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Oeuvres Ouvertes : La vraie vie d’Arthur Rimbaud, par Charles Olson

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

La vraie vie d’Arthur Rimbaud, par Charles Olson

Traduction d’Auxeméry

Voici ce qu’ils ont fait, Paul et sa bande
eux qui s’étant saisi du rêveur juif à tête rouge sang
l’ont fait virer au blême à leur image et transformé en Christ.
(A partir de là il va de soi que nous ne parlerons
pas de l’homme mais du monstre qu’ils ont fabriqué)

Et puissent les hommes promptement en venir au jour
où connaître ces créatures pour ce qu’elles sont.

Ce que font sainement les vers sous le sol a son sens en soi.
Mais ce que ces choses-là qui rampent ont fait
pendant dix-huit cents et quatre-vingt dix ans
est clair abominablement
quant à la mort d’Arthur Rimbaud.

L’anti-Faust s’écrie :
Voyez, voyez, c’est la merde du Christ qui salope le fondement !
Maudit, maudit, maudit soit le Christ, avec sa Croix.


Car Arthur Rimbaud, lui, savait aimer.
Une des premières choses qu’il aima ce fut la barque des tanneurs
qu’ils prennent pour rejoindre leur radeau ancré sur la Meuse
et y mettre leurs peaux à tremper.
Il aima deux citronniers au Bois d’Amour
sur les franges de sa ville des Ardennes.
Il aima Izambard son professeur.
Puis il découvrit la verge
avec laquelle pissa Christ avant (oui, Lui) de grimper à la poutre
et de pomper entièrement le sang
qui fait s’ériger la verge.
Ithyphalliques et pioupiesques * :
par le sexe s’en vint donc le poète.
Ce fut péché, la souillure qui, petit, lui fit choc.
Première Communion. Lisons :
« Toute l’affection et la chaleur de son cœur ne trouvant nul
exutoire au foyer il les reversa sur le Jésus Christ qui,
mourant pour le sauver, lui donnait plus d’amour
qu’il n’en avait jamais reçu de sa mère. »
On raconte qu’il s’attaqua à un groupe de garçons plus grands
que lui quand il les vit jouer avec l’eau
bénite dans les fonts à la porte de l’église, et s’asperger
l’un l’autre avec.
L’anthropologue écrit : L’eau bénite vient en droite ligne de l’urine.

Résultat : « Je suis celui qui deviendra Dieu. »
Arthur Rimbaud était à 16 ans
paré pour le dérèglement de tous les sens *
prêt pour le divin fatal anéantissement *.

Passons sur son arrivée à Paris, ses amours avec Verlaine
l’écriture des Illuminations à 17 ans
le temps des hashishins (des Assassins, comme il dit)
sinon pour noter que les violences dans sa vie
et la fureur des visions qu’il eut de Dieu
révèlent une nervosité rivée serré, la tension du dos
d’un porteur de Croix,
la raideur de pierre que requièrent Paul et tous ses papes.
Rimbaud est en son Supplice, l’imagerie est la même
le reniement la preuve, il est, lui aussi, cet amant crucifié.
N’obscénarisons pas, malgré notre exaspération,
car la beauté n’a pas encore été déformée,
ce garçon est toujours poète, son corps intact.
C’est là l’anti-martyr, l’anti-saint, ne pas s’y méprendre :
impossible de considérer qui que ce soit d’aussi sérieux,
d’aussi impliqué qu’Arthur Rimbaud.
La vie entière est religion, c’est la suprême
morale des modernes : RIMBAUD LE MOT.
Il nous faut reconnaître le traquenard : nul ne confesse Dieu plus
que nous qui gribouillons des Merde à Dieu.

Le virage se produisit quand il eut 18 ans :
l’Époux Infernal et la Vierge Folle * est l’un des
premiers chapitres d’Une Saison en enfer à avoir été écrit,
sinon le tout premier, en avril 1873.
Abrupt, il rejetait son amour : « J’ai aimé un porc ! »
Il profanait, comme pour Christ : « Ne me rappelle pas le goût de la merde. »
« La débauche est bête, le vice est bête. » *
Il y eut deux tentatives d’exorcisme, toutes deux dans la grange de la ferme de Roche.
D’abord il rédigea le testament, écrivant au calme pendant
que le reste de la famille s’affairait aux travaux des champs.
(Le livre fut interrompu par Verlaine, Londres et Bruxelles :
à Roche il était obligé de faire dix kilomètres à pied pour aller boire.)
Livre Païen ou Livre Nègre * : revenir avant le Christ.
Nègres et païens ne sont pas couverts de l’excrément
mais lui, Arthur Rimbaud n’en était pas lavé, se savait pris au piège :
Christ tenait ferme
Que le livre soit.
D’autres aussi ont lutté pour être libres.

