Oeuvres Ouvertes

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Herta Müller | L’oraison funèbre

premier chapitre du premier récit publié de Herta Müller, Niederungen, écrit et publié (en partie censuré) en Roumanie, puis édité à Berlin chez Rotbuch Verlag en 1984

A la gare, les membres de la famille marchaient le long du train dans un nuage de vapeur. A chaque pas, ils remuaient leur bras en l’air et faisaient des signes.

Un jeune homme était debout derrière la vitre du train. Celle-ci lui arrivait au niveau des bras. Il tenait un bouquet de fleurs blanches abîmées contre sa poitrine. Son visage était figé.

Une jeune femme portant un enfant insignifiant sortait de la gare.

La femme était bossue.

Le train partait pour la guerre.

J’éteignis le téléviseur.

Père était allongé dans un cercueil au milieu de la pièce. Il y avait tellement de photographies accrochées aux murs qu’on ne voyait plus le mur.

Sur une photographie, Père était deux fois plus petit que la chaise à laquelle il se tenait.

Il était vêtu d’une robe et ses jambes étaient courbes et pleines de plis de graisse. Sa tête avait la forme d’une poire et était chauve.

Sur une autre photographie, Père était fiancé. On ne voyait que la moitié de sa poitrine. L’autre moitié était un bouquet de fleurs blanches abîmées que Mère tenait dans la main. Leurs têtes étaient si proches l’une de l’autre que les lobes de leurs oreilles se touchaient.

Sur une autre photographie, Père se tenait bien droit devant une clôture. Sous ses chaussures hautes il y avait de la neige. La neige était si blanche que Père se tenait dans le vide. Sa main était suspendue au-dessus de sa tête, dans un geste de salut. Sur le col de sa veste il y avait des runes.

Sur la photographie d’à côté, Père tenait une houe sur l’épaule. Derrière lui il y avait un pied de maïs qui se dressait dans le ciel. Père avait un chapeau sur la tête. Le chapeau formait une ombre large et cachait le visage de Père.

Sur la photographie suivante, Père était assis au volant d’un camion. Le camion était chargé de bœufs. Père conduisait chaque semaine les bœufs à l’abattoir. Le visage de Père était maigre et avait des traits durs.

Sur toutes les photographies, Père était figé en train de faire un geste. Sur toutes les photographies, Père avait l’air d’être quelqu’un qui ne savait plus quoi faire. Mais Père savait toujours quoi faire. C’est pourquoi toutes ces photographies étaient fausses. Avec toutes ces fausses images, avec tous ces faux visages, il avait commencé à faire froid dans la pièce. Je voulais me lever de ma chaise, mais ma robe était restée gelée sur le bois. Ma robe était transparente et noire. Quand je bougeais, il y avait un crissement. Je me levai et touchai le visage de Père. Il était plus froid que tous les objets dans la pièce. Dehors, c’était l’été. Les mouches laissaient tomber leurs asticots en volant. Le village s’étendait le long du large chemin de sable. Celui-ci était chaud et brun, et son éclat brûlait les yeux.

Le cimetière était fait d’éboulis. Sur les tombes il y avait de grosses pierres.

Lorsque je regardais vers le sol, je voyais que les semelles de mes chaussures étaient tournées vers le haut. J’avais marché tout le temps sur mes lacets. Ils étaient derrière moi, longs et épais. A leurs extrémités ils se rejoignaient et formaient des boucles.

Deux petits hommes chancelants soulevèrent le cercueil du corbillard et le plongèrent dans la tombe avec deux cordes usées. Le cercueil se balança. Leurs bras et leurs cordes ne cessèrent de s’allonger. Malgré la sécheresse, la tombe était pleine d’eau.

Ton père a beaucoup de morts sur la conscience, dit un des petits hommes ivres.

Je dis : C’était pendant la guerre. Il a reçu une décoration pour vingt-cinq morts. Il a ramené beaucoup de décorations.

Il a violé une femme dans un champ de betteraves, dit le petit homme. Avec quatre autres soldats. Ton père lui a enfoncé une betterave entre les jambes. Lorsque nous sommes partis, elle saignait. C’était une Russe. Après cela nous avons appelé pendant des semaines toutes les armes des betteraves.

C’était à la fin de l’automne, dit le petit homme. Les feuilles de betterave étaient noires et recroquevillées par le gel.

Ensuite, le petit homme porta une grosse pierre sur le cercueil.

L’autre petit homme ivre continua :

L’année suivante nous sommes allés dans une petite ville allemande à l’opéra. La chanteuse chanta d’une voix si stridente, comme la Russe avait crié. Nous avons quitté la salle en passant dans la rangée. Ton père est resté jusqu’à la fin. Après cela il appelé pendant des semaines toutes les chansons es betteraves et toutes les femmes des betteraves.

Le petit homme but du schnaps. Cela glougloutait dans son ventre. J’ai autant de schnaps dans le ventre qu’il y a d’eau dans les tombes, dit le petit homme.

