Œuvres ouvertes

Pourquoi Bernhard à Ohlsdorf

comment une maison devient la condition d’une oeuvre

Même si Bernhard aimait voyager et passer du temps au bord de la mer pour avancer dans un roman voire l’achever, l’acquisition de la maison d’Ohlsdorf (une ancienne ferme fortifiée) dès l’obtention du prix littéraire de la ville de Brême en 1965 a été une décision majeure pour lui. Elle traduit la volonté d’un écrivain de s’isoler et surtout de se protéger du monde pour écrire librement ce qu’il a à écrire – Montaigne n’est pas un des auteurs préférés de Bernhard pour rien.

Je continue la lecture de la correspondance entre l’éditeur Unseld et celui qui devient vite l’auteur-fétiche des éditions Suhrkamp. Dans leurs lettres, il est quasiment tout le temps question d’argent, de l’argent dont Bernhard a besoin pour vivre et surtout pour finir de payer cette maison dont il n’a payé qu’une partie à la signature du contrat de vente… Les trois thèmes scandent leurs lettres : argent, maison, œuvre, et ils sont évidemment indissociables. Pas d’œuvre sans la maison, pas de maison sans argent, pas d’œuvre sans argent donc que l’éditeur est régulièrement sommé de fournir, au risque de ne pas recevoir le manuscrit promis (et il y va très vite à travers Bernhard du prestige de la maison Suhrkamp elle-même, tellement l’écrivain autrichien est devenu une figure centrale de la scène littéraire allemande). La violence et la passion des deux épistoliers sont sans cesse provoquées et relancées par la question de savoir s’il est possible pour un auteur du niveau de Bernhard de vivre de son œuvre, donc d’avoir un toit solide, et l’écrivain se révèle être un redoutable homme d’affaires (c’est souvent cocasse, et le ton des lettres rappelle évidemment celui des oeuvres, comme s’il en allait du même combat, pour la littérature, pour l’argent). Grand écrivain et génial manager de sa propre œuvre pour qu’elle lui amène de quoi vivre dignement pour écrire l’œuvre, la combinaison n’est pas si fréquente.

En août 1969, Siegfried Unseld rend visite pour la première fois à Bernhard chez lui, dans la maison d’Ohlsdorf qu’il mettra quinze ans à restaurer. L’auteur a insisté pour que leurs affaires soient réglées là, sur son terrain. Unseld est définitivement pris au piège : la maison, l’œuvre, l’argent. La suite de leur relation découle de cette rencontre sur le terrain de chasse littéraire de Bernhard.

Voici comment Unseld décrit la maison et la vie qu’y mène Bernhard :

Ohlsdorf se trouve juste à côté d’un magnifique paysage de lacs de la Haute-Autriche : Traunsee, Attersee, Mondsee, Wolfgangsee (on a vu des laveuses qui lavaient leur linge dans l’eau pure du lac). La propriété de Bernhard est à 8 minutes en voiture de Gmunden au bord du Traunsee (il n’y a pas de station service sur ce parcours). Bernhard a restauré une ancienne ferme selon ses propres besoins, l’écurie et la grange ont été nettoyées et blanchies à la chaux ; on pourrait loger là la totalité des bureaux des éditions Suhrkamp. La partie habitée est aménagée de manière spartiate, avec une somptueuse salle de bain. On n’y est pas détourné du travail. Bernhard y vit tout seul. Dans la semaine passe une femme de ménage, parfois un paysan ou une paysanne pour lui apporter des œufs, du lait, ou bien, comme lors de mon séjour, un très bon schnaps produit ici même.

D’autres photos de la maison sur le site de la Société Thomas Bernhard

© Laurent Margantin _ 18 août 2010

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