Œuvres ouvertes

Les fleurs de l’intérieur du Ciel

Chants des anciens Mexicains aux éditions José Corti

Je retrouve ces vers – traduits du nahuatl en espagnol – dans un cahier qui m’a accompagné lors d’un voyage au Mexique où j’ai passé une semaine à Oaxaca et dans la région, pendant la fête des morts :

Solo asi he de irme ?

Como las flores que perecieron ?

Nada quedara en mi nombre ?

Nada de mi fama aqui en la tierra ?

Al menos flores, al menos cantos !

Cet extrait des chants de Huexotzingo, je crois les avoir recueillis dans un des livres que Miguel Leon Portilla a consacrés aux anciens Mexicains, et notamment au plus célèbre d’entre eux, Nezahualcoyotl. J’en retrouve désormais l’univers dans ce recueil de Patrick Saurin, seize chants traduits et commentés par lui, extraits de deux corpus, Cantares Mexicanos et Romances de los Seňores de la Nueva Espaňa.

Les chants étaient scandés et récités, aux sons d’instruments de musique, en particulier le teponaztli, tambour cylindrique frappé avec des baguettes de bois. La poésie était ainsi désignée par les artistes nahuatl : in xochitl in cuicatl, soit littéralement « la fleur, le chant ».

Cette anthologie nous donne à ressentir ce monde sonore, et redécouvrant ces chants je songe à cette « vision poétique de l’univers » dont parle Leon Portilla dans un de ses livres qui m’accompagnaient lors du voyage au Mexique.

La métaphore de la fleur est le fil conducteur du livre de Saurin, elle mène de la « source mystérieuse d’où naissent les chants » appelé « l’Intérieur du Ciel », « jusqu’à ce point d’épanchement, le cœur, où ils viennent éclore pour être ensuite offerts en partage.

C’est Nezahualcoyotl qui entonne ce chant de printemps :

Réjouis-toi, délecte-toi,

que ta douleur s’en aille,

ne sois pas triste.

Viendrons-nous

encore une autre fois sur terre ?

Seulement un court instant

nous sont prêtés

les fleurs et les chants

yehuaya

de dieu,

o ohuaya

La poésie est tressage, composition de guirlandes de fleurs qui sont chants. Dans l’ancien Mexique, on disait des plus prestigieux artistes, les Toltèques :

Ils utilisaient le tambour, les maracas, c’étaient des chanteurs, ainsi ils disparaissaient dans un coin pour créer, composer, se souvenir, imaginer des chants, ils en ont créé d’admirables.

Dans le texte nahuatl, on trouve le verbe yolteohuia qui est traduit par « deviner », « inventer », « imaginer une chose », et est associé à la divination, à l’art de prédire l’avenir. Saurin y reconnaît un sens sous-jacent : diviniser son cœur. La tâche du poète nahuatl est donc de « coudre les choses ensemble » (tresser) et de « diviniser son cœur », l’ouvrir au chant venu du Ciel. Par le chant se produit donc un passage entre « l’intérieur du Ciel » et l’intériorité du poète, son cœur.

Illustration : Huehuecóyotl (orthographe hispanisée d’un mot nahuatl signifiant « vieux, vieux coyote ») est le dieu de la danse, de la musique et du chant dans la religion aztèque.

© Laurent Margantin _ 4 juillet 2010

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