Œuvres ouvertes

Vargas Llosa pour l’utopie en littérature, pas en politique

"se résigner à la médiocrité" en politique

On apprend que Vargas Llosa a obtenu le Prix Nobel de littérature. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le camp progressiste dans les pays d’Amérique latine (il qualifia par exemple la rébellion zapatiste des Indiens du Chiapas au Mexique de « réactionnaire et anachronique »).

J’extrais les lignes qui suivent d’un Dictionnaire des écrivains latino-américains vus de Paris, écrit par François Broche et paru en 2003, bon résumé du parcours politique de Vargas Llosa.

Il a failli être le Vaclav Havel du Pérou. C’était en 1990 : candidat libéral, il voulait épargner à son pays, qui avait renoué depuis dix ans avec la démocratie, la dictature - militaire ou marxiste. Il assurait alors n’avoir aucune ambition personnelle : « Simplement, expliquait-il, il y a parfois des circonstances dans la vie d’un pays qui sont suffisamment graves pour vous imposer un choix éthique qui se traduira par un engagement politique. » (interview au Figaro Magazine, 24 mars 1989) Très influencé par Albert Camus et par Raymond Aron, Mario Vargas Llosa s’est toujours senti proche de l’ancien président de la République tchèque, qui lui apparaît comme « un cas très intéressant d’écrivain ayant réussi à être un homme public » : « Il milite comme moi, dit-il, pour cette idée camusienne d’alliance entre morale et politique. » (interview à L’Evénement du Jeudi, 4 mars 1995)

Dans un Pérou traditionnellement gangrené par l’extrémisme, l’intolérance et la corruption, dans le bastion du redoutable Sentier lumineux, il apparaissait alors comme le représentant de valeurs mises en grand péril par le président Alan Garcia. Son roman (le septième), paru en 1987, Qui a tué Palomino Molero ?, donnait une terrible image du Pérou, avec son peuple misérable et terrorisé par la clique d’assassins occupant le pouvoir, avec son armée omnipotente et aux aguets, avec de grands intérêts étrangers prêts à tout pour accaparer les richesses du pays. Quelques années plus tôt, en 1985, dans La Guerre de la fin du monde, Vargas Llosa avait mis en scène deux fanatismes, l’un de gauche, l’autre de droite, dont l’affrontement lui paraissait constituer une sorte de raccourci de l’histoire latino-américaine.

A l’époque, le président Belaunde Terry lui avait proposé plusieurs postes importants - dont celui de premier ministre ; il avait refusé, souhaitant alors demeurer indépendant. Le tragique glissement du Pérou vers la dictature l’avait donc fait changer d’avis. Fondateur du mouvement « Libertad » en 1987, il avait accompli une brillante campagne contre la nationalisation des banques décrétée par Alan Garcia, réunissant tous les soirs des dizaines de milliers de personnes enthousiastes. Deux ans plus tard, comme l’écrivait Le Monde du 5 août 1989, il apparaissait comme « l’un des successeurs les plus probables » du président sortant. Entre temps, il continuait de publier des ouvrages à succès : Contre vents et marées, L’Homme qui parle, Sur la vie et la politique : « J’écris, confiait-il, parce que c’est une façon de lutter contre le malheur. » (Le Monde, 24 novembre 1989)

Sans aucun doute pour leur malheur, les Péruviens lui ont préféré un aventurier d’origine japonaise, qui après un règne désastreux, s’est enfui, comme un voleur, vers l’ancien empire du Soleil Levant. Après son échec, Vargas Llosa, déclaré « traître à la patrie », a quitté le Pérou pour vivre désormais en Europe. C’est entre Londres et Berlin (il se fera finalement naturaliser espagnol en 1993) qu’il a rédigé la brillante chronique de son échec ; Le Poisson dans l’eau. « Mon expérience, mon sacrifice - j’y ai consacré tout de même trois ans de ma vie - a été à la fois très instructif et assez inutile, confiera-t-il à la revue Lire en février 1995. (...) Je prônais la démocratie et le libéralisme économique. Or, il s’est passé exactement le contraire. » Et le comble n’était-il pas que la dictature d’Alberto Fujimori était, en fin de compte, très populaire ?

Renonçant définitivement à toute carrière - mais non à tout engagement – politique - il se consacre désormais à la littérature : Les Cahiers de don Rigoberto, Un Barbare chez les civilisés constituent, entre autres, des réflexions approfondies sur le destin malheureux de l’Amérique latine : « On n’écrit pas des romans pour raconter la vie mais pour la transformer en lui ajoutant quelque chose », écrit-il. En 1999, dans L’Utopie archaïque, il retrace l’itinéraire de Jose Maria Arguedas, un écrivain argentin qui s’est suicidé en 1969 devant un miroir : « J’ai voulu, explique-t-il, décrire la déchirure d’un homme partagé entre deux cultures, deux races, deux conceptions du monde antagonistes : le rationalisme occidental et la vision magique des Indiens des Andes. » (interview au Figaro Magazine, 17 avril 1999). Trois ans plus tard, il publie un grand livre consacré à la dictature de Trujillo à Saint-Domingue : La Fête du bouc - en réalité un roman dont l’histoire constitue la matière première, une époustouflante fresque qui s’apparente à la démesure de Guerre et paix.

Puis il se consacre à Flora Tristan, une aventurière et féministe avant la lettre : « une femme remarquable par son courage et sa volonté de changer le monde, qui, à l’époque où l’utopie était à la mode, a parcouru pratiquement toutes les utopies de son temps » (interview au Point, 31 mai 2002). Le Paradis, un peu plus loin (qui devait d’abord d’appeler Le Paradis de l’autre coin) est paru au printemps dernier. Ce « Paradis », c’est le Pérou, qui ne cessera de faire rêver la pauvre Flora, morte prématurément à l’aube de la quarantaine, et son génial petit-fils, qui n’était autre que Paul Gauguin. Tous deux y débarquèrent à vingt ans d’intervalle pour y connaître les mêmes désillusions. Vargas Llosa et Flora ont en commun le lieu de leur naissance : Arequipa ; en outre, le grand romancier était depuis longtemps attiré par cette femme extraordinaire - un personnage très riche, vivant dans une époque où l’on croyait que tout était possible... Ennemi de l’utopie en politique, il l’exalte au contraire en littérature : « La littérature, assure-t-il, est une utopie réalisée. » Voici une quinzaine d’années, il confiait déjà : « Autant l’utopie se justifie dans l’art, autant elle est toujours meurtrière en politique : là, il faut se résigner à la médiocrité. » (L’Express, 19 juin 1987)

© Laurent Margantin _ 7 octobre 2010

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