Œuvres ouvertes

Des nouvelles de Thomas Bernhard (2)

Reger, encore et toujours lui

En mai dernier, j’étais à deux pas de Traunstein. A Bayerisch-Gmain, un village bavarois à ceux cents mètres de la frontière autrichienne au-delà de laquelle on entrait déjà dans le village voisin où avait vécu Bernhard enfant. Comme j’avais, avant mon arrivée, commandé plusieurs livres de Bernhard à Tübingen (hasard total, ou pressentiment, car je ne savais pas alors que j’allais être si près d’un lieu où il avait vécu), livres que j’avais trouvés à mon arrivée dans la chambre de la maison du sculpteur où j’étais hébergé, je passais deux semaines à lire ces petites anthologies de textes choisis dans différentes oeuvres publiées par Suhrkamp, dont une consacrée à l’art de l’exagération de Bernhard.

Rentré ici, je découvrais un autre des livres que j’avais commandés, Alte Meister (Maîtres anciens), que je n’avais pas encore lu donc. Et me laissais tellement saisir par le personnage Reger que je retraduisais quelques pages superbes sur les historiens d’art et sur la lecture.

Je visionnais également un DVD d’entretiens avec Krista Fleischmann, entretiens enregistrés à Mallorque et à Madrid, images précieuses parce que, à travers les propos moqueurs et drôles de Bernhard, on discerne très nettement et la bonté de l’homme (sa rage lors d’une corrida de voir le taureau saignant abondamment, mortellement blessé par les banderilles, s’effondrer) et la formidable énergie intellectuelle qu’il déployait constamment, comme son personnage Reger.

Maîtres anciens : comédie, peut-on lire sur la première page du livre. Comédie, parce que la littérature depuis toujours vit de l’écriture de farces qui sont à la fois amusement et critique radicale de l’époque à laquelle elles furent écrites. Un des premiers textes qui me captiva enfant fut le Roman de Renart, dont la prose me semblait bien plus claire et vindicative que les vers des fables de La Fontaine. Sans Rabelais et même Montaigne (certaines pages peu étudiées sont drolatiques, je pense à celles sur la force de l’imagination et « l’indocile liberté » d’un certain membre), sans les farces du Moyen-âge avant eux, que serait devenue la littérature française ?

Mais je vois dans la rage de Bernhard, avant tout, un effort de pensée, un art de l’exagération permettant d’accéder à une vision à la fois plus nette et plus cruelle du réel et de l’homme tel qu’il façonne celui-ci, à travers illusions et mensonges. Bernhard parle souvent de pensée et de philosophie, évoque sa propre activité philosophique, et ce n’est pas pour rien.

Alors Reger, entre comédie littéraire et spéculation philosophique, il ne faut pas en sous-estimer la présence aujourd’hui, pour nous. Il est là dans le texte allemand, il est plus ou moins bien rendu en français (pourquoi traduire « sagte Reger » par "a dit Reger", trop lourd, alors qu’on a en français, à disposition, le passé simple correspondant parfaitement au prétérit allemand, et qui plus est en créant dans notre langue une ambigüité féconde entre présent et passé ?), il ne pourrait pas venir faire un tour à Paris ? Qui n’a rêvé, voyant la violence des charges de Bernhard contre l’Autriche, d’une telle radicalité littéraire – et drôle toujours – en France ? Rien de plus simple : il suffit de traduire un peu plus loin Bernhard, de laisser parler Reger.

© Laurent Margantin _ 9 juillet 2010

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