Œuvres ouvertes

La carence / Merry O.

De notre correspondante en Charente Inférieure

Je m’interrogeais, mon cher ami, encore hier, sur cette démangeaison qui nous prend, vous et moi, à entendre parler de « marché » quant à la poésie.

Du sujet, la vis comica s’épuise vite, et ni vous, sur vos rivages antipodiques, ni moi, en mes marais & mes bancs de vase natifs, n’avons pour habitude de patauger trop longtemps sur les mêmes zones d’encombrement idéologique : la mansuétude n’est pas notre fort. La vacherie, oui, souvent, même… Mais la complaisance dans le dénigrement, quel ennui !

Qu’une manifestation commerciale se veuille « marché » – pure tautologie –, y trouverions-nous à redire s’il s’agissait seulement de procéder à des échanges tels que les parties négociantes y trouvent leur compte, le vendeur dans le fond de sa caisse, et l’amateur sur les étagères de sa bibliothèque ? Le premier, satisfait de la transaction en termes de rentrées sonnantes, et le second, de l’acquisition d’un bloc de sens conservable.

Cela aurait un petit côté sympathique, tous ces gens assemblés sous la bannière d’une certaine exigence : des éditeurs qui feraient vivre intelligemment la part maudite de la littérature (il se murmure bruyamment chez les béotiens que la poésie est insupportable, élitiste, inutile, &c., on connaît l’antienne et elle date… et le béotien est race dure à cuire, et donc louange au brocheur de plaquettes… mais le problème n’est pas là) et des têtes bien faites doublées de cœurs ouverts (bref des corps pensants doués de sensibilité un peu moins vaine que celle du pékin inculte et tordu moyen), qui viendraient se rencontrer.

L’argument de la « rencontre » est couramment utilisé dans ces manifestations. Pourquoi pas ! J’y reviendrai.

L’été, nous y sommes, voit cependant fleurir les festivals de musique, et j’en connais d’excellents, passés ou présents ; je ne les fréquente que très peu, vous vous en doutez : la chaleur, le moustique, & le piapiatage des rombières ou les vulgarités des aficionados en short & sandales, passons… Des cités endormis durant l’hiver se réveillent en juillet accueillantes au chaland découvreur de récitals : des pros de la lecture se déplacent, ils ont même parfois des diplômes, de nos jours… La maîtrise universitaire de poésie, je me demande toujours ce qu’en penserait Arthur et Isidore, eux qui avaient des loyers à payer ou des poux à se gratter sur l’occiput, des banquiers à traiter de haut ou des genoux douloureux, et un destin à accomplir, alors que tant de poètes ou d’artistes ou de ce que vous voudrez, n’ont, eux, qu’une réputation à se faire et des relations à entretenir.

Et je regardais récemment sur un site de l’étrange lucarne internautique, ceci, car il y avait des photos : des gens viennent écouter la lecture faite par le pro ou l’habitué de la récitation narcissique (c’est le même, qui fait son décontracté, car c’est l’été), les gens sont là avachis sur leurs chaises de plastique de camping, les pieds dans l’eau du ruisseau de la banlieue de la cité accueillante où l’on déclame, où l’on tend l’oreille avec componction, où l’on débat des goûts et des couleurs (l’ineptie courante), des écoles et des tendances, des parutions et des disparitions, où l’on bavasse donc en chœur…

Ma foi, le petit monde est ce qu’il est. J’ai toutes les tendresses pour le monde petit, je suis femme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger, je ne m’exclus jamais des niaiseries que l’animal humain invente pour se donner des raisons de se survivre… On n’est pas à l’abri de faiblesses de nature.

Je préfère simplement lire les pieds dans l’eau de ma propre bassine, sous les arbres de mon jardin, en compagnie parfois de quelque(s) compagnon(s) invité(s), le verre de l’amitié transparente sur la table encombrée de relief d’agapes &c., vous me connaissez.

