Œuvres ouvertes

Utopie, livre premier (3) / Thomas More

à propos du pays des Polylèrites

Le pays des Polylèrites est assez peuplé, et leurs institutions ne manquent pas de sagesse. A part le tribut annuel qu’ils payent au roi de Perse, ils jouissent de leur liberté et se gouvernent par leurs propres lois. Loin de la mer, entourés de montagnes, ils se contentent des productions d’un sol heureux et fertile ; rarement ils vont chez les autres, rarement les autres viennent chez eux. Fidèles aux principes et aux coutumes de leurs ancêtres, ils ne cherchent point à étendre leurs frontières et n’ont rien à craindre du dehors. Leurs montagnes, et le tribut qu’ils payent annuellement au monarque, les mettent à l’abri d’une invasion. Ils vivent commodément, dans la paix et l’abondance, sans armée et sans noblesse, occupés de leur bonheur et peu soucieux d’une vaine renommée ; car leur nom est inconnu au reste de la terre, si ce n’est à leurs voisins.

Lorsque chez ce peuple un individu est convaincu de larcin, on lui fait d’abord restituer l’objet volé, au propriétaire, et non au prince, comme cela se pratique ailleurs. Les Polylèrites estiment en effet que le prince n’a pas plus de droits sur l’objet volé que le voleur lui-même. Si l’objet est dégradé ou perdu, on en prend la valeur sur les biens du coupable, et on laisse le reste à sa femme et à ses enfants. Lui, on le condamne aux travaux publics ; et, si le vol n’est pas accompagné de circonstances aggravantes, on ne met le condamné ni au cachot ni aux fers ; il travaille le corps libre et sans entraves.

Pour forcer les paresseux et les mutins, on emploie les coups préférablement à la chaîne. Ceux qui remplissent bien leur devoir ne subissent aucun mauvais traitement. Le soir, on fait l’appel nominal des condamnés et on les enferme dans des cabanons où ils passent la nuit. Du reste, la seule peine qu’ils aient à souffrir, c’est la continuité du travail ; car on leur fournit toutes les nécessités de la vie ; comme ils travaillent pour la société, c’est la société qui les entretient.

Les coutumes à cet égard, varient suivant les localités. Dans certaines provinces, l’on affecte aux condamnés le produit des aumônes et des collectes ; cette ressource, précaire par elle-même, est la plus féconde en réalité, à cause de l’humanité des habitants. Ailleurs, on destine à cet effet une portion des revenus publics ou bien une imposition particulière et personnelle.

Il y a même des contrées où les condamnés ne sont pas attachés aux travaux publics. Tout individu qui a besoin d’ouvriers ou de manœuvres vient les louer sur place pour la journée, moyennant un salaire qui est un peu moindre que celui d’un homme libre. La loi donne au maître le droit de battre les paresseux. De la sorte, les condamnés ne manquent jamais d’ouvrage ; ils gagnent leurs vêtements et leur nourriture, et apportent chaque jour quelque chose au Trésor.

On les reconnaît facilement à la couleur de leur habit, qui est la même pour tous et qui appartient exclusivement à eux seuls. Leur tête n’est pas rasée, excepté un peu au-dessus des oreilles, dont une est mutilée. Leurs amis peuvent leur donner à boire, à manger, et un habit de couleur voulue. Mais un cadeau d’argent entraîne la mort de celui qui donne et de celui qui reçoit. Un homme libre ne peut, sous aucun prétexte, recevoir de l’argent d’un esclave (c’est ainsi qu’on nomme les condamnés). L’esclave ne peut toucher des armes ; ces deux derniers crimes sont punis de mort.
Chaque province marque ses esclaves d’un signe particulier et distinctif. Le faire disparaître est pour eux un crime capital, ainsi que franchir la frontière et parler avec les esclaves d’une autre province. Le simple projet de fuir n’est pas moins dangereux que la fuite elle-même. Pour avoir trempé dans un pareil complot, l’esclave perd la vie, l’homme libre, la liberté. Bien plus, la loi décerne des récompenses au dénonciateur ; elle lui accorde de l’argent, s’il est libre ; la liberté, s’il est esclave ; l’impunité, s’il était complice, afin que le malfaiteur ne trouve pas plus de sûreté à persévérer dans un mauvais dessein qu’à s’en repentir.