Il importe de noter qu’il publia le livre. Il envoya des exemplaires.
Il suivit les exemplaires à Paris. Et qu’advint-il ?
Les amis * le traitèrent de sodomite
Ce gamin cet amant ce poète. Il avait tailladé les mains de Verlaine
avec un couteau. Il avait juré de se tatouer le visage.
Ce sont là actes sexuels d’instinct, rien qui permette de juger.
Mais les enfants du Christ le jugèrent.
Lui, son apologie aux lèvres, eux le renièrent.

C’est alors qu’il s’en revint à pied à Roche
et brûla tous les manuscrits en sa possession,
toutes les lettres qu’il avait reçues, tous ses livres,
et tous les exemplaires d’auteur d’Une Saison en Enfer qu’il n’avait pas distribués.
« Merde pour la poésie ! » *

II

Six ans durant il erra en Europe :
ce fut en fin de compte un avant-goût de l’Abyssinie.
Il s’en vint jusqu’à Java.
L’incident le plus remarquable est daté de Stuttgart, février 1875.
Rimbaud avait 20 ans. Verlaine lui avait demandé la permission de lui rendre visite :
« Aimons-nous l’un l’autre en Jésus Christ. »
Verlaine arriva « un rosaire à la pince ».
Trois heures plus tard il reniait son Dieu, faisait
« saigner à nouveau les trente-six plaies de Notre Seigneur ».
Termes de Rimbaud, à noter. Le long des berges du Neckar
ils parlèrent religion. Verlaine, défendant Christ, frappa Rimbaud.
Rimbaud rendit les coups. Verlaine fut retrouvé inconscient
le lendemain matin par des paysans et transporté en ville en charrette.
L’Abyssinie est le désert de Rimbaud, l’abnégation.
Se souvenir qu’on est au dix-neuvième siècle après Christ.
Martyrs exportent café, trafiquent fusils, vendent esclaves.
Onze ans donc, de mortification sur la côte des Somalis.
Pour conclure, au Harar il contracta la syphilis :
on se sait s’il fut jamais guéri complètement
mais comme il pensait être contagieux
il se tint rigoureusement à l’écart des autres
il mangeait seul, il restait à part.
Il mena une vie frugale, vertueuse. Il portait du coton bon marché, amassa sous sur sous.

Il fit commerce de biens autrement curieux que fusils et esclaves :
Ilg le conseiller suisse de Ménélik, le Lion de Judas d’alors, écrit :
… le fatras que vous m’avez envoyé…
tenter de vendre des perles de rosaire, des croix, des crucifix
est plus dangereux qu’un voyage au désert
… des carnets de notes à des Abyssins (Livre Païen ou Livre Nègre *)
qui ne savent même pas les usages secrets auxquels de telles commodités
peuvent être appliquées… c’est grand dommage… médailles religieuses, eau-bénite car
c’est grand dommage que vous n’ayez pas quelque madone de perle gravée
à m’envoyer — ou quelques cents de cornes à chaussures.
Mgr Jarosseau écrit : il vécut dans l’abstinence et la chasteté
… moine bénédictin… il aurait pu, à raison, être Trappiste.
Sa charité (« La Charité est cette clé » *) était à profusion,
sans ostentation et discrète, rapporte son employé Bardey.
Son caractère resta le même. Le négociant Savouré, s’adressant à lui :
il semble que tout le monde dise maintenant « Rimbaud, la terreur des chiens ».
L’amour lui resta : Djami le boy du Harar son proche serviteur
qui trempa ses pieds de larmes quand il gisait à bout de forces sur le quai d’Aden.

Frappé à mort. Suivons à présent l’histoire au plus près, telle que la raconte Starkie. Cela débuta simplement par un élancement chronique dans la rotule droite. C’était en février 1891, et Rimbaud pensa qu’il s’agissait d’un rhumatisme provoqué par l’humidité de l’hiver au Harar. L’exercice et la chaleur du printemps y remédieraient. Il poursuivit son existence ordinaire, premier debout dernier couché, prêtant les yeux à tout par lui-même, avec des marches de 20 à 40 kilomètres par jour sur des sentiers qu’une mule n’aurait pas empruntés, des chevauchées de 100 miles au travers de pistes de montagne escarpées.

Le battement de la douleur persista, nuit et jour. Alors il remarqua des gonflements sur et sous l’articulation. Veines variqueuses, décida-t-il, et il les banda fortement comme avec un manchon chirurgical, et il monta à cheval. Fièvre ensuite, nausée. Le mal s’étendit à la cuisse, au mollet. La circulation sanguine fut contrariée, mais la douleur allait maintenant de la cheville à la hanche. Perte du sommeil.

Après six semaines il fit transporter sa couche dans le magasin où il pouvait avoir l’œil sur ses serviteurs qui pesaient les grains de café et le musc. La jambe tout entière devint raide en une semaine, la cuisse et le mollet réduits à rien tandis que le genou sur la rotule avait pris le double du volume normal.

Il n’y avait pas de docteur au Harar. Il décida de descendre vers la côte et vers Aden. Il ordonna de construire une litière avec un auvent de toile, et vendit son affaire à perte. Il partit le 2 avril, avec seize hommes pour le porter.

Nous avons ses notes brutes sur les quatorze jours et nuits. La force de l’habitude les lui fit prendre. Les porteurs étaient maladroits, il pleuvait et leurs pieds nus glissaient sur la vase et les pierres instables. Le brancard était grossièrement construit et, à chaque secousse, il se disait qu’il allait lâcher. Il essaya de monter une mule en liant sa jambe à un piquet et en l’étendant sur le cou et la tête de l’animal mais la douleur fut plus grande que ce qu’il pouvait endurer et il revint au brancard.

Le neuvième jour un orage dispersa la caravane, le séparant des chameaux et des provisions. Trente heures durant il n’eut rien à manger et à boire ; seize heures durant la pluie tomba dru et il gisait sur son brancard sans abri incapable de bouger sous le déluge. Sur la piste à nouveau les porteurs se découragèrent, se firent méchants. A la halte du soir du 14ème jour ils jetèrent la litière à bas de colère, et Rimbaud s’écroula de douleur.

Le docteur à Aden vit que l’amputation était nécessaire mais en refusa la responsabilité. Six jours durant Rimbaud resta étendu la jambe attachée et levée vers le plafond, dans la chaleur déjà lourde de l’été, le dos écorché et plein de bleus à force de rester si longtemps sans soin.

Ils le mirent dans le bateau pour Marseille où il fut immédiatement emmené à l’hôpital. « Je suis très malade », écrivit-il à sa mère. « Je suis devenu un squelette, mon genou droit a enflé jusqu’à devenir énorme et ressemble à une citrouille. En tout cas je serai infirme pour le reste de ma vie. Je ne peux pas sortir du lit. Que vais-je faire ? Quelle vie gâchée ! Ne pouvez-vous pas m’aider ? »

Elle vint. Il perdit sa jambe. Il perdit, aussi, l’illusion de onze ans d’absence : sa mère était la même femme dure — plus vieille et plus rigide — qui avait rendu sa jeunesse si aride. Mais naquit entre Arthur et Isabelle, la jeune sœur qu’il avait à peine connue, une forte amitié. C’est à elle que les dernières lettres furent adressées.

Chère sœur. Tu ne m’as pas écrit. Que s’est-il passé ? Nous avons, ainsi, nous tous trop à supporter en même temps. Quant à moi, je ne fais que pleurer, nuit et jour. Je suis un homme mort ! Je suis infirme pour la vie ! Dans une quinzaine, je pense, j’irai bien, mais je ne pourrai marcher que sur des béquilles. En ce qui concerne une jambe artificielle, le docteur dit que je devrai attendre longtemps, six mois au moins. Je ne dors pas la nuit. La vie n’est que détresse lamentable, détresse sans fin. Pourquoi donc sommes-nous en vie ?

Quel ennui, quelle fatigue, quelle misère, quand je pense à tous mes voyages, et combien j’étais actif il y a cinq mois. Où sont les randonnées dans les montagnes, les chevauchées, les marches, les déserts, les fleuves et les mers ? Maintenant tout ce que j’ai c’est la vie d’un infirme sans jambe. Ma vie est finie ! Je ne suis rien qu’un tronc d’arbre mort.