Le filet d’eau sous l’orteil des amateurs de récitals de l’été : plaisanterie. Gag vite épuisé.

C’est comme cette librairie d’un célèbre village sous le soleil du Lubéron : on y pénètre, car on est dans le coin en famille (« il y a tout », un niais vous a fait la retape, vous êtes allé voir), et on en ressort assez vite : il y a tout en effet, c’est-à-dire n’importe quoi, et en tas, pour impressionner, et les vendeurs sont des ignares évidents (demandez-leur la différence entre Monsieur Teste et le dernier manga !) énervés par l’affluence du gogo qui cherche à bronzer idiot près de sa piscine en se prétendant au courant, et qui donc pose des questions idiotes et qui, recevant des réponses idiotes, va ensuite protester auprès de la caissière, très loin de tout ça, cette brave, car la caisse attend… Et le syndicat d’initiative, qui pointe, là dehors…

Un courant dans une flaque, a-t-on vu ça ?

De l’intelligence diluée dans un filet de flotte tiède, pendant des vacances, étymologiquement du vide, quoi ?

* * *

Creusons un peu, tout de même, cette affaire.

C’est entendu, mon cher Laurent, les ridicules d’un « marché » de la poésie, comme de ces festivals de ceci-cela, ne sont plus à dire, tant ils sont patents, autant que les bonnes volontés qui animent tout ce tintouin. Brassons ridicules et bonnes volontés, illusions et petits calculs, niaiseries et indiscutables sincérités.

De tels lieux de rassemblement font se croiser durant quelques jours des êtres en souffrance, voilà ce qu’il faut savoir dire. Observons le campement. Ici, des créatures arrivées, c’est-à-dire publiées, ou exposées, et espérant encore se vêtir d’une mantelet plus confortable de reconnaissance, et épiant le concurrent, dans l’autre écurie, sous sa bâche, au paddock ; là, des amateurs orientés, acheteurs potentiels, abritant ou non dans les dédales de la sous-conscience de soi, un auteur inconnu, un être en tout cas remâchant ses exigences, n’y trouvant que peu de répondants, jalousant parfois, ou du moins considérant d’un œil acéré, telle réussite bien indue, bien hurlante d’inanité, osant ou n’osant pas aborder l’arrivé qui campe sous sa bâche, installé sur un siège solitaire, et muet, ou de temps en temps bavardant avec un autre arrivé de passage ; et puis, ailleurs encore, des bavasseurs, gonflés de leurs certitudes, imbuvables…

Oui, bon. Tout le spectre des réussites sociales, des attentes vaines ou bienveillantes, des illusions sciemment cultivées et/ou parfaitement bouchées, des mépris et des morgues, des ouvertures et des séductions confinées à un rôle de représentation, entendons : de spectacle de soi donné à des clones de soi.

Et moi, venue de mon désert marécageux, qui ne déplace vraiment d’habitude, vous savez bien, que pour aller visiter des déserts et des champs de ruines, ou des tombeaux un peu excentrés, je conçois, baguenaudant à l’unisson du flot d’êtres et amusée même par instants de me retrouver là, je prends enfin violemment à méditer cela : fuir, fuir… Fuir ces lieux de rassemblement si nécessaires peut-être, et si creux, d’écho si peu audible, mais de brouhaha triste, et d’enthousiasmes si surjoués, d’étalages de marchandise, si dérisoires.

Le livre de poème se trouve là, certes. La poésie ?

Dans certains de ces livres ?

Oui, peut-être.

Certainement.

Mais enfin qui n’a pas déjà son Barbare en Asie ou ses Stèles ou son Divan Occidental dans sa bibliothèque s’il sait lire ? Qui vient chercher cela ici ? Plus difficile de trouver un recueil des ghazals d’Hâfîz complet et annoté intelligemment (il existe, et il est passionnant, cependant), mais je ne l’ai pas vu mis en valeur. J’ai vu des lieux communs, et des collections complètes. Parfait. Mais des ouvrages uniques, des choses qu’on attend, qu’on espère, qu’on souhaite ardemment étonnantes ?

