obscénité de qui se force à pondre du bel&bien pensant. La stature politique du mannequin de Gaulle est indiscutable : c’est le Sauveur, l’architecte des espoirs de reconquête de la dignité bafouée par le Maréchal, son double ignoble, son pendant sur le mur des gloires & des glaires nationales. Mais cette grande tige a éprouvé le besoin de se façonner un piédestal, et c’est désastreux : on en a fait un pilier de La Pléiade et les schnocks en tirent argument pour bafouiller, en leur jargon d’adjudants, que c’est là un gage de pertinence littéraire. Lire Charles de Gaulle revient évidemment à avaler des kilogrammes de forfanterie franchouillarde, de narcissisme militaire, de fumisterie sonore & creuse. Jules César est devenu le modèle de la latinité qu’on apprend (qu’on apprenait, car on n’apprend plus rien dans les Humanités, l’Humanité étant passée de mode) dans les classes, mais lui, au moins, fit un peu l’ethnologue lorsqu’il composa ses Commentaires, et puis l’usage de la distanciation à la troisième personne ne cherche à tromper personne chez cet antique massacreur, seulement à faire poids sur les consciences ; il s’agissait pour lui de conquérir, au mépris de la vraisemblance et pourvu qu’on en vienne à craindre sa bonne fortune, et ses astuces de présentation biaisée des faits constituent une sorte de régal pour le connaisseur avisé : la mauvaise foi, le cynisme, l’intelligence au service de l’ambition, tout fait sens, et le Chauve fut maître en effet de son destin par les lettres autant que par l’action.

Mais nous dire que Charles de Gaule est un auteur qui compte, et vouloir faire « étudier » par des lycéens la prose de Charles de Gaulle, cet écrivain vain, ce Sauveur indéniable de la France, ce n’est pas regarder voguer en hautes eaux un ambitieux nerveux et sans pitié à la Jules, ou un ambitieux baroque à la Retz se mordre aux mollets avec des roquets tout aussi teigneux que lui mais moins doués pour la fanfaronnade de grand style, c’est s’attabler béatement sur le rebord du soubassement de la statue de stuc friable d’un grand-guignol de traîneur de sabre sans sabre pour bouloter sa pompeuse boustifaille de périodes rythmées à la pépère passablement guindé, de substantifs sentencieux & de qualificatifs boursouflés.

La pensée du Général ? Une pensée qui gîterait là, dans ces Mémoires de tambourinaire-major ? Les caudataires et les panégyristes vous en feront tout un plat, et en effet, c’est plat : sa « certaine idée de la France » qui entame le laïus en fanfare se caractérise essentiellement par l’indigence de l’adjectif. Voilà tout. Le reste est relation de glorioles diverses, et méritées, car le Sauveur a bien le droit de se juger digne d’éloges, on lui passe aisément ce prurit. Reste donc, pour la biographie qui accompagnerait la biblio, le père aimant d’une fille aimée, le mari de Tante Yvonne (ces deux aspects du personnage, l’un réellement émouvant, mais accentué peut-être un peu par les thuriféraires pour dire les entrailles du héros, l’autre relevant des échos de la page 2 du Canard, ces deux faces ne transparaissent certes pas dans les Mémoires), le chrétien assidu à l’office dominical (ça, c’est pour les journaux irlandais, à la fin), l’humoriste de caserne (les gazettes encore, mais toujours pas les Mémoires), le joueur de cartes fatales dans la réussite, glissons, mortels !... On ne bâtit pas une œuvre avec ces lieux communs-là qui n’émeuvent plus que quelques zoïles impénitents et les birbes effondrés de souvenirs personnels du bonhomme (dentelières de sous-préfecture de passage, secrétaires épisodiques de ceci-cela sollicités par des intervieweurs, compagnons obscurs et ruminant le passé, chauffeurs à la retraite, etc.), et un certain ombre d’idéologues du souverainisme vu par la fenêtre du Ministère de l’Éducation sous l’archontat d’un Nabot que ses artifices podologiques ne hisseront jamais à la hauteur du Géant, préoccupé qu’il est, lui, d’agiter ses breloques et ses épaules d’orateur sans vernis devant les caméras. Charles avait une autre allure : sa gestuelle rhétorique conservait quelque chose de la scène classique, car le Général avait lu tout de même quelques livres et imité Racine, en sa primeur.

Quant au style, cependant… On pense à ce ministre déclamatoire que le Général s’était choisi pour représenter l’idée, « certaine » elle aussi, de la Culture, dont un critique avisé disait que son musée imaginaire était celui des gens sans imagination. De même, le style du Général, on l’a oublié et c’est dommage, un Jean-François Revel en a détaillé à plaisir, jadis (au temps de la splendeur du képi et de la bedaine), le côté farce et la fonction d’attrape-couillon. C’est le style des gens sans invention : nourri des classiques, mais nourri au sens le plus blet et ressassé, naviguant enter hyperbole et mirlitonisme, affirmation de soi par concaténation et plaisanteries de cercle de sous-offs.

Résumons : la mise au programme des Mémoires est le rêve d’une exigence de pensée et de style conforme à ce que peut offrir le règne d’un inculte agité du neurone unique, et doublé d’un politique armé des références du clinquant et de la prétention. Des ministricules, des courtisans, des frotte-manche se satisfont de cet onanisme de commande. Obséquiosité, sornette et bla-bla.

© Merry O. _ 22 juin 2010

Messages

  • J’aime beaucoup le style riche en vocabulaire soutenu, et quelques idées à considérer. Toutefois apparait la limite de de l’exercice quand surgit la comparaison avec le "Nabot"" qui laisse deviner que de Gaulle est tout de même à considérer. Mais la violence de la diatribe qui imite la charge d’un panzer fait sourire et me laisse supposer des motifs d’agissement qui ne sont pas uniquement la défense de la langue française et des Idées en générale.

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