Rimbaud resta à l’hôpital jusqu’à la fin de juillet puis il revint à la maison familiale de Roche, pour se cacher. Il avait écrit à sa sœur depuis Marseille : En France, à part toi, je n’ai pas d’amis, pas de connaissances, personne. Elle avait préparé sa plus belle chambre pour lui, avec des fleurs, et son cœur s’emballa quand il s’arrêta sur le seuil et s’écria : « Quoi, mais c’est Versailles ici ! »

Il avait enterré la mère. Le docteur Beaudier rapporte qu’un jour où elle lorgnait autour de la porte le visage de Rimbaud se durcit et se figea et que s’adressant à elle sèchement, il lui dit de sortir. Seule sa sœur l’épaulait pour monter ou descendre les escaliers, c’est elle qui déroula ses épais tapis orientaux et l’aida à faire ressembler la chambre, autant que possible, à Harar. Les dimanches quand le cheval ne servait pas au travail de la ferme elle le promenait dans la vieille carriole pour aller voir les gens.

L’insomnie persista et la douleur continuelle ne faiblit pas. Le moignon de la jambe coupée enflait, apparemment, un mal insupportable se mit à vivre dans l’aisselle droite et le bras droit fut privé de sensation. Rimbaud préférait au soporifique du docteur une tisane de graine de pavot qu’Isabelle cueillait au jardin. Une tasse le libéra de ses réserves et il ressentit alors quelque chose qu’il n’avait jamais auparavant ressenti, un désir de confidences, une envie d’ouvrir son cœur. Isabelle fermait les volets et les portes de la maison, en plein jour, enlevait les lampes et les bougies, et tout en faisant doucement tourner un petit orgue de Barbarie il racontait l’histoire de sa vie, racontait les rêves de son passé et ses espoirs secrets pour l’avenir. Le langage dans lequel il s’exprimait n’avait rien à voir avec la langue de tous les jours, il était plein de tours de phrase orientaux et d’images orientales. Il vivait dans un rêve éveillé et revenait aux visions de son enfance. Tout ce qu’il avait enseveli au plus profond de lui-même durant vingt ans faisait craquer la dure croûte brune d’Abyssinie.

Parfois dans la chaleur quand la nuit était tombée les gens du village venaient et debout près de la fenêtre ils écoutaient jouer l’orgue et les incantations descendantes et ascendantes de la voix de Rimbaud. Ils pensaient qu’il était devenu fou, là-bas en orient, et qu’on jouait la musique pour apaiser ses nerfs.

Avec l’usage répété de la tisane de pavot l’état d’hallucination devint permanent. Une nuit, s’éveillant soudain et oubliant momentanément qu’il était infirme, Rimbaud sauta du lit pour se lancer à la poursuite de quelque chose qu’il avait vu en imagination dans la chambre, et il tomba lourdement sur le plancher. Sa sœur, entendant le brut de sa chute, se précipita à son aide et le trouva étendu impuissant et confus. Elle l’aida à se remettre au lit. Sa chute ne lui avait causé aucune blessure mais elle l’avait ramené à la réalité et fait sortir de son rêve prolongé. Il se demanda alors ce qu’il avait révélé de son moi intérieur quand il était sous l’influence de la tisane de pavot, et il refusa de s’y adonner encore. Par la suite il n’usa plus d’opiacés et ses souffrances gagnèrent en intensité, les jours passant.

Peu à peu il perdit presque entièrement l’usage de son bras droit. Il devint encore plus dépendant de sa sœur. Elle lui coupait sa nourriture, morceau par morceau, et lui donnait à manger. Il était surtout hanté par la terreur de devenir complètement paralysé. Il ne pouvait plus se servir de ses béquilles et dans la vieille carriole, sans ressorts ni roues de caoutchouc, conduire sur les routes de campagne était un supplice. Il s’abstint entièrement de sortir et s’asseyait seulement sous un marronnier dans la cour et parlait du passé pendant que les larmes coulaient sur ses joues émaciées.

Le temps cette année-là fut mauvais. Roche est dans le nord de la France près de la frontière belge et il y eut de la pluie et du brouillard tout l’été. Le 10 août un orage se leva pendant la nuit et il gela ensuite et les arbres en furent dénudés comme si l’automne était déjà arrivé.