Bref, je suis passée par là. Je ne m’en repens pas. Sous la dent qui s’aiguise immanquablement pour les tares visibles de l’assemblée, j’éprouve, vous me connaissez, vous me le reprochez assez, une tendresse certaine pour ce lot d’humains assemblés sous la bannière de la poésie. Même si animés, c’est une façon de parler, de tant de détresse.
Je ne reviendrai pas, ayant à vivre. Mais je retiens deux choses du « marché » de cette année, où certaine amitié m’avait commandé de me rendre, ce que je fis avec plaisir : 1, ayant fouiné et dégotté tout de même une ou deux petites choses qui me tenaient à cœur sans que je le susse, je les ai acquises avec plaisir, bien sûr (un recueil d’aphorismes valéryens, un poème scandinave… et même, je l’avoue, telle de mes anciennes publications personnelles, dont je n’avais plus d’exemplaire) – j’étais donc moi-même en état de réceptivité, coupable peut-être, et finalement, satisfaite, à un degré infime ; 2, ayant écouté une relation amicale (sous sa double casquette d’auteur et d’éditeur salarié d’une « grande « maison) qui me disait que son seul plaisir était de rencontrer là justement quelques âmes en peine, ou en veine, de quelques paroles denses offertes au chaland sous l’amas du tout-venant, je me suis dit que l’argument de la « rencontre » pouvait encore jouer, et je me suis avisée que le Marché de la Poésie, redonnons-lui une dernière fois ses majuscules (éponyme, en quelque sorte, de toutes les manifestations semblables des étés d’ennui culturel organisé, c’est-à-dire de tourisme de masse), si vulgaire en sa conception, comme tout ce que conçoit notre époque de concepts, c’est-à-dire d’absences d’idées, si bien intentionné, si bruyant de néants et de vents complaisants, si propice tout de même à quelque précieuse surprise (j’ai croisé la traducteur d’un poète roumain, excellent homme, et même, mais ailleurs, en ville, le traducteur italien de Tchouang-tseu, mais j’étais déjà partie de la place Saint-Sulpice !), ayant donc fait moi-même la touriste dans la masse, je me suis avisée que ces rassemblements conceptualisés comme des lieux et des moments de communion étaient plus les signes d’une détresse que des lieux et moments d’accomplissement. Une diffuse religiosité n’en est pas absente, un mysticisme de midinettes et de souffleurs de trompes, comme dans les compétitions sportives qui, elles, il est vrai, tournent au boxon puant de façon beaucoup plus systématique, reposant avec cynisme sur l’exploitation expresse de la cochonnerie – virus du m’as-tu-vu-isme et des diverses variétés de nationalisme.

Je lisais encore aujourd’hui les dernières pages d’un ouvrage qui concerne au premier chef ce qu’il faudrait peut-être entendre par « poésie », et l’autrice de cet ouvrage reprenait quelque part pour en faire un commentaire un peu plus pertinent qu’on en fait d’ordinaire, car la formule est devenue une sorte de pont-aux-ânes aisé à placer dans la conversation, et je me demandais s’il ne faudrait lui en donner une formulation inversée : pourquoi tant de manque dans un tel rassemblement de poètes et d’amateurs de poèmes ?

Je n’ai pas la réponse.

Je constate ma propre détresse.

Je veux toutefois dire ici en quelques lignes l’intérêt de ce livre dont je parle.

