Oeuvres Ouvertes

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Thomas Bernhard faiseur de théâtre

Bernhard toujours plus vertigineux

Une des lettres les plus virulentes qu’envoie Bernhard à son éditeur est datée du 12 avril 1974. Il y est question de théâtre. Les deux premières pièces de Bernhard ont déjà été représentées avec succès (Une fête pour Boris et L’ignorant et le fou), mises en scène par Claus Peymann et jouées par (entre autres) Bruno Ganz. Mais ce sont les éditions Suhrkamp qui sont chargées de négocier les contrats avec les théâtres où sont jouées les pièces de Bernhard. Et c’est contre cette situation que se rebelle celui-ci, après avoir vu une mise en scène de sa pièce L’ignorant et le fou à Munich, sans avoir été consulté sur le choix des acteurs ou du metteur en scène. Il s’agit, ni plus ni moins, selon Bernhard, du « massacre abject d’une de mes pièces de théâtre » réalisé par des « idiots provinciaux ». « Le rideau s’est levé et j’ai pris conscience de la catastrophe qui allait suivre », écrit-il encore, comme si « Beethoven, à l’improviste, était venu écouter la Neuvième ou la Septième Symphonie jouée dans une école de musique viennoise par un orchestre de la police ». Bernhard interdit donc à Unseld d’autoriser des mises en scène de ses pièces sans son aval, ou plutôt : il veut être le seul interlocuteur des théâtres, autant pour le montant des honoraires que pour le choix du metteur en scène et des acteurs.

Pour sa troisième pièce, La Société de chasse, il exige qu’elle ne soit jouée, dans un premier temps, qu’au Burgtheater à Vienne et au Schillertheater à Berlin, toujours avec Peymann et Ganz. Quitte à ce que sa pièce ne soit jouée qu’une seule fois, il faut que celle-ci fasse du bruit, qu’elle soit un événement si possible scandaleux, comme à Salzburg en août 1972, lorsque Peymann avait exigé de la direction du théâtre que, lors de la dernière scène de la pièce, il y ait une obscurité totale dans la salle, et qu’à cet effet elle fasse éteindre les éclairages de secours… ce qu’elle ne fit pas, provoquant la rage du metteur en scène. Ou bien, des années plus tard, la déflagration que fut à Vienne la pièce Heldenplatz.

Bernhard veut être en vérité le seul maître à bord, le « faiseur de théâtre », titre d’une autre de ses pièces. Quitte à tordre la réalité et à manipuler les autres comme il entend, et ici en premier lieu Unseld, qui lui donnera les pleins pouvoirs ou presque. Les éditeurs de la correspondance signalent en note une lettre de Peter Mertz à Rudolf Rach écrite le lendemain de la représentation de Munich, évoquée par Bernhard dans sa propre lettre, où celui-ci donne son accord pour qu’y soit jouée sa prochaine pièce, ce qui est interprété par Mertz comme un signe de contentement de l’auteur concernant la mise en scène qu’il vient de voir… Bernhard a donc bien trompé Unseld, lui jouant la comédie pour arrriver à ses fins. Où finit l’écriture avec lui, lorsqu’une lettre est encore une façon de se servir de la fiction pour agir sur le réel, ici son propre éditeur qu’il veut faire plier.

C’est bien le stratège Bernhard que nous donne à découvrir cet épais volume de lettres : année après année, le succès de ses œuvres s’amplifiant (en raison notamment de sa capacité à produire certains scandales autour de quelques-unes d’entre elles, notamment lors de la remise de prix), il impose de nouvelles conditions financières à Unseld, et de nouvelles règles dans la diffusion de son œuvre. Inutile de jouer ses pièces dans des dizaines de théâtre : il s’agit à chaque fois de produire un événement théâtral, c’est-à-dire de porter sa critique radicale de la réalité à un point d’incandescence jamais égalé par aucune œuvre avant la sienne. Il faut que tous les regards, via la presse et la télévision (il négocie lui-même les droits de retransmission), soient dirigés vers la scène où la société, dans toute sa cruauté et sa bêtise, est représentée. On pense à certaines lettres de Céline à Gallimard. Dans le contexte allemand, jamais on n’avait assisté à de telles scènes entre un éditeur et « son » auteur. Bernhard demande toujours plus d’argent, toujours plus de pouvoir, désireux de s’affirmer sur la scène du monde où, via ses œuvres, il pourra transformer le monde entier, son spectacle infâme, en théâtre, soit un lieu où toutes les violences sont concentrées. Année après année, des personnalités qu’il côtoie, comme Unseld ou Peymann, deviendront ses personnages, mais aussi des personnalités politiques dénonçant son œuvre, et toute l’Autriche sera devenue son théâtre enfin.

© Laurent Margantin _ 21 août 2010

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