Les récoltes pourrirent sur pied dans les champs et bien furent brûlées par le gel précoce. Rimbaud, qui avait toujours aimé la chaleur et le soleil, n’eut plus qu’une idée : s’échapper de Roche, revenir aussitôt que possible à Harar. S’il pouvait au moins atteindre Marseille, la porte de l’Orient, sa santé certainement s’améliorerait. Le 23 août 1891 il partit.

Le voyage commença mal. Angoissé à l’idée qu’il se passe quelque chose qui lui fasse rater son train il était debout et habillé dès trois heures du matin et il insista pour être conduit à la gare qui se trouvait seulement à trois kilomètres de là pour prendre le train qui ne partirait pas avant six heures et demie. En chemin pour la gare, cependant, le cheval, regimbant pour avoir été perturbé en plein milieu de la nuit, s’arrêta sur la route et refusa de se laisser fléchir. Il n’y avait pas de fouet sur la carriole, et Rimbaud sortit sa ceinture de cuir pour le frapper et le faire bouger. Mais quand finalement ils atteignirent la gare le train était déjà parti depuis deux minutes.

Qu’allait-il faire ? Les cahots de la carriole lui causaient une extrême souffrance et il songea à attendre à la gare pendant les six heures où allait venir le prochain train ; mais le brouillard froid du matin et la salle d’attente sans chauffage lui donnèrent des tremblements. Il prit la décision de rentrer à la maison. À neuf heures trente il montrait à nouveau son impatience. Au moment même où il partait son exaltation tomba et ce fut comme si soudain la connaissance lui vint qu’il ne reverrait plus jamais son foyer. En le parcourant du regard les larmes lui vinrent aux yeux et dans un moment de faiblesse il s’écria : « Seigneur, ne trouverai-je pas une pierre où reposer ma tête, une demeure où mourir ? Je voudrais ne pas partir, j’aimerais voir mes amis autour de moi et leur distribuer tout ce que je possède. » Il s’accrochait à sa mère et à sa sœur tout en pleurant, mais son moment de relâchement était passé, et dès qu’il entendit le pas du serviteur de la ferme arriver pour le porter à la carriole, il fut prêt et dit : « Non, il faut que j’essaie de tenir bon. »

Les docteurs de l’hôpital de Marseille diagnostiquèrent que le mal de Rimbaud était une tumeur maligne, mais la question reste pendante aujourd’hui de savoir s’il ne s’agissait pas du stade tertiaire de la syphilis qu’il avait contractée à Harar. Cancer ou syphilis, le doyen des médecins, un vieil homme à cheveux blancs, conseilla à Isabelle de rester : « L’abandonner maintenant, ce serait de la cruauté. »

La mère, qui s’était opposée au voyage, resta dans le nord, à Roche, et n’envoya aucun mot. Huit ans après la mort de son fils elle eut l’expérience suivante : « J’étais agenouillée à l’église et disais mes prières quand quelqu’un est venu et s’est assis près de moi, quelqu’un que je n’avais pas remarqué. Soudain alors j’ai vu devant moi une béquille comme celles que le pauvre Arthur utilisait. J’ai tourné la tête et j’ai eu la surprise de voir que c’était mon pauvre Arthur. Même taille, même âge, même visage, peau blanche, pas de barbe mais une petite moustache, et une jambe en moins ; et cet homme jeune me regardait avec une sympathie et une gentillesse extraordinaires. Je n’ai pas pu, en dépit de tous mes efforts, retenir mes larmes, des larmes de chagrin, sans doute, mais il y avait aussi quelque chose que je ne pouvais pas expliquer, je savais que c’était mon fils chéri qui était à côté de moi. Et pendant toute la durée de la Messe j’ai pensé en moi-même : Est-ce donc mon pauvre Arthur qui est en train de m’attendre ? Je suis prête. Je t’en avertis, ma fille, pour quand je ne serai plus là. »

Chaque jour quand il s’éveillait Rimbaud trouvait ses membres si courbatus qu’il était incapable de faire un mouvement tant qu’il ne les avait pas délivrés de l’immobilité de la nuit. Son bras droit était maintenant complètement hors d’usage et la paralysie commençait à gagner son bras gauche ; un léger tic nerveux était perceptible sur sa jambe gauche, et son œil gauche n’arrivait pas à s’ouvrir plus qu’à moitié. En aucune position son corps endolori ne pouvait trouver ni aise ni repos.