Si rien avait une forme, ce serait cela : c’est le titre qu’Annie Le Brun a donné à l’ouvrage (chez Gallimard). Cette sorte de devise (finalement, oui, une devise, une sentence à inscrire sur un blason), l’autrice l’a tirée du compte-rendu que fit Victor Hugo de sa visite au télescope d’Arago, en1834. Hugo commente : « le réel était là », bien qu’ayant perdu ses contours habituels. La nuit nécessaire à la vision des lointains de l’univers lui donnait une dimension plus… interrogative, en quelque sorte. Quand on observe ce qui est là-bas, au fond de cette chose dont nous sommes faits, que nous n’atteindrons jamais, et qui est un songe plus encore songe que tous nos rêves, et qu’on en vient à plonger depuis là-bas dans ce qui nous constitue jusqu’à y perdre sens, comment revenir, comment retrouver sens, justement ?

C’est un livre aventureux, j’emploie l’adjectif à dessein. On nous dira que d’Annie Le Brun, il ne peut s’attendre que le ressassement de quelques vielles lunes surréalisantes. L’objection est facile. Crachons.

C’est un livre aventureux, car il ne part que de ce rien-là. La chose qui est. Qui se voit au lointain, ou au plus profond de l’être, pour peu qu’on sache en faire l’équation. En résoudre l’énigme, peut-être pas, c’est le sens, cela : que l’énigme est ce qui est.

Mais savoir qu’il ya cela, oui.

Livre aventureux, car développant sa propre logique de façon impeccable. On daubera sur une certaine forme rhétorique qui pousse parfois l’usage de métaphores accumulées à satiété, ou de redondances de style un peu bourratives. Aucune objection, puisque le livre se construit sous l’œil du lecteur, et ces scories ne font pas obstacle à la méthode, au chemin qui se poursuit jusqu’à ses ultimes avances.

Trois parties (sans que cela fasse démonstration, mais cela étant plutôt articulation fluide) : ALB développe, à partir de Sade, ce qu’elle choisit de nommer le noir, et qui est, je le dis tout de suite, est la matière poétique même, l’énigme de l’être. Ce qui dans les tréfonds de l’humain tend vers ce qui le nie – animalité, nuit des origines, tout l’immémoriel qui fait source dans le gouffre d’où les appétits essentiels viennent bailler à la surface de nos lucidités. La bouche d’ombre peut-être, enfin cette voix sans voix venue des fonds sans fond. Au bout du compte, la « conscience de l’inhumain qui nous hante ». Cette nuit qui baigne, cette nuit violente où notre sauvagerie oubliée vient buter sur nos certitudes civilisées.
Précisément : le point sur lequel ALB insiste est cette rencontre qui nous fonde, celle de notre Occident, dont le débat interne se situait jusqu’alors dans cet affrontement où Anciens et Modernes, à l’aube de la civilisation industrielle, échangeaient leurs prestiges, la rencontre du Vieux Monde avec ce que l’on appelé le Nouveau, et où un troisième larron a fait irruption dans le débat, le Sauvage (Châteaubriand par exemple est utilisé ici avec pertinence, et cela trouvera son écho dans une analyse des désillusions de l’ethnologue lorsqu’il sera question de déchiffrer les Tristes Tropiques). L’idée du Progrès n’est plus soumise ici à l’injonction de croyance qui couramment fait le substrat des conversations de comptoir, évidemment. ALB oppose là cet encyclopédisme des Lumières qui fit le lit de la raison technicienne, lit dans lequel nous sommes en train de nous noyer, avec une autre raison, celle qu’il faut aller quérir dans les développements (fragmentaires !) de la pensée d’un Novalis, par exemple : « notre pensée a été jusqu’ici ou bien purement mécanique, discursive, atomistique – ou bien purement intuitive, dynamique. Le temps de l’union ne serait-il pas venu ? » D’où le rôle induit de l’art qui « fait pour ainsi dire partie de la nature, qu’il est en somme la nature se contemplant elle-même, s’imitant et se formant elle-même. » Rappeler ces choses au moment où l’art en est arrivé à un tel degré d’indigence qu’il ne se conçoit plus (des concepts, encore, oui, mais des idées ?) qu’à l’état d’installations, qui ne résolvent rien de l’énigme de l’être parce qu’elles savent plus poser même les termes de l’énigme, et ne montrent rien du réel même, voilà bien ce qu’il fallait dire, simplement…

Et quant à la poésie ?

