Œuvres ouvertes

La marche au volcan

autre monde, ébranlé

L’homme en ces terres serait vite pauvre.

Sans nom, sans mémoire, sans passé.

Son présent, son avenir, il ne se les imaginerait plus.

Il n’aurait plus d’images de sa vie en tête, de sa vie telle qu’on lui avait racontée.

Il laisserait derrière lui toutes ses anciennes croyances, enfin : les leurs.

Il finirait par oublier le pays d’où il serait parti, pays qui n’aurait jamais été le sien.

Il marcherait simplement sur ce sol partout rompu, en quête de repères, mais il n’en trouverait aucun.

Bientôt plus de maisons au bord de la route, bientôt plus de goudron sur la route, bientôt seulement une piste.

Il avancerait comme d’autres, comme des dizaines d’autres en chemin vers ce point qu’on dirait au-delà de l’horizon, mais qu’aucun de ceux qui avanceraient ne pourrait se représenter.

On parlerait, parmi les marcheurs, d’un point ultime, non pas au ciel, mais sur cette terre, au bout de cette terre – une montagne vivante.

Peu à peu toute trace d’humanité disparaîtrait, il n’y aurait plus que des arbres, puis des buissons, puis plus que des lichens sur les scories partout éparpillées.

Terreur qu’on ressentirait de devoir habiter là où personne ne peut habiter. Châtiment qu’on se représenterait, pour un homme, d’avoir ici sa demeure, si près du feu.

La piste qu’il suivrait serait mince, se perdrait au milieu d’arbustes gris, finirait au bord d’un ravin.

Il se pencherait un instant au-dessus du vide, inquiet de voir le fond.

Sur la plaine, il verrait d’anciens cratères éteints depuis des millénaires, acteurs de tant de désastres telluriques enfouis sous des coulées de lave.

Effondrements, effondrements qu’il ne cesserait de reconnaître partout autour de lui.

Il ramasserait quelques scories, légères dans la main, puis les rejetterait sur le sol, soucieux de ne rien emporter avec soi là où il irait.

Après des heures de marche silencieuse, il ressentirait le besoin d’entendre sa propre voix, et il crierait des mots brefs dans toutes les directions.

Personne ne lui répondrait. Le ciel nuageux serait alors plus lourd, plus oppressant, et il croirait perdre toute parole.

Partout des pierres joncheraient le sol, matière projetée il y avait très longtemps des profondeurs, solidifiée en l’espace de quelques instants.

Rien, ici, ne se serait formé lentement, tout serait accident, rupture, chute – chaos.

Ainsi l’homme qui marcherait parmi ces pierres éparses et éclatées traverserait l’un après l’autre des paysages surgis brutalement, des paysages explosés.

Pays dont le sol serait travaillé par de multiples forces, pays dont le fondement serait toujours soumis à une violence démesurée, menaçant de s’effondrer à chaque instant, pourrait-on encore parler de « pays » ?

Il s’étonnerait de la présence de plantes et de fleurs dans cette zone de béances, poussant au cœur des anciennes coulées de lave.

Il chercherait en vain des signes sur le sol et ne verrait que des fissures.

Le ciel couvert laisserait tout de même passer la lumière du soleil, mais filtrée, recomposée par la réverbération d’innombrables cristaux
incrustés dans les roches magmatiques.

Aveuglé par cette lumière cristalline, il croirait voir de nouvelles couleurs.

Dans les buissons il découvrirait des variétés de vert, de marron et de gris, et dans ce qui déjà n’était plus de la terre, mais une espèce de sable sombre, les marques vives d’oxydation, autres verts, oranges, ocres, jaunes vifs qui paraîtraient jaillir de sa propre imagination.

Il entrerait dans un espace de vision, la sienne en même temps que celle de tous les autres qui, comme lui, passeraient là, marchant vers le même point inconnu.

Sur le promontoire, ultime effondrement.

Face à lui, il y aurait cet immense espace couvert d’une croûte épaisse et sombre, bombée à certains endroits.

Dessous, à quelques mètres de profondeur, des galeries, des tunnels – est-ce que de la lave y coulerait encore ?

Un nuage couvrirait légèrement le sommet du volcan. Des hommes en redescendraient, épuisés, ébranlés par ce qu’ils auraient vu.

Il chercherait un bref instant leur regard, mais leurs orbites seraient béantes.

Essoufflés, ils s’assiéraient à côté des buissons, dressés comme eux vers ce qui leur ferait face.

La plupart se tairaient, attendant la prochaine éruption qui bouleverserait à nouveau l’espace devant eux.

D’autres murmureraient, que personne n’écouterait.

Terre sèche et noire où nous ne sommes rien.

Terre où, devant ce cratère inutile et sablonneux en bas, nous pouvons envisager notre mort.

Terre qui n’est même plus terre, mais ossements pulvérisés, brûlés, et rassemblés au bout du monde.

Terre jetée, brisée.

Terre venue du plus sombre et projetée vers l’océan profond.

Nous te saisissons et te gardons dans nos mains, terre noire.

© Laurent Margantin _ 14 septembre 2010
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