Telle est la pénalité du vol chez les Polylèrites. Il est facile d’y apercevoir une grande humanité jointe à une grande utilité. Si la loi frappe, c’est pour tuer le crime en conservant l’homme. Elle traite le condamné avec tant de douceur et de raison, qu’elle le force à devenir honnête et à réparer, pendant le reste de sa vie, tout le mal qu’il avait fait à la société.
Aussi est-il excessivement rare que les condamnés reviennent à leurs anciennes habitudes. Les habitants n’en ont pas la moindre peur, et même ceux d’entre eux qui entreprennent quelque voyage, choisissent leurs guides parmi ces esclaves, qu’ils changent d’une province à l’autre. En effet, qu’y a-t-il à craindre ? La loi ôte à l’esclave la possibilité et jusqu’à la pensée du vol ; ses mains sont désarmées ; l’argent est pour lui la preuve d’un crime capital ; s’il est pris, la mort est toute prête et la fuite impossible. Comment voulez-vous qu’un homme vêtu autrement que les autres puisse cacher sa fuite ? Serait-ce en allant tout nu ? Mais encore son oreille à demi coupée le trahirait.

Il est également impossible que les esclaves puissent ourdir un complot contre l’État. Afin d’assurer à la révolte quelque chance de succès, les meneurs auraient besoin de solliciter et d’entraîner dans leur parti les esclaves de plusieurs provinces. Or, la chose est impraticable. Une conspiration n’est pas facile à des gens qui, sous peine de mort, ne peuvent se réunir, se parler, donner ou rendre un salut. Oseraient-ils même confier leur projet à leurs camarades, qui connaissent le danger du silence et l’immense avantage de la dénonciation ? D’un autre côté, tous ont l’espoir, en se montrant soumis et résignés, en donnant par leur bonne conduite des garanties pour l’avenir, de recouvrer un jour la liberté ; car il ne se passe pas d’année qu’un grand nombre d’esclaves, devenus excellents sujets, ne soient réhabilités et affranchis.

Pourquoi, ajoutai-je alors, n’établirait-on pas en Angleterre une pénalité semblable ? Cela vaudrait infiniment mieux que cette justice qui exalte si fort l’enthousiasme de mon savant antagoniste.

— Un pareil état de choses, répondit celui-ci, ne pourra jamais s’établir en Angleterre, sans entraîner la dissolution et la ruine de l’empire.
Puis il secoua la tête, se tordit la lèvre et se tut.

Tous les assistants d’applaudir avec transport à cette magnifique sentence, jusqu’au moment où le cardinal fît la réflexion suivante :

— Nous ne sommes pas prophètes, pour savoir, avant l’expérience, si la législation polylèrite convient ou non à notre pays. Toutefois, il me semble qu’après le prononcé de l’arrêt de mort, le prince pourrait ordonner un sursis, afin d’essayer ce nouveau système de répression, en abolissant en même temps les privilèges des lieux d’asile. Si l’essai produit de bons résultats, adoptons ce système ; sinon, que les condamnés soient envoyés au supplice. Cette manière de procéder ne fait que suspendre le cours de la justice et n’offre aucun danger dans l’intervalle. J’irai même plus loin ; je crois qu’il serait très utile de prendre des mesures également douces et sages pour réprimer et détruire le vagabondage. Nous avons entassé lois sur lois contre ce fléau, et le mal est aujourd’hui pire que jamais.

A peine le cardinal avait-il cessé de parler, que les louanges les plus exagérées accueillirent les opinions appuyées par Son Éminence, qui n’avaient trouvé que mépris et dédain quand seul je les avais soutenues. L’encens pleuvait particulièrement sur les idées du prélat touchant le vagabondage.

Je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux supprimer le reste de la conversation ; des choses bien ridicules y furent dites. Néanmoins, je vais vous en faire part ; ces choses n’étaient pas mauvaises, et elles se rattachent à mon sujet.

Il y avait à table un de ces parasites qui font honneur et métier de singer le fou. Quant à celui-ci, la ressemblance était si parfaite qu’on la prenait aisément pour la réalité. Ses plaisanteries étaient si insipides et froides que le rire s’adressait plus souvent à la personne qu’à ses bons mots.

Cependant, il lui échappait de temps à autre quelques paroles assez raisonnables. Il ne faisait pas mentir le proverbe : « A force de lancer les dés, on fait quelquefois le coup de Vénus. »

L’un des convives observa que moi j’avais pourvu au sort des voleurs et le cardinal à celui des vagabonds ; mais qu’il y avait encore deux classes de malheureux dont la société devait assurer l’existence, parce qu’ils sont incapables de travailler pour vivre, savoir les malades et les vieillards.

— Laissez-moi faire, dit le bouffon, j’ai là-dessus un plan superbe. A vous parler franchement, j’ai grande envie de me délivrer du spectacle de ces misérables et de les cloîtrer loin de tous les yeux. Ils me fatiguent avec leurs pleurnicheries, leurs soupirs et leurs supