Éditions Œuvres ouvertes

L’Agfa Box de Günter Grass : Entretien avec son traducteur, Jean-Pierre Lefebvre

Paru dans la Quinzaine littéraire

Avec l’Agfa Box, Günter Grass nous donne un deuxième récit autobiographique sous forme de rencontres familiales, récit à plusieurs voix, celles des enfants de l’écrivain, qui commence après le succès international du Tambour. Nous avons posé quelques questions à Jean-Pierre Lefebvre, qui a traduit pour la première fois une œuvre complète du grand prosateur allemand, prenant en quelque sorte la suite de Claude Porcell disparu en 2008.

En tant que germaniste et traducteur, vous vous êtes surtout consacré à des auteurs – poètes ou philosophes – de la fin du dix-huitième et du début du dix-neuvième siècles : notamment Hölderlin et Hegel (dont vous avez retraduit La Phénoménologie de l’esprit). Comment passe-t-on de la langue de ces auteurs, de leur univers, à celui de Günter Grass ?

On s’adapte à chaque nouvel auteur, mais le principe ne varie pas : la rigueur philosophique va de pair avec la lisibilité de l’écriture (et même avec un certain « confort de lecture »). Il faut toujours bien comprendre ce que l’auteur veut dire, la démarche globale, les détails, les finesses, les jeux. J’ai aussi traduit des ouvrages classés comme romanesques : Le dernier des mondes de Ransmayr, Le Golem de Meyrink, Hypérion de Hölderlin, etc. ainsi que du théâtre ( Hauptmann). je pense que ça fait du bien à tout le monde de traduire dans des genres différents ( y compris de la philosophie, mais aussi des modes d’emploi de machines ou des textes médicaux…) et de ne pas trop se spécialiser

Etait-ce un auteur dont l’ensemble de l’œuvre vous était familier ?

On ne peut pas dire l’ensemble de l’œuvre mais une bonne partie. j’ai fait mon Diplôme d’Etudes Supérieures à la Sorbonne sur le Tambour peu de temps après la parution du roman, et suis par la suite resté attentif à ce que Grass devenait et racontait, à ce qui paraissait, notamment la Rencontre en Westphalie, et beaucoup plus tard j’ai bien aimé Toute une histoire (Ein weites Feld). J’ai aussi traduit des poèmes de Grass. On peut parler de familiarité précoce et entretenue de loin…

Les huit enfants de Grass se réunissent dans la maison du père et racontent leur enfance : on les entend dialoguer, et c’est donc un allemand oral que Grass a mis en scène. Comment rend-on cette langue en français ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

La principale difficulté n’était pas tant le parler oral « jeune » des uns et des autres (ils ne sont d’ailleurs pas si jeunes que cela…), que la différenciation des façons de parler avec laquelle Grass joue un peu, comme s’il imitait chacun des tics de langage de ses différents enfants. Pour le reste la traduction du théâtre est une bonne école, et surtout, il faut ouvrir les oreilles en permanence, et pratiquer soi-même sans crainte les oralismes ordinaires, toujours accrochés à des situations…

Le personnage principal du livre est Marie avec son Agfa Box. Elle rend visible le passé – parfois des détails infimes – ou annonce des événements futurs qui apparaissent sur ses photos. On sent souvent la présence du Grass graphiste et peintre dans ces pages : pourquoi ne pas avoir repris dans l’édition française les dessins représentant Marie qui illustrent l’édition allemande ?

je regrette qu’il n’ait pas été possible de les intégrer (pour des raisons techniques que j’ignore) et reste convaincu que chacun des dessins ( assez sommaires d’ailleurs) fait partie du processus narratif global. en revanche j’aime assez la couverture ( la photo de l’appareil photo…)

Avez-vous rencontré Grass dans le cadre de ce travail de traduction ? Si ce n’est pas le cas, en avez-vous ressenti le besoin ou l’envie, sachant que vous traduisiez un auteur vivant ?

Non. J’ai déjà rencontré Grass plusieurs fois, à Aix en Provence et à Paris. Je l’ai présenté à la maison Heinrich Heine quand il est venu parler de Pelures d’oignon. Mais je n’ai jamais participé, comme le faisait mon ami Claude Porcell, aux séances certainement passionnantes organisées par Grass en Allemagne. Je n’ai pas éprouvé le besoin de cette rencontre pour ce livre-là, dès lors que Grass avait prévu tout un dossier d’informations utiles dont j’ai évidemment disposé, et qui résultait en partie des questions posées par les traducteurs anglais, espagnols, danois etc ( je sais qu’il avait fait la même chose pour Ein weites Feld) .

Qu’avez-vous appris sur Grass en le traduisant ?

Le traducteur observe la parole de près et peut, de fait, se livrer à un peu d’analyse sauvage, traquer les moments de gêne, mais aussi les confidences émouvantes quand le propos est un peu autobiographique. On perçoit aussi des rémanences intéressantes. Je suis toujours heureux quand je reconnais dans ce qu’il écrit aujourd’hui une façon d’écrire et de penser qui me rappelle la facture des premiers romans (Le Tambour, les Années de chien, le Chat et la souris, ce qu’on appelle la trilogie de Dantzig). Il y a un peu de narcissisme là-dedans : ma ville natale était jumelée avec Gdansk, et surtout, mon travail sur le Tambour était aussi mon premier vrai exercice d’écriture. Je l’ai réanimé en quelque sorte dans la préface à l’édition en Points-Poche du Tambour.

Première mise en ligne le 1er juillet 2010

© Laurent Margantin _ 13 avril 2015

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