Oeuvres Ouvertes

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Le Livre de Franza (extrait 2) / Ingeborg Bachmann

Troisième chapitre : Les ténèbres égyptiennes (nouvelle traduction de Françoise Rétif)

Ils sont allés dans le désert. La lumière vomissait au-dessus d’eux, le crachat du ciel, accompagné d’une odeur chaude, propre. Le grand asile, le grand purgatoire impossible à quitter, bien qu’ouvert de tous côtés : impossible à quitter, arabe, libyen comme le cristal de roche dans ses subdivisions, d’un grain fin, pierreux, poli par le sable, la pierre dans sa bizarrerie, pour tout dire saharien. Le Sahara. L’asile les avait accueillis.

« Même l’étranger »… « Car quoi qu’il puisse faire ensuite (l’étranger), jamais il ne… ». Martin nettoyait ses lunettes de soleil, les barbouillait de sable. « Jamais il ne pourra oublier. Et il garde — » . Martin essaya encore une fois. Que garde-t-il, ou bien qu’est-ce qui le garde, l’étranger ? « Il garde la nostalgie (du désert) jusqu’à sa mort ».

Tout est vide et plus présent que ce qui se donne pour présent. Pas le néant, non, le désert n’a rien à voir avec le néant des spéculations de titulaires de chaires universitaires. Il échappe à la détermination. « C’est quelque chose d’exclusif qui ne tolère rien à moitié ». Martin lisait, car il se fiait encore à ses livres, et comme cela l’agaçait de ne pas voir à travers ses lunettes et de ne pouvoir éprouver ce qu’on lui racontait, il finit, au grand soulagement de Franza, par fermer le livre. Pour lui il n’y avait ici rien d’exclusif et rien à moitié non plus. La seule chose qui le rendît pensif était qu’une ville s’arrêtât brusquement, que Le Caire, un territoire de trois millions d’êtres humains, se transformât en territoire de sable, quand d’autres villes se prolongeaient en jardins ouvriers ou en cités périphériques. Ici, en l’espace d’un mètre, la ville était abandonnée, la route remplacée par une piste, et, à cause de Franza, il aurait souhaité qu’il y eût à la dernière maison un arrêt de bus où ils auraient pu descendre.

Neuf heures de trajet. La prédiction lui traversa brusquement le corps jusqu’à la moelle, terriblement. Le bus du désert, qui avait pris son temps dans la ville, augmenta sa vitesse après les premiers cent mètres de piste, comme s’il commençait à se sentir dans son élément et avait l’intention de montrer ce qu’était un bus du désert. Sans arrêt jusqu’à Suez.

(…)

Elle avait déplié sur sa tête La Gazette égyptienne et Martin tripotait sans cesse son chapeau de coton blanc qu’il trouvait ridicule. Non, il ne savait pas vers où elle faisait route, et il fallait qu’il s’en tînt à ses cartes et ses plans et ses prospectus, qu’il crût à un bungalow au bord de la mer et à des liaisons par avion et par bus. Depuis qu’elle était descendue en chancelant du bus, un combat avait commencé en elle, en elle deux adversaires s’attaquaient avec une détermination véhémente, sans rien dire d’autre que : Moi ou Moi. Moi dans le désert. Ou Moi et l’autre. Et exclusifs et ne tolérant rien à moitié, Moi et Moi commencèrent de s’affronter.

(…)

Dans la Vallée des Rois, il alla d’abord seul. Toute la journée il s’enfonça dans les galeries, dans les tombes souterraines. Le soir, en rentrant, il rencontra les deux jeunes Arabes. Il dîna avec Franza, puis retourna au village et y retrouva les deux hommes. Ils descendirent le long du Nil, prirent un bateau et il rentra tard. Franza se réveilla et dit : je sais où tu étais. Et tu as couché avec quelqu’un. Martin ne répondit pas, dit seulement : il faut que tu viennes avec moi une nuit sur le Nil.

