Œuvres ouvertes

La voix de Philippe Jaccottet / Jean-Marie Barnaud

Bien dire, justement dire, est un geste de l’âme.
Roger Munser.
Certaines oeuvres, il vous semble qu’elles ont été écrites pour vous. Ce n’est pas de l’impertinence c’est la démarche naturelle de toute lecture qui, dégagée de ce souci de représen­tation qu’impose presque nécessairement le travail universitaire ou critique, rencontre un texte dont elle perçoit immédiate­ment, dans une sorte d’évidence, qu’il correspond exactement à ce qu’il convenait de dire. Dès que survient cet événement, s’instaure (...)

Bien dire, justement dire, est un geste de l’âme.

Roger Munser.

Certaines oeuvres, il vous semble qu’elles ont été écrites pour vous. Ce n’est pas de l’impertinence c’est la démarche naturelle de toute lecture qui, dégagée de ce souci de représen­tation qu’impose presque nécessairement le travail universitaire ou critique, rencontre un texte dont elle perçoit immédiate­ment, dans une sorte d’évidence, qu’il correspond exactement à ce qu’il convenait de dire. Dès que survient cet événement, s’instaure pour toujours, entre le lecteur et l’oeuvre, une tacite reconnaissance, une confiance, qui se passent de toute justifica­tion comme s’il y avait désormais, quelles que puissent être par la suite les retrouvailles et, parmi elles, certaines sans doute seront moins liées à l’essentiel, quelle que soit aussi l’évolution du lecteur lui-même, la certitude d’avoir reconnu un jour le chant de la mesure juste. On peut appeler cela un avènement, une naissance, qu’importe : persuasive, une voix s’est fait enten­dre, plus forte que la rumeur, la cacophonie qui nous blessent alentour ; dans le secret, elle nous accompagne maintenant, et nous épaule ; sa force de conviction n’est pas près de s’éteindre.

Puis-je dire quelque chose de plus, s’agissant de l’oeuvre de Jaccottet ?

Je le voudrais bien, sachant toutefois qu’ici plus qu’ailleurs, tout effort d’analyse risque de trahir la voix, de l’étouffer : ici, la parole s’offre, s’abandonne plutôt qu’elle ne s’impose ; mais, tout en s’offrant, et c’est là sa plus grande authenticité, elle montre, par de secrètes inflexions, qu’elle se défie d’elle-même, de ses prouesses, de son incantation, et d’abord de son propre abandon...

Peut-être pourrait-on nommer “palinodie ” ou “réticence ” le constant retour de cette poésie sur elle-même, que manifeste l’emploi si fréquent de l’interrogation, de la parenthèse, aussi bien dans les textes en vers que dans la prose ; c’est, je crois, la première chose qui m’ait ému, car je l’ai comprise comme une exigence de vérité : un premier élan d’enthousiasme devant les êtres du monde dont la beauté, la fragilité, nous boulever­sent, —mais ce peut être aussi, devant l’horreur, une terreur— ébranle en nous tout l’arsenal des images, le fait frémir, et comme piaffer d’impatience. Alors, par exemple, pour évoquer ces “ nuages ” qui nous couvrent de leur ombre, on parlera de “ Divinités de plumes ”. Mais, tout aussitôt, c’est l’inquiétude : qu’a-t-on dit là de juste, et qui méritait vraiment d’être dit ? “Simple image ”, questionne la parenthèse qui fait suite, et donc pur artifice ? Ou, au contraire, porte-t-elle “ encore sous son aile un vrai reflet ” ? [1]

Y a-t-il, pour les poètes, d’autre question que celle-là ?

Car si l’aile de l’image n’est qu’un abri précaire ou, plus encore, mensonger, une illusion bien ficelée par le savoir-faire, c’est toute la poésie qui est suspecte ; et tout recours à son char­me un piège d’où se déprendre au plus vite pour se vouer au silence ou, mieux, à des travaux moins ambitieux.

Mais qui donc va trancher ? Qui donc, si ce n’est le poète lui-même, et pour lui-même ?

Ecrire, pour Jaccottet, ne concerne pas les autres au premier chef. C’est au contraire une approche patiente, une conquête, et que la vie ne cesse de remettre en question, du meilleur de soi. C’est pourquoi le signe de la réussite, si ce mot peut encore convenir, la seule justification d’une image, d’un rythme, d’un poème, ce serait la joie qu’ils procurent : pour un temps, on coïncide avec une lumière intérieure qu’intuitivement on sent correspondre à la lumière du monde qui vibre encore, au dehors, et contre toute raison ; quelque chose s’est libéré, ou­vert à une clarté, comme si soudain toute la pesanteur de vivre s’était muée en une légère transparence dans laquelle le monde et nous-même prendrions forme.

Retrouver cette forme, la faire rayonner, c’est bien l’essence de la poésie de Jaccottet, ou plutôt le voeu qui l’inspire. Car elle ne se contente pas de témoigner de tels moments de grâce ; elle dit leur approche et les doutes qui l’escortent : elle montre à découvert son désarroi ; et cela donne cette voix au timbre fait d’hésitation, de nuance, d’incertitude (“ Ne serait-ce pas plu­tôt ”, “ Peut-être ”…), mais aussi d’exigence, de fermeté, de rigueur, parfois de cruauté ; — ou alors de simplicité, lors­qu’enfin peut s’élever un chant pur.

C’est déjà cette voix qu’on entend, dès les premiers textes, dans son effort pour déjouer les enchantements de l’outil poéti­que qu’une longue et savante tradition a figé en une musique obligée : les sonnets de L’Effraie, aux rimes et à la construction régulières, les strophes d’alexandrins, sont investis par un mou­vement de simple prose où le sonnet, la strophe comme tels semblent se dissoudre dans le chant, tandis que plus tard, lors­que la norme classique sera délaissée, ce même mouvement de prose soutiendra et portera la voix, lui donnant l’inflexion d’une confidence murmurée : “ Je ne crois pas décidément que nous ferons ce voyage ”, au sein de laquelle les quelques rares images brilleront d’un éclat d’autant plus fort :

A ramasser les tessons du temps,

on ne fait pas l’éternité. (…) [2]

La “ poésie ” nourrit ainsi la “ prose ”, et réciproquement ; et c’est, non seulement la dignité du langage qui gagne à cet échange, mais surtout l’exemplarité de la parole qui s’est ris­quée là, rendue plus fragile, et donc plus humaine, par la dou­ble menace qui pèse sur elle : la tentation de “ faire ” simple, et les mirages de l’image, menace qu’il faut combattre sans cesse. Or la vigilance du poète n’est pas, dans ce travail, un souci d’artiste : elle est la sauvegarde de l’homme ; poursuivre ainsi une lumière qui toujours se dérobe, c’est la charge, sou­vent si lourde, parfois trop lourde, de “ l’âme errante ”, mais :

“ Peut-être, plus légère, incertaine qu’elle dure, est-elle celle qui chante avec la voix la plus pure les distances de la terre. ”

*

Au loin la terre ? Oui, mais aussi combien aimée ! Cette poésie est pleine d’amour : elle s’ouvre, elle nous ouvre à un flux de tendresse dans le monde, qui se manifeste en des gestes discrets, sans emphase, parfois à peine ébauchés : simples va­riations musicales tout juste perceptibles, comme s’il y avait, au coeur des choses, et parmi les plus humbles, une disposition naturelle à répandre autour d’elles la vibration de leur exis­tence, à l’incliner vers nous, à nous l’offrir en don gracieux, sans rien attendre d’autre de nous que notre accueil : alors, à “ l’amoureux des mouvements de la lumière ”, il arrive que l’air parle, que, pour lui, le “ petit jour ” étincelle d’amour ; il arrive que la nuit soit amoureuse, que l’aurore rayonne d’une “ tendresse tenace ” ; voici l’heure où, désarmante, la “ lumière enfouit son visage dans notre cou ”.

Heure fragile, il est vrai : cette lumière y brille souvent à travers les larmes ; une menace pèse sur elle. Soudain une dis­tance creuse l’espace ; une terreur naît de la nuit. Une autre présence surgit, innommable, devant quoi le regard s’obscurcit ; la chair se rétracte et la voix se fige en sarcasme : “ Qu’on em­porte cela. ” [3]

Est-ce le prix que l’âme doit payer pour tant d’amour ?

Tel est le poème : fait d’élan et de retenue, de maîtrise et d’abandon, il est l’approche la plus juste d’un monde qui donne et qui refuse, qui arrache ce qu’il donne, vie et mort inexplica­blement confondues. Et cependant une voix, dans le poème, me confie qu’il y a toujours, là, quelque chose à aimer.

Parole d’amour, aimant encore lorsqu’elle doute d’elle-même et du monde, aimant toujours ce monde et sa lumière, cherchant leurs traces quand ils s’absentent, quand tant de bru­mes recouvrent le pays ; voix qui “ parle encore, néan­moins ” [4]

Puisse-t-elle, longtemps encore, nous dessiller les yeux.

Ce texte est tiré du numéro spécial de la revue faire part consacré à Philippe Jaccottet, à l’automne 87.

© Jean-Marie Barnaud _ 12 décembre 2009

[1“ Fruits ”. Airs (Poésie, Gallimard, p. 121).

[2“ Pensées sous les nuages s. Pensées sous les nuages (Gallimard, p. 19).

[3“ Leçons. A la lumière d’hiver (Gallimard, p. 27).

[4“ Le poète tardif... ”. Pensées sons les nuages (Op. cit., p. 74).

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