Œuvres ouvertes

L’homme, de dos et de profil / Serge Meitinger

GARDIEN
Ô le double triangle, pointe vers le bas, de ces omoplates décharnées et démesurées — il fait presque mal. Entre les deux, l’osseuse saillie de la colonne, de la nuque aux lombes, tel un bréchet au revers du corps. Et l’isocèle, quasi parfait, fermé, formé de noir sur fond de nuit par le bras droit, long et émacié — une large main fermement assise à plat au niveau du rein et semblant le soutenir. La main gauche, elle, enserre comme un soutien ou une arme un long bâton rond et épais dont la (...)

GARDIEN

Ô le double triangle, pointe vers le bas, de ces omoplates décharnées et démesurées — il fait presque mal. Entre les deux, l’osseuse saillie de la colonne, de la nuque aux lombes, tel un bréchet au revers du corps. Et l’isocèle, quasi parfait, fermé, formé de noir sur fond de nuit par le bras droit, long et émacié — une large main fermement assise à plat au niveau du rein et semblant le soutenir. La main gauche, elle, enserre comme un soutien ou une arme un long bâton rond et épais dont la circonférence emplit assez exactement la paume et le bras gauche triangule, lui aussi, mais en une figure ouverte vers le ciel. N’y a-t-il donc qu’angles et triangles en ce corps nerveux et vigilant, devenant une sorte d’effigie de la méfiance ? Non, un large bandeau ou un foulard d’aspect soyeux est à demi noué en turban sur le pourtour du crâne dégageant vers l’arrière de la tête une épaisse touffe de cheveux blancs ou gris. Touche de féminité et de douceur qui arrondit une présence ingrate. L’on gagne parfois à déchiffrer le monde de dos, à envisager le dos du monde !

GUETTEUR

C’est juste un polo clair rempli par un dos qui ne s’impose pas. Les formes ne s’en dessinent guère sous le tissu un peu flou, bien qu’un grand pli vertical souligne sans exactement l’accompagner l’axe vertébral. La main droite a empoigné le muscle du bras gauche au-dessus du coude ; la gauche a fait de même avec le triceps droit. Quatre doigts, serrés mais non crispés, sont lisibles de part et d’autre. La posture, stable, calme, est celle d’un observateur au repos, placé en léger surplomb par rapport à une vaste surface d’eau et la plage, au moment du reflux, est encore couverte d’une très mince épaisseur marine, sans aucun reflet toutefois. Une rangée de petits rochers noirs, couronnant une poussière d’autres plus petits encore, accentue la blanche pulvérulence de la barre d’écume roulant au bord de l’horizon terni. Sous le coude gauche du guetteur, tout près des doigts refermés sur son bras, une petite paire, qui ne saurait vraiment constituer un couple, s’avance résolument vers les flots. Encore quelques secondes et ils disparaîtront derrière le corps du jeune homme, continuant un certain temps encore leur cheminement dans son regard où ils existent, point de vue plus que partiel mais idéal, inattendu et unique en tout cas.

VITRINE

En vitrine, l’homme de fatigue affaissé au milieu de petits pots d’apothicaire. La vitre fait entrer en reflet dans la boutique obscure toute la profondeur de la rue. Les façades d’en face, les toits plats et le ciel ouvert nourrissent peut-être son rêve d’homme las alors que la pâle clarté du dehors estompe plus qu’à moitié la tête inclinée soutenue par un bras, partagée entre ombre et lumière. Le profil reste net pourtant, celui d’un penseur au type suranné. Chevelu, barbu et moustachu, il est le passeur d’idéal au visage dévoré de ces poils dont Platon n’osait sans frémir considérer l’idée ! L’œil est fermé, sa paupière close offre un galbe parfait et harmonieux ; la partie du front dégagée et visible affiche la sérénité du marbre ; le nez aquilin dessine dans le poudrin lumineux qui l’auréole son épure de médaille noble.

ALLER

Tu marches. Ton ombre bien nette et plutôt courte est belle comme l’ouverture d’une parenthèse charnue et aimable, accueillante. Elle offre la stricte mesure de ton aura. Ton pied droit, lourdement chaussé, reste levé en arrière et accroît ainsi l’assise ombreuse et généreuse de ta base. Un bâtiment invisible projette, juste derrière toi sur le chemin, le rectangle d’ombre, massif et homogène, de sa présente absence — l’un des bords, le plus long, délicatement crénelé, reproduit avec fidélité l’ondulation propre à la tôle de son toit. À ta gauche, sur le côté de la voie, un assez gros tas de pierres, approximativement arrangé en un parallélépipède, se laisse à peine pointiller de frondaisons ténues et comme raréfiées. Tu vas dans le soleil, jeune et décidé, têtu mais lent, les bras le long du corps, posant un pied l’un après l’autre dans la poussière sans pourtant compter tes pas, affirmant l’allant contre toute rigueur asséchée et contre la menace qui grandit par derrière.

