Œuvres ouvertes

Du chemin parcouru (ou comment Internet nous a formés)

retour en arrière

En 1999 ou 98 je ne sais plus exactement, je commence à me servir d’internet – c’est-à-dire qu’en quelques clics je connecte une extension de ma cervelle (disque dur) – au monde extérieur, et je tombe sur une page noire d’écrivain que je me représente (effet Editions de Minuit, parisiennes) vivant dans un quartier de la capitale, solitaire, comme Kofler à Vienne. Bien surpris d’apprendre bientôt que l’écrivain en question vit en province, ça existe donc, les écrivains importants qui vivent en province.

En Allemagne, je suis loin de tout le milieu littéraire français. En quelques gestes sur le clavier, premiers contacts avec un écrivain qui a « à son actif » une bonne vingtaine de livres, et l’on converse librement, seul à seul et dans la foule des connexions – loin on se sent proche. Autres prises de contact autour de Remue : Jean-Marie Barnaud, qui lit généreusement un de mes (mauvais) manuscrits de poèmes, Philippe Rahmy, Ronald Klapka, quotidiennement via ce vecteur devenu essentiel de la littérature en train de se faire ou de se réfléchir, le mail, petit message miraculeux (je le ressens comme ça à l’époque), qui me connecte avec la France, alors que je suis si loin (et qu’évidemment j’en souffre, mais souffrance nécessaire), de l’autre côté d’une frontière européenne où je suis parti m’isoler pour travailler et apprendre une autre langue. Plus tard, en 2003, Laurent Grisel, Dominique Dussidour, Dominique Hasselmann, l’action Breton, pour moi décisive dans cet avènement d’un collectif remuant en littérature loin des cénacles éditoriaux.

Que d’échanges, que de découvertes, que de transformations de mon sentiment et de mon expérience de la littérature, plus si solitaire, plus si limitée à quelques idées préconçues ou figées dans la distance, dans l’extériorité à un monde que, forcément, on s’imagine. La littérature, c’est ce qui se fait seul mais aussi en association quotidienne avec d’autres, voilà ce que j’apprenais via le net, instrument prodigieux à l’écart du bruit littéraire que Valéry appelle la Bourse des Lettres, bien loin de la littérature conçue et pratiquée comme don et comme échange – « moments » (quelques années bien souvent, pas plus), qui font la littérature.

Internet permettait une pratique littéraire grâce à la création et l’activité de différents sites où on testait textes et images (D’autres espaces, la Revue des ressources), Internet, c’était ça, la possibilité à nouveau de montrer à des lecteurs et à d’autres auteurs ses brouillons, les lignes d’une écriture qui tremblait mais avançait quand on ne vendait plus partout que des produits clos, finis, bientôt – nous y sommes – sans vie.

Je crois que nous sommes désormais à un tournant : ces dix-douze années-là de tremblement d’écritures sur le net ont éveillé les esprits, formé des consciences à même désormais d’engendrer des œuvres, des vraies, libérées qu’elles sont, justement, du souci de faire produit clos, fini, mort.

© Laurent Margantin _ 27 août 2010

Messages

  • Lu votre article avec plaisir. Réaction spontanée : le temps va trop vite ! J’ai découvert l’usage du blog il y a deux ans seulement et mes repères et lieux de publication (en poésie et littérature) commencent juste à sortir du circuit traditionnel papier. Une douzaine d’années de retard, donc, comparé à ce que vous dites de la naissance de la galaxie littéraire numérique. Et pourtant je ne suis que trentenaire ! Mais longtemps vécu dans un endroit sans ADSL.
    Je reste réservée sur l’opposition que vous évoquez entre système clos, donc mort et le circuit numérique ouvert donc vivant. Le système clos, texte papier ?, n’est qu’un ensemble unidimensionnel et le numérique pluridimensionnel. Alors morts et vivants, comme anciens et modernes ? Je suis pour la pluralité des mondes !

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