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Bernhard, Beckett, Allemagne, 1968 : misère de la littérature

Extrait d’une lettre de Siegfried Unseld à Thomas Bernhard, 15 juillet 1968

En 1967, les éditions Suhrkamp publient le troisième livre de Thomas Bernhard, Perturbation (Verstörung en allemand). Dans la passionnante édition de la correspondance de l’éditeur Siegfried Unseld (aussi important en Allemagne qu’un Gallimard, pour la littérature d’après-guerre) avec l’auteur, on découvre que ce dernier se plaint des chiffres de vente peu élevés de ce livre, alors que ses deux premiers romans, Gel et Amras, l’ont placé parmi les auteurs les plus importants de son temps : « Qu’une maison d’édition aussi importante et bonne que la vôtre n’ait pas pu vendre plus de 1800 exemplaires de mon livre est tellement absurde qu’aucun homme ne le croirait si je le disais, car même si j’allais tout seul à travers le pays avec mon sac à dos, j’en vendrais sûrement plus en quatre semaines ».

Unseld n’était pas favorable au titre du roman de Bernhard, et ce pour des raisons commerciales : il allait effrayer les acheteurs qui, la plupart du temps, cherchaient un cadeau à offrir… Mais s’il mentionne dans sa lettre le fait que le titre ait pu jouer dans cet échec commercial, il ne se fait aucune illusion sur le succès que peuvent avoir de véritables œuvres littéraires… C’était en 1968.

Vous savez que, chez Suhrkamp, Beckett est placé en première position et que nous faisons réellement beaucoup d’effort en sa faveur. Puis-je vous donner les chiffres de vente de Beckett ?

Molloy (publié en 1954) : 2554 exemplaires vendus

Malone (publié en 1958) : 1632 exemplaires vendus

L’innommable (publié en 1959) : 1476 exemplaires vendus

Comment c’est (publié en 1961) : 873 exemplaires vendus

Si l’on se réfère à notre statistique de vente électronique, ont été vendus environ 10 exemplaires par mois. C’est, si l’on veut, un résultat désastreux. Mais nous avons très peu de possibilités de changer cette situation, bien que nous nous y efforcions sans cesse. Beckett ne s’est pas plaint une seule fois de ces chiffres de vente, au contraire, il voit nos efforts et nous en remercie. Et nous connaissons en outre l’histoire de la littérature moderne. Pensez donc à un auteur avec qui vous pouvez véritablement vous comparer, pensez à Kafka. Son premier livre n’a pas été vendu à plus de 300 exemplaires la première année de sa parution.

Nous devons être patients, cher monsieur Bernhard.

© Laurent Margantin _ 15 août 2010

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