Enigme. Une nuit au bord du Nil, une nuit où je ne serai jamais, au bord du Nil, quand ce ne seront pas les lampes des villages, mais les étoiles qui seront allumées. (Au bord du Nil, du Nil supérieur, loin des années d’ombre sans aucune étoile au ciel de ma bouche).

Martin qui, de nouveau « absolument épaté », comme il disait, grimpait sur les temples ou bien s’arrêtait pour examiner les géants de pierre, traversait avec elle les forêts de pierre, de colonnes, cette nécropole monumentale, Martin vit que Franza ne faisait que frissonner. Elle ne voyait pas la Thèbes « flamboyante de couleurs » que Martin imaginait à l’aide des couleurs subsistantes, ce petit ciel étoilé dans les tombes, il voyait les avenues d’or menant aux colosses, et elle ne voyait que le désert, elle restait immobile, assise ou debout, oppressée sous ces colonnes, c’était sans doute une merveille du monde, sans aucun doute, tant de choses adressées à la mort, et une telle offrande magistrale qui lui était faite, et un si grand hommage, et la continuité temporelle en elle, ne cherchant pas l’éternité, mais la prolongation dans le temps par l’or et la pierre et la momification et le dessin. Elle apprit facilement à lire les signes. Jamais une histoire dont elle avait tout ignoré n’avait été aussi facile à apprendre, ici tout était écrit, pas de message, mais une histoire.

Franza dit : ils ont profané les tombes. Martin crut d’abord qu’elle pensait aux pilleurs de tombe dont il était question dans les conférences qu’il tenait et à cause de qui on avait cherché des cachettes toujours plus profondes pour les morts et les tombes. Mais elle n’en démordait pas. Non, pas les pillards. Les Blancs. Les tombes, ils les ont… Ils ne laissent même pas reposer les morts. Les archéologues. Ils ont déporté les morts. Elle fixa l’intérieur de la tombe de Toutankhamon et dit : c’est une infamie, tout cela est une immense infamie. Tu ne me comprends pas ? Ils sont ainsi. Je ne peux pas regarder cela. Toute cette infamie se rassemble en moi, car sinon personne ne la ressent.

C’est avec de telles représentations inconciliables qu’ils traversèrent la ville des morts et Martin ne recommença de compter avec le présence de Franza que lorsqu’elle vit les signes grattés, à Dêr el-Bahari, dans le temple de la reine Hatshepsout, dont tout signe et visage avaient été extirpés des parois, une destruction continue, mais qui n’était pas due aux pillards ni aux archéologues, cela avait été détruit du temps de la reine ou après sa mort, par le troisième Thoutmès. Tu vois, dit-elle, mais il a oublié qu’à l’endroit où il l’a supprimée elle resterait quand même. Elle est donnée à lire parce qu’il n’y a rien là où elle devrait être. Martin n’était pas sûr de bien comprendre ce qu’elle voulait dire, mais il n’avait effectivement jamais rien vu d’aussi étrange, cette rage destructrice, se manifestant à coups de burin, cette volonté d’effacer une grande figure, et il se demandait pour quelles raisons cela s’était produit, car il n’y avait rien à lire sur le sujet, et si l’orgueil avait été la motivation du troisième Thoutmès, alors il aurait dû l’assouvir aussi sur de nombreuses dynasties antérieures. Mais le temple des Hatschepsut était encore là, une lumière de pierre dans cette ville de morts, grec mille ans avec la Grèce. Plus jamais les Grecs. Martin espérait qu’il n’aurait pas à s’arrêter à Athènes pour voir encore une fois quelques fragments grecs anodins, après cela ce n’était plus vraiment possible. Mais Franza n’avait aucune compréhension pour ce genre de considération, elle disait seulement : il n’a pas pu la détruire. Pour elle, tout cela n’était pas de la pierre ni de l’Histoire, mais quelque chose qui la préoccupait, comme si cela s’était passé hier.

© Laurent Margantin _ 16 septembre 2010

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