Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Les Grains de pollen de Novalis, ou l’écriture romantique

...

On connaît assez bien les circonstances dans lesquelles les Grains de pollen ont été composés et publiés. En 1797, Novalis a vingt-cinq ans. Il a fait des études de droit aux universités d’Iéna et de Leipzig, mais s’est aussi intéressé à la philosophie postkantienne. Après avoir composé de nombreux poèmes, premiers exercices littéraires influencés par quelques noms glorieux de la poésie de son époque, il s’est tourné vers l’œuvre de Fichte, dont venait de paraître la Doctrine de la science. C’est donc sous le signe du mélange des disciplines que Novalis inaugure une écriture d’un type nouveau, fragmentaire, inspirée, à la fois philosophique et littéraire, on dira bientôt : romantique.
Mais le romantisme qu’inaugurent les Grains de pollen n’aurait pas été possible sans une rencontre décisive, celle, cinq ans plus tôt, de Novalis avec Friedrich Schlegel, son aîné de quelques mois, à Leipzig où ils étudient tous les deux. Celui-ci aura une influence déterminante sur le jeune homme qu’il décrit en ces termes dans une lettre à son frère August Wilhelm : « Il faut que je te parle de quelqu’un : Le destin a conduit vers moi un jeune homme dont on peut attendre énormément. – Il m’a beaucoup plu et je suis allé vers lui, car il m’a grand ouvert le sanctuaire de son cœur. Je m’y suis installé et prospecte à présent. – Un tout jeune homme, de bonne éducation, avec un visage très fin et des yeux noirs, d’une expression splendide lorsqu’il parle avec feu de quelque chose de beau – un feu d’une ardeur indescriptible - il dit trois fois plus de choses et parle trois fois plus vite que nous autres – très grande rapidité de son intelligence et de sa sensibilité. Grâce à l’étude de la philosophie, il a acquis une grande facilité à former de belles pensées philosophiques – pour lui compte le Beau, et non le Vrai – ses auteurs préférés sont Platon et Hemsterhuis – une des premières soirées passées ensemble, il m’a présenté ses idées avec une ardeur extrême – le Mal n’existe pas en ce monde – et nous nous approchons à nouveau de l’âge d’or. Jamais je n’avais vu ainsi la jeunesse dans sa pureté » [1]. C’est l’ardeur de la pensée et l’enthousiasme de Novalis qui frappent d’emblée son nouvel ami qu’il n’oubliera pas, puisque, quatre ans plus tard, en 1796 donc – soit un an avant la composition des Grains de pollen –, ils se retrouveront et échangeront plusieurs écrits. Dans la lettre des retrouvailles, on peut lire les lignes suivantes, qui annoncent les années de « symphilosophie » à venir : « Je ne t’ai absolument pas oublié et ne le pouvais si facilement, sans m’oublier moi-même », et il ajoute : « Tu sais combien tu as jadis contribué à mon éducation » [2].