ALB trouve ici l’occasion de régler leur compte à ces sortes de subterfuge idéologique que constitue « l’essentialisation quasi religieuse de la parole ou de l’écriture à laquelle se livrent aussi bien Heidegger que Blanchot, pareillement indifférents au monde sensible d’où elles émanent ». On passerait en effet encore pour Blanchot et sa « sacralisation » de la « Littérature » : cela ne marche pas, c’est une construction intellectuelle qui ignore la réalité sensible, et ne voit que par abstraction (de l’« absente de tout bouquet » mallarméenne, on passe à la théorie qui fait son miel de non-fleurs !). Au lieu que le réel est fruit de l’analogie universelle, et que l’image, en son sens le plus noble, est image du corps de l’être désirant. Et non du cerveau de qui se noie dans l’œuvre à venir, et qui ne vient jamais, sinon en habits de simulacre de soi. Mais Heidegger, et son exaltation du « Dire » poétique, et ses « manipulations » théoriques, à partir de la pensée grecque « d’abord envisagée comme bond hors du “primitif”, pour la raison que “l’initial authentique n’a jamais l’aspect débutant et primaire du primitif”, alors même que “le primitif reste toujours dépourvu d’avenir parce qu’il n’a pas l’avance donatrice et fondatrice du saut originel” ». Bref, un Heidegger, rejetant le « primitif » aux lointains de son horizon encombré de signes de sa supériorité de penseur à moustaches, et préoccupé de justifier l’enracinement de son génie dans le terroir obtus des ses « origines », ne sera jamais capable de regarder un masque océanien, ou un tableau de Klee... Et ses Chemins qui ne mènent nulle part, sinon à son pas de porte, ce sont les siens. ALB cite à propos la description d’Heidegger par Thomas Bernhardt : « petit-bourgeois national-socialiste en culotte de golf ». Tout est dit.

La réflexion d’ALB plonge là maintenant dans cette question du « mythe » qui agite les esprits clairs ou obscurs de l’ère industrielle, d’où tout mythe semble banni, parce que l’efficace de la raison technicienne ne saurait concevoir ce qui la met radicalement en cause. La rencontre de l’art et de la pensée sauvages aura été, au siècle révolu, mais non encore épuisé, au principe des recherches les plus fécondes dans le domaine sensible et dans l’effort de saisie d’une lumière des formes où l’autre, celui qui sait aller voir dans le noir des origines, c’est-à-dire à la source de toute émotion fondatrice de vérité.

Là les frontières du préjugé, et le confusionnisme des idéologues, s’abolissent, là où le sauvage et le moderne ou l’ancien entament le dialogue, où tout l’humain sait aller se sonder, aussi bien dans l’ailleurs que dans l’intime, le plus loin et le plus profond. « Je n’aurai jamais rien tant cherché, dit ALB, qu’à éprouver le vertige de découvrir qu’en dépit de tout, les plus hauts donjons de la singularité communiquent avec les profondeurs d’une jachère commune. J’en suis même à penser que la poésie n’aurait pas d’autre fin que de retrouver cette communication par l’abîme donnant soudain sur des perspectives auparavant impensables. Et c’est bien ce qu’on ne lui pardonne pas, de tout ramener, par cet obscur détour, à une égalité d’être, à travers laquelle la vie se fraye son chemin, malgré tout ». On aura reconnu le style hérité de Breton et quelques autres charmeurs de serpents. Et pourquoi pas !

Les serpents, justement. Et les chiens.