SANS PALMES

Déjà bien avancée dans l’allée de terre battue qui conduit à la mer, là-bas, tout près, derrière cette rangée de troncs étiques et ces guérites de béton sans portes ni fenêtres, elle semble hésiter. C’est que la lumière est, ce matin, uniformément atone. Dans ce monde sans éclat, sans essor, à quoi bon faire le premier pas ? Un casaquin clair coupé au milieu du dos, une draperie d’indienne bien serrée à la taille et retombant jusqu’aux pieds, un foulard coloré enfermant les cheveux : tout cela ensemble souligne une belle prise de corps et rien ne s’oppose donc au mouvement. Mais rien ne l’encourage non plus, surtout pas le grand cabas vide qui pend mollement au bout du bras droit comme le signe d’une corvée. Qu’attendre de ce rivage sans grâce, de cette herbe rase et inégale, de ces bâtiments et panneaux délabrés, de ces arbres anémiques qui furent pourtant des palmiers ? Quand le monde se révèle sans qualités, l’ardeur de poursuivre, il faut la trouver en soi et celui qui regarde, derrière, d’un petit balcon à peine surélevé dont apparaît tout juste la rambarde, ajoute le doute au doute, sans conclure.

CRÂNES

Crânes rasés vus de dos — l’on s’étonne généralement de leurs méplats, de la façon crue ou déstructurée dont ils prennent et rendent la lumière. L’impression ressentie, sans doute parce qu’ainsi manque le visage, est de se trouver devant la manifestation primitive d’une force de premier degré où le corps humain ne se sépare pas encore du règne naturel et animal. Ici, rien de tel ! Ce sont crânes polis avec art, comme arrondis et ajustés par le tour du potier, qui réfléchissent avec de subtils dégradés les polarisations multiples et variables de la clarté ambiante. Ils laissent pressentir plénitude, unité et éclairement ; prémonitions du visage encore absent, ils y suppléent presque, ces parangons du bon accueil, nourris de civilité affable. Et ces beaux crânes, vivant sous le regard qui instantanément les aime, valent mieux, je le crois, valent bien, je le sais, le jouet d’ivoire aux orbites béantes, livré aux doigts caressants et frustrés de Marie-Madeleine méditant dans la caverne de La Tour.

PASSAGER

Pourquoi ne pas accorder aussi à ceux qui voyagent par le train le beau nom de « passagers » ? Ce mode de locomotion, autant ou même plus que d’autres, bateau ou avion, enseigne suffisamment ce qu’il en est du passage. Que l’on s’assoie dans le sens de la marche ou à contresens, le principe premier est de regarder devant soi, comme ce voyageur solitaire ou esseulé. L’homme, entre deux âges, un peu épaissi déjà, est fermement carré en son siège mais sans crispation. Il laisse courir son bras gauche tout du long, et comme mollement, sur le bord de la fenêtre, le soutenant seulement quelque peu de la main droite au niveau du biceps, et son index au bout semble vaguement désigner ce qui vient. Le profil est tranché et souligne la fixité du regard porté à l’avant. Il faut cette harmonie entre le laisser-aller du corps en position confortable et la polarisation des yeux pour que le monde glisse enfin à vos côtés en ce pan indéfini et inépuisable, si fidèle au mouvement de l’être qu’on voit enfin venir le réel bien que ce dernier, indéchiffrable, indistinct, insaisissable, ne cesse de fuir toute forme comme sous un rideau de perles ou de larmes. Passager : « être », dans le passage.

TOILE DE FOND

Comme au théâtre, et dans ce cas vous tourneriez le dos au public — la scène est un quai de gare —, petite troupe légère et de blanc vêtue, vous êtes dans l’attitude du départ. Chacune des mains de la jeune femme en longue robe blanche, les cheveux rejetés au milieu du dos en queue de cheval, un grand cabas en bandoulière, retient par le poignet une des fillettes habillées, en sœurs jumelles, des mêmes courtes robes claires piquetées de fleurs. Pourtant elles ne cherchent nullement à s’échapper, regardant seulement, comme tout le monde, comme l’homme jeune qui complète leur groupe, devant elles ou en direction de la gauche, en attente. Est-ce un train en effet devant vous que cette paroi opaque faite d’une série ajointée de hauts panneaux de bois verticaux et qui tient toute la longueur du quai ? Serait-ce un wagon aveugle, sans porte ni fenêtre, sans même la petite grille d’un soupirail ou d’un aérateur ? Ou est-ce, comme au théâtre, l’ultime toile de fond, celle qui est grise, marron ou singulièrement vide et qui, mur ou palissade, interdit l’horizon ? Vous attendez, dans vos tenues printanières, et regardez venir sans vous impatienter encore. Qui sait le destin des voyageurs, des passagers sans bagages ?

21-24 mai 2009

© Serge Meitinger _ 19 janvier 2010

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