Tous les matins un dispositif électrique était amené dans la salle et l’appareil installé sur son bras droit branché pour un quart d’heure. Durant le traitement sa main faisait des mouvements nerveux, spasmodiques, galvanisée automatiquement et mise en branle par l’activité, mais dès que le courant était coupé elle retombait, sans force.

Un jour la jambe artificielle toute neuve arriva, la jambe avec des articulations mécaniques commandée plusieurs mois avant, la jambe destinée à rendre la marche et la monte presque aussi faciles qu’elles l’avaient été pour lui quand il avait deux jambes de chair et de sang. Mais à présent, au moment où au bout du compte, la jambe arrivait, il ne pouvait même plus l’essayer, et c’est alors que soudain il s’effondra. « C’est la fin ! », cria-t-il à sa sœur, qui était là près de lui. « C’est vraiment la fin, et je sais que je vais mourir. »

Un autre jour il regardait à la fenêtre le ciel clair de Marseille et dit à Isabelle : « Je vais partir sous la terre dans l’obscurité pendant que toi, tu vas continuer à marcher dans la lumière du soleil. »

Puis vint le jour où le docteur vit une grosseur externe importante qui se développait dans l’aine de sa cuisse amputée.

Isabelle maintenant, quand elle s’asseyait les soirs près d’Arthur, faisait aussi souvent que possible tomber sa conversation sur le terrible mystère de la Messe, sur la Communion, la Confession et le pardon des péchés...………………...………………………………...

III

Quand ses membres furent morts et reposèrent comme branches sans vie le long de son corps
abattu sans plus de défense ils l’achevèrent, nonnes prêtres sœur.
Ils lui parlèrent d’un enfant de chœur en soutane bleu ciel, en surplis de neige blanche

— et entendant cela Rimbaud vit des colonnes d’améthyste, des anges de marbre et de bois.
Ils apportèrent des bougies et de la dentelle fine pendant que les hyènes se glissaient sur les remparts de Harar
et mangeaient le corps de Djami qui gisait gonflé dans la rue.
À l’hôpital de l’Immaculée Conception de Marseille Rimbaud pourrissait tout autant.
À Harar, c’était la famine : le gouverneur Ras Makonnen, l’ami de Rimbaud,
fit exécuter des indigènes parce qu’ils se nourrissaient de leurs propres enfants, mangeaient leurs frères.
Marseille, 28 octobre 1891, de la sœur à la mère, ceci :
« Ma chère mère, Dieu soit mille fois béni !
J’ai éprouvé dimanche le plus grand bonheur qu’il m’était possible d’avoir en ce monde.
Ce n’est plus un infortuné damné qui gît auprès de moi ;
C’est un martyr et un saint ; un de Élus.
Je baise le sol ! En pleurant et riant à la fois. Ô Seigneur !
Joie ! Joie ! Même dans la mort ! Même au-delà de la mort !
Que peuvent mort et vie, et l’univers entier, et tout le bonheur
du monde m’apporter maintenant, puisque son âme est sauvée ?
Seigneur, soulagez sa souffrance ! Aidez-le à porter sa croix !
Ayez pitié de lui, encore plus de pitié !
Vous qui êtes toute bonté, toute bonté ! Merci, Seigneur,
Merci ! »

Extrême Onction
(« — comme les anciens saints. — Les saints, des forts … Farce continuelle !) *
Il faut que je parte à Aden.
Il faut que je trouve des chameaux et organise la caravane.
Je peux marcher facilement sur ma nouvelle jambe.
Viens, Djami, partons ensemble. Les mules. Vois ce beau harnais.
Il nous faut travailler. Vite ! Vite ! Ils nous attendent.
Que diront-ils si nous n’arrivons pas au jour dit ?
Personne n’aura plus confiance en moi
Personne ne croira plus en ma parole

9 novembre 1891, Rimbaud, à la compagnie maritime :
« Je suis entièrement paralysé, et donc je désire embarquer au plus tôt.
Je vous prie de me faire savoir à quelle heure je pourrai être transporté à bord. »
Le lendemain il mourut, à l’âge de 37 ans.

