Œuvres ouvertes

Ce qui était une librairie / Auxeméry

Atonie, hier soir, tout simplement parce que dans la matinée j’étais allé faire un tour à ce qui était, il y a peu encore, une des deux grandes librairies de Limoges… Eh bien, dès qu’on y entre, on sait que le genre humain est foutu… la boutique vient de passer sous la coupe de quelque maquereau anonyme qui s’appelle « chapitre.com »… en passant la porte, tu vois immédiatement que le virus est entré, et pour l’éternité… les livres exposés à la vente à la porte sont les étrons des tarés à gros tirage et à (...)

Atonie, hier soir, tout simplement parce que dans la matinée j’étais allé faire un tour à ce qui était, il y a peu encore, une des deux grandes librairies de Limoges… Eh bien, dès qu’on y entre, on sait que le genre humain est foutu… la boutique vient de passer sous la coupe de quelque maquereau anonyme qui s’appelle « chapitre.com »… en passant la porte, tu vois immédiatement que le virus est entré, et pour l’éternité… les livres exposés à la vente à la porte sont les étrons des tarés à gros tirage et à gros ventre avec couvertures idoines (Nothomb, Lévy — les deux —, Bohringer... : les ténors venteux & les castafiores boudinés), les ouvrages régionaux sont passés au second rang, et même ne sont plus reconnaissables (ils sont devenus vert-de-gris, tant ils se sont rapetissés)… les tables des offices sont bourrées des marronniers habituels (D’Ormesson & autres patachons), mais même ça, tu n’as plus envie de les regarder, même pour les compisser mentalement… le rayon poésie rachitique a disparu (à Limoges, on a le vieil éditeur de Segalen ou Saint-Pol Roux, et même ça a crevé dans les rayonnages, c’est passé pestiféré), et on a uniquement un pack en carton de présentation de Poésie-Gallimard… les « beaux-livres » (les trucs de photos chic ou choc, etc.) sont réduits à des machins bateaux, en attendant l’artillerie des Fêtes de fin d’année… les rayons de poches scientifiques se sont volatilisés ou diminués, remplacés par les tas de brochures de bachotage… annales et compagnie… à couvertures vulgaires, pour analphabètes « poursuivant » des « études » « supérieures » (on est dans le déni de langue, avec des expressions pareilles ! … faut tout guillemétiser de nos jours, et en plus, les cons multiples, journalistes, enseignants etc. disant « entre parenthèses » maintenant, en faisant avec les doigts qui gigotent dans l’air vide, le petit geste à la nœud des amerloqueteux, quand ils veulent parler de guillemets !)… au rayon disque de jazz, on en n’est plus qu’aux promotions de fins de séries, et au tas de Miles Davis (le crétin universel ne connaît que Miles Davis et Chet Baker, mais peu Ike Quebec, Lee Morgan ou Hank Mobley, qui ont eu des destins tout aussi tragiquement poétiques, mais moins totémisés ; et surtout le crétin universel écoute Bruel ou Zazie, c’est pas craignos, ça… c’est au niveau du Brevet des Collèges où on le fabrique, le crétin)… Et il est impossible d’avoir envie de parler aux employés de la boutique : déjà, avant, je ne le faisais confiance que rarement, sachant d’avance qu’ils ne sauraient pas de quoi je leur parle. Mais à présent, ce sont des spectres manifestement abrutis pas le contremaître qui les surveillent et qui n’ont que des arguments de vente dans la bouche (j’ai entendu une conversation avec une cliente paumée… on est au niveau de la vente de la laitue transgénique… faut dire aussi que TOUS les clients sont désormais paumés : ils ne lisent que des soliveaux & des poutres indigestes, celles des tables des offices et des présentoirs d’entrée… et ne savent pas, quand ils écoutent les bateleurs de la télé, recopier le titre ou le nom de l’auteur, et le nom de l’éditeur est une notion qui leur échappe (mes conversations les plus fréquentes, en ville, sont avec ma libraire, qui sait que le métier sera mort dans 10 ans, et le pharmacien : ils voient la misère du monde en direct, et broient du noir… et le pharmacien voit en plus crever les corps dans le balbutiement généralisé…)… Les employées (au féminin, car le mâle est plus que fantomatique, il a déserté vers les mouroirs et les cimetières) me font penser aux « répliquants » de Blade Runner (film médiocre, mais de plus en plus actuel)… elles sont au niveau de l’iPad qu’elles vont bientôt vendre comme un « objet culturel », l’argumentaire est déjà intégré…… On solde même les carnets que tout être (bien) né se doit d’avoir dans sa poche pour gribouiller ses pensées d’occasion… moi-même je n’utilise presque plus mes propres carnets et mes cahiers, sinon pour répéter les conneries que j’entends à longueur de journée dans les musées , ou pour faire le constat que je ne sais plus écrire, et que de toute façon écrire est une impossibilité, puisqu’il n’y a plus d’yeux pour lire, ni de cerveaux pour déchiffrer… J’achète encore des livres, des films, des disques, mais compulsivement en toute conscience que si je ne le fais pas dans un mois ils auront disparu sans doute définitivement, et en ayant pour règle de vie que même si je ne les lis, regarde ou écoute jamais j’aurai contribué à sauver un peu de civilisation possible, mais je sais très bien que c’est LA suprême illusion… et que ce monde de savon gras et de boue est en train de glouglouter notre décomposition… avant de se taire, parmi les étoiles très muettes…

© Auxeméry _ 3 octobre 2010

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