Ensuite, le petit homme porta une grosse pierre sur le cercueil.

A côté d’un crucifix blanc en marbre se tenait l’orateur. Il vint vers moi. Il avait ses deux mains enfoncées dans les poches de sa veste.

L’orateur avait une rose de la taille d’une main à sa boutonnière. Elle était en velours. Quand il fut à côté de moi, il tira une main de sa poche. C’était un poing fermé. Il voulait tendre les doigts, mais ne pouvait pas. La douleur faisait enfler ses yeux. Il commença à pleurer doucement.

En temps de guerre, on ne se comprend pas entre compatriotes, dit-il. Ils ne se laissent pas commander.

Ensuite, l’orateur porta une grosse pierre sur le cercueil.

Un homme corpulent se mit à côté de moi. Il avait une tête en forme de gourde et pas de visage.

Ton père a couché pendant des années avec ma femme, dit-il.

Il m’a fait chanter quand j’étais ivre et m’a volé de l’argent.

Il s’assit sur une pierre.

Alors une femme sèche et ridée vint vers moi, cracha par terre et me lança « pouah ».

L’assemblée funèbre se tenait de l’autre côté de la tombe. Je regardai vers le bas et fus effrayée, car on voyait ma poitrine. J’étais gelée.

Tous avaient leurs yeux dirigés vers moi. Ils étaient vides. Leurs pupilles dardaient derrière leurs paupières. Les hommes avaient des fusils pendus à leurs épaules, et les femmes agitaient leurs rosaires.

L’orateur triturait sa rose. Il lui déchira un pétale rouge sang et le mangea.

Il me fit un signe de la main. Je sus que je devais maintenant faire un discours. Tous me regardaient.

Aucun mot ne me vint. Les yeux me montèrent à travers la gorge jusqu’à la tête. Je mis ma main à la bouche et me mordis les doigts. Au dos de ma main on vit les taches de mes dents. Mes dents étaient brûlantes. Des commissures de mes lèvres s’écoula du sang sur mes épaules.

Le vent avait arraché une manche de ma robe. Légère comme un souffle et noire, elle flottait en l’air.

Un homme posa sa canne contre une grosse pierre. Il mit son fusil en joue et tira sur la manche. Lorsqu’elle tomba devant mon visage, elle était pleine de sang.

L’assemblée funèbre applaudit.

Mon bras était nu. Je sentais comme il se pétrifiait au contact de l’air.

L’orateur fit un signe. Les applaudissements cessèrent.

Nous sommes fiers de notre communauté. Nos valeurs nous préservent du déclin. Nous ne nous laissons pas insulter, dit-il. Nous ne nous laissons pas calomnier. Au nom de notre communauté allemande, tu es condamnée à mort.

Tous dirigèrent leurs fusils vers moi. Dans ma tête il y eut une détonation assourdissante.

Je tombai sans toucher le sol. Je restai allongée en l’air, de travers au-dessus de leurs têtes. En silence j’ouvris les portes. Ma mère avait vidé toutes les chambres.

Dans la chambre où le corps avait été exposé, il n’y avait qu’une longue table. C’était une table d’abattage. Dessus, il y avait une assiette blanche qui était vide et un vase avec un bouquet de fleurs blanches abîmées.

Mère avait une robe noire transparente. Elle avait un grand couteau dans la main. Mère s’avança devant le miroir et, avec le grand couteau, coupa sa natte épaisse et grise. De ses deux mains, elle la porta jusqu’à la table. Elle la posa en mettant un bout dans l’assiette.

Je resterai en noir toute ma vie, dit-elle.

Elle alluma la natte à un bout. La natte était étendue sur toute la longueur de la table. Elle brûla comme une mèche. Le feu léchait et dévorait.

En Russie, ils m’ont tondue. C’était la punition la moins grave, dit-elle. J’avais tellement faim que je chancelais. La nuit je me traînais jusqu’à un champ de betteraves. Le gardien avait un fusil. S’il m’avait vu, il m’aurait tuée. Il n’y avait pas un bruit dans le champ. C’était à la fin de l’automne, et les feuilles de betterave étaient noires et recroquevillées par le gel.

Je ne vis plus Mère. La natte brûlait encore. La pièce était pleine de fumée.

Ils t’ont tuée, dit ma mère.

Il y avait tellement de fumée dans la pièce qu’on ne se voyait plus.

J’entendais ses pas juste à côté de moi. Les bras étendus, je la cherchais à tâtons.

Elle accrocha tout à coup sa main osseuse dans mes cheveux.

Elle secoua ma tête. Je me mis à crier.

J’ouvris les yeux. La chambre pivotait. J’étais dans une boule de fleurs blanches abîmées, enfermée.

Alors j’eus le sentiment que l’immeuble se renversait et se vidait dans le sol.

Le réveil sonna. On était samedi matin, il était cinq heures et demie.

Première mise en ligne le 15 décembre 2009

© Herta Müller _ 2 décembre 2010

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