Depuis ses années d’études, Friedrich Schlegel, philologue de formation, avait beaucoup travaillé. Dans cette même lettre, Novalis évoque ses essais sur la poésie grecque parus dans différentes revues , et lui écrit à ce sujet : « Tu parles de choses totalement nouvelles, tu enrichis le langage et l’esprit – Tu crées une critique » [3] . Deux auteurs avaient permis à Friedrich Schlegel d’élaborer une conception nouvelle de la littérature, fondée sur la notion de fragment : Lessing et Chamfort. L’auteur de Nathan le sage était réévaluée et qualifiée par son disciple de « fragmentariste », car, selon lui, « Ce que Lessing dit de mieux est ce qu’il lance, comme s’il l’avait deviné et inventé, en quelques paroles souples pleines de force, d’esprit et de sel ». L’écriture fragmentaire, on le voit, n’était pas conçue comme une nouveauté propre au romantisme naissant, mais toute œuvre littéraire – et celle de Lessing en premier lieu, qui agissait aux yeux de Schlegel comme un révélateur – devait être comprise comme naturellement fragmentaire, car elle était toujours l’expression de l’infini dans le fini. Toute œuvre, face à l’idéal de beauté formelle instauré par le classicisme, était condamnée à être inachevée, et devait donc être considérée comme un fragment. Il restait simplement à revendiquer ce caractère fragmentaire de l’œuvre littéraire comme le propre de la littérature, ce que faisait l’ami de Novalis en recourant également à la figure de Chamfort, dont il avait lu Maximes et pensées, caractères et anecdotes (1795), œuvre publiée en allemand en 1797. Dans ses propres Fragments critiques parus la même année – et qui sont avec les Grains de pollen une espèce de manifeste de l’écriture fragmentaire et du premier romantisme allemand –, Friedrich Schlegel évoque les Maximes de Chamfort comme « son œuvre posthume la plus délectable », et les définit comme un « livre plein de Witz vierge, de Sens profond, de sensibilité délicate, de raison mûre et de virilité ferme ainsi que des intéressantes traces du caractère le plus passionné ; et de plus un livre choisi, et d’une expression parfaite ; sans comparaison, le plus grand et le premier de son espèce » [4]. On retrouve le terme de Witz dans les Grains de pollen, mot difficilement traduisible en français, surtout dans son sens romantique. Il peut difficilement être rendu par le mot « saillie », car le Witz n’est pas simplement humoristique, il est le produit d’une véritable réflexion philosophique (ainsi Schlegel parle de « Sens profond ») alliée à une émotion esthétique. Dans le Witz se produisent en effet des combinaisons nouvelles, des associations d’éléments les plus variés, de manière à offrir à l’esprit du lecteur des perspectives totalement inédites. Il est également souvent question chez les romantiques d’esprit witzig, capable de transcender les catégories de la logique pour accéder à un niveau de conscience où des éléments contradictoires peuvent être reliés et harmonisés au-delà de leur incompatibilité d’un point de vue rationnel.
On retrouve ce souci d’associer les éléments les plus hétérogènes dans les Grains de pollen de Novalis. Il y est question de littérature (avec des références à Goethe, auteur du roman Wilhelm Meister, qui intéresse vivement le petit groupe romantique), de philosophie (Kant et Fichte sont toujours en arrière-plan), mais aussi d’histoire et de politique, car la Révolution française ne cesse de hanter les esprits allemands. De nombreux fragments évoquent également les sciences de l’époque et sont parcourus d’allusions à la médecine. C’est que l’esprit, souffrant de maux divers, a besoin d’un traitement nouveau, à travers lequel il atteindra une santé spirituelle supérieure. Tout système de pensée – qu’il soit philosophique, religieux, scientifique – est unilatéral (einseitig), limité dans ses principes et n’offre par conséquent qu’une perspective tronquée sur l’univers infini. Il s’agit donc de varier les points de vue, de multiplier les observations (et ce que Novalis appelle les « auto-observations ») dans tous les domaines, d’où l’écriture fragmentaire qui, par sa souplesse et son dynamisme, ouvre la conscience à des potentialités infinies. La figure du philistin – centrale dans les Grains de pollen – symbolise au contraire l’auto-limitation de l’esprit, courante à tous les niveaux de la société – aussi chez les savants et les philosophes –, et en cela elle est l’exact opposé de cette grande santé romantique que Novalis ne cesse de dessiner fragment après fragment.
Ce souci de la santé est récurrent dans ces pages : il s’agit toujours de vivifier l’esprit, d’en développer et d’en perfectionner les facultés. La vivification passe par une série d’opérations (notamment de constants « effets alternés » entre la théorie et la pratique, entre l’esprit et le corps) pouvant conduire à faire des expériences d’un type nouveau, « au-delà des sens ». Novalis, en cette année 1797, a été confronté à deux reprises à la disparition d’un être aimé : d’abord celle de son frère Erasmus, ensuite celle de sa fiancée Sophie. Cette expérience du deuil l’a conduit à une pensée nouvelle, où la mort n’est pas niée, refoulée, mais mise en corrélation et même en polarité avec la vie. La conscience de la mort égale celle de l’infini, correspond à une méditation sans fin sur le suprasensible, c’est-à-dire cette sphère « inconditionnée » au-delà de nos perceptions sensibles. Savoir, connaître, c’est tenter de se rapprocher indéfiniment de cet Inconnaissable, et Sophie restera le symbole de cette connaissance absolue qui hante le premier romantisme allemand. Dans une lettre à Friedrich Schlegel, Novalis écrit : « Mon étude préférée porte au fond le même nom que ma fiancée. Elle s’appelle Sophie – la philosophie est l’âme de ma vie et la clé de mon moi le plus authentique » [5]. Ecrits à la suite de cette disparition, les fragments des Grains de pollen témoignent de la volonté du poète d’inaugurer une « religion de l’univers » au sein de laquelle la connaissance rationnelle et l’amour mystique pourront être associés.