La troisième partie du livre opère un sondage autrement plus fécond encore dans l’espace de la représentation, en analysant un tableau d’Uccello, la Chasse nocturne, où l’on peut voir soudain « quelle trouée d’obscurité est en tarin des e substituer à tout point de fuite ». Le noir, en effet. Dans cette ouverture intérieure au tableau où les acteurs se précipitent, humains et animaux. Les chiens ? On les retrouve dans le mythe d’Actéon, relu ici dans la perspective qui est celle du livre, où la fureur de poursuivre, comme dit Giordano Bruno, des « choses ignorées et jamais vues » (la déesse au bain) fait se rejoindre la passion amoureuse (le désir voyeur, oui, mais bien plus) avec la quête de l’infini, jusqu’à la mort : Actéon, de chasseur fasciné par la beauté découverte, se retrouve métamorphosé en gibier et devient la proie de se propres chiens.
(
Et les serpents ? ANL rend justice (a près d’autres) à la pensée visionnaire d’Aby Warburg, l’auteur du Rituel du serpent, qui déclare sa « conviction que l’homme primitif, partout dans le monde, fournit l’étalon intérieur de ce qui, dans la “haute” culture est habituellement présenté comme un processus en apparence esthétique. » (Songez, mon cher Laurent, à cette ineptie récente du musée du quai Branly, qui, faute de savoir de quoi il parle en étalant avec tant de complaisance des objets dont il ne voit que la valeur marchande à destination du gogo ébahi par la mise en scène !! Songez à ce déni de sens… : d’intelligence comme de sensibilité.)
Le masque Hopi danse et il dit la vérité de l’humain : le visage de l’animal se parle sur la face de l’homme. La terre respire. Le pied du danseur la fertilise.

* * *

Nous sommes dans le manque. Nous ne savons plus danser la danse des masques. Comment pourrions-nous savoir parler la langue des maîtres du réel.

Je vais donc me taire.

Non sans vous avoir encore recommandé une ou deux lectures, pour vos loisirs d’été, à des lieues des marchés et des festivals, n’est-ce pas. Permettez. C’est du moins ce que j’ai dans ma besace, actuellement.
Cette histoire, par exemple, des Avant-Gardes du XXe siècle / Arts et littérature / 1905-1930, de Serge Fauchereau, chez Flammarion. Fauchereau est des cette précieuse engeance qui a tout lu, tout vu, tout recensé, et ne connaît pas d’autre plaisir que de faire partager son érudition et son enthousiasme. Heureux homme. Ou une Introduction à la pensée chinoise, de Nicolas Zufferey (Marabout, 2008 : ça se trouve aisément chez You-Feng, rue Monsieur le Prince, si vous passez par là…). Ou Gemetria Complete de Jerome Rothenberg (Marick Press, 2009). Ou, pour terminer par une séance de rire sain, cette revue, Fusées, dont je feuillette un numéro de 2008, et où je lis quelques sympathiques déclarations de Jonathan Williams, vous savez, l’éditeur, jadis, d’Olson et de quelques autres : « Le critère de la poésie est la gamme de plaisir qu’elle offre pour la vue, l’ouïe et l’intelligence… ». Cela n’est pas contradictoire, dans a simplicité, avec le livre d’Annie Le Brun que je tiens, vous l’avez senti, pour l’antidote à nos énervements. Et puis, un Américain (certes, le contraire du cretinus americanus, selon le classement de Jacques Demarcq !) qui nous dit aussi : « Je vis en retrait des grands métaphysiciens des plaines à blé, des prétendus naïfs, des Language Poets, des mal lavés, des fifils à sa maman, des grosses têtes des grandes écoles, du complot homosexuel international, des tarzan en tout genre, des lesbiennes musclées, des minorités du cri primal, des indécrottables talents d’Achille – il existe des milliers de ces gens prêts à vous jeter dans un tonneau de goudron. » Le goudron est typiquement amerloque, ainsi que le Language Poet : remplaçons par la langue de pute bien de chez nous, et l’Oulipiste ému par son nombril.

Je vous souhaite le meilleur, mon cher Laurent.

Votre Merry O.

05/07/2010

© Merry O. _ 6 juillet 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)