Ils enterrèrent le corps dans l’heure qui suivit son arrivée à Roche :
tentures noires, initiales AR en argent, pailletées de larmes d’argent, 82 francs
carillon de cloches, 25 francs
cinq chanteurs et un chœur de huit personnes, 2 livres
l’autel illuminé à 75 francs chaque lampe, quatre prêtres 30 francs chacun
corbillard richement drapé obsèques de première classe * 16 francs
plumes * frétillant sur les têtes des chevaux 16 francs
le cercueil 8 livres
suivi des prêtres (voir ci-dessus)
20 orphelins (@2 francs) chacun portant un cierge allumé (@ 87 francs)
Mme et Mlle Rimbaud

merde *


Traduction : ©Auxeméry, jeudi 1er juillet 2004


Texte américain publié dans Boxkite : A journal of writing & poetics. Number 3/4, 2003. Monogene, Sydney, Australia.

© Estate of Charles Olson.

NOTE de l’éditeur :


Les neuf pages du tapuscrit de « La vraie vie d’Arthur Rimbaud » peuvent être datées de 1945, l’année, remarque Ralph Maud, « où Olson se décida sérieusement à devenir poète. » Cinq ans plus tard, dans une lettre datée du 14 mars 1950, Olson écrivait à Frances Boldereff :

Mais devant Rimbaud je cale aussi. Bien que le premier long poème que j’aie fait fût appelé « La vraie vie d’Arthur Rimbaud » (c’était presque le 1er poème ! fait à Key West cinq ans avant, et envoyé sous un pseudonyme que j’avais en tête alors, « John Hines ») je ne me sens pas le droit de dire quoi que ce soit de lui. Car il faut que je le lise, et je me suis accroché à la chose pendant des années. J’ai même pendant plusieurs mois mis mon français à l’épreuve en traduisant Baudelaire — et tout ça pour me préparer à lire Rimbaud ! Mais ensuite mon travail s’est interposé, et je m’y suis pas remis. Je désespère de le connaître, si je n’arrive pas à le lire dans sa langue. Et donc tout ce que je peux faire c’est de mettre ces lignes sur lui au propre, et tu dois les considérer seulement comme une tentative, un geste pas vraiment plus solide que le morceau signé John Hines, que personne ne verra ! C’est quelque chose d’intuitif uniquement et général, fait, comme qui dirait, à la façon d’une cithare tremblante, sous la fenêtre du ciel où il est assis à présent ! Pour personne que j’aime, mais ne sais pas aimer, que j’ai vu passer, et à qui j’ai voulu faire plaisir !

Les transcriptions qui suivent dans le carnet d’Olson, portant le titre « Key West 1er janvier 1945 », indiquent que le 17 février 1945, il commença à faire des plans pour une pièce sur « la vie de Rimbaud « je ne sais rien de sa poésie »), et continua le 19 février. Note, plus bas : « Ecrit “La vraie vie d’Arthur Rimbaud” 20-24 fev. ». Olson cite la phrase de Rimbaud : « Le premier devoir du poète est de se connaître pleinement. » Le dimanche 25 mars : « envoyé le long morceau sur Rimbaud chez New Directions sous le nom de John Hines avec une lettre séparée à Laughlin pour m’excuser des corrections sur le manuscrit et expliquer que je n’avais emprunté de machine à écrire qu’une fois, et donc ne possédait qu’un exemplaire. »

Note du traducteur : Parmi les expressions et citations (de Rimbaud ou d’autres), certaines ont été traduites par Olson, ou plus vraisemblablement empruntées (et adaptées) à Enid Starkie (dont le livre Rimbaud in Abyssinia date de 1937), et donc rendues en français à partir de cette version ; d’autres sont en français dans le texte (avec ou sans guillemets dans le texte d’Olson) , et par conséquent signalées par un astérisque. Par ailleurs, la ponctuation, ou son absence délibérée, ont été respectées. De même, dans la note suivante, de l’éditeur dans la revue Boxkite, la citation de Rimbaud a été traduite volontairement d’après la version en langue anglaise. Il faut noter que le pseudonyme utilisé par Olson, « John Hines » pour envoyer ce poème à un éventuel éditeur (pas n’importe lequel, celui de Pound, tout de même) reprend le patronyme de sa propre mère !

L’extrait de la lettre à F.B est tiré de Charles Olson and Franbces Boldereff : A Modern Correspondence, Eds Ralph Maud and Sharon Thesen (Hanover, N.H. : Wesleyan University Press, 1999) ; les autres citations des carnets sont tirées du numéro 23/24 des « Olson’s Notebooks », in Minutes of the Charles Olson Society, dont Ralph Maud est le rassembleur diligent..

Première mise en ligne le 29 septembre 2010

© Charles Olson _ 24 janvier 2014

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