Affirmation d’un culte voilé de Sophie, au nom d’une philosophie qui tendrait toujours vers l’infini et l’inconnu, ces fragments sont aussi une manière de sceller une amitié littéraire et créatrice. Novalis avait lu les Fragments critiques de Friedrich Schlegel parus dans la revue Le Lycée, et à ce sujet il lui avait écrit : « Tes fragments sont totalement nouveaux – de vraies affiches révolutionnaires. Certains m’ont plu jusqu’à la moelle » [6]. Dans cette lettre, il est aussi question d’une nouvelle revue avec laquelle « une nouvelle période de la littérature peut commencer ». Cette revue, c’est l’Athenäum, fondé par les frères Schlegel, dont les six numéros, parus entre 1798 et 1800, demeureront emblématiques du premier romantisme allemand. C’est dans le premier numéro que paraîtront les Grains de pollen (puis, dans le dernier, les Hymnes à la nuit).
En décembre 1797, Novalis envoie l’ensemble de fragments à Friedrich Schlegel en les présentant ainsi : « Ce sont des fragments (Bruchstücke) d’un dialogue continu avec moi-même – des boutures. Tu peux en faire ce que tu veux. Il me semble que leur contenu est assez révolutionnaire (…). Toutes sortes de choses m’ont traversé l’esprit ces trois derniers mois. D’abord la poésie – ensuite la politique, puis la physique en masse [7]. En poésie, je crois avoir bien pris pied – car il me semble que je suis tombé partout sur tes découvertes. En politique, je crois non sans raison être au fait [8] (…). En physique, je suis encore en fermentation » [9] . Les Grains de pollen et les Fragments critiques de Friedrich Schlegel, parus un an plus tôt, sont donc les œuvres inaugurales du romantisme allemand, toutes deux fragmentaires. Dans le deuxième fascicule de l’Athenäum paraîtra également un ensemble assez important de fragments dans lequel se trouvera exposée la théorie littéraire du premier romantisme allemand. Pour symboliser cette nouvelle communauté romantique, Friedrich Schlegel intégrera 13 « grains de pollen » à cet ensemble de 451 fragments (dont, outre les Schlegel, Schleiermacher est aussi l’auteur), et mêlera cinq des siens à ceux de son ami. Mode de fécondation réciproque qui scelle véritablement la naissance du groupe, mais définit du même coup l’écriture romantique elle-même, qui n’est plus l’œuvre d’individus ou de « personnalités », mais de ce que Novalis, dans ses Etudes de Fichte, a appelé « dividu », soit un être toujours divisé, incomplet, en attente de l’autre pour être complété et fécondé.

C’est à l’occasion de cette publication – qui n’est pas la première pour lui, il a déjà publié des poèmes en revue – que le jeune Friedrich von Hardenberg prend un pseudonyme, signe que ce qui est en jeu se situe au-delà de sa propre personnalité, désir aussi de se protéger, car il projetait de faire carrière dans l’administration prussienne, et une activité littéraire n’y était pas bien vue. Dans une lettre du 24 février 1798 à laquelle il joint les Grains de pollen, Hardenberg écrit à August Wilhelm Schlegel : « Si vous aviez envie d’en faire un usage public, je vous demande de les signer Novalis – un ancien nom de famille qui n’est pas inapproprié » [10]. Le pseudonyme est donc un nom crypté, celui des ancêtres. Il est associé à une écriture fragmentaire, terre en friche de la littérature qu’il s’agit de rendre fertile, de vivifier en la réensemençant. Les Grains de pollen se refermeront sur la définition du fragment comme « semences littéraires », dont quelques-unes pourront – peut-être – « lever ». Le pari lancé par Novalis est naturellement toujours d’actualité !

Lire la nouvelle traduction des Grains de pollen sur ce site

Première mise en ligne le 13 avril 2011

© Laurent Margantin _ 19 juillet 2016

[1Lettre de janvier 1792, cité par Gerhard Kurz, Novalis, Hambourg, Reinbeck, p.35.

[2Lettre du 8 juillet 1796, in Werke, Tagebücher und Briefe Friedrich von Hardenbergs, volume 1, Munich / Vienne, Carl Hanser Verlag, 1978 (2004), p.599-600.

[3Ibid.,.id.

[4In : L’Absolu littéraire, Paris, Seuil, 1978, p.95.

[5Lettre du 8 juillet 1796, op.cit., p.602.

[6Lettre du 26 décembre 1797, op.cit., p.651-652.

[7En français dans le texte.

[8En français dans le texte.

[9Lettre du 26 décembre 1797, op.cit., p.652.

[10Lettre à August Wilhelm Schlegel du 24 février 1798, op.cit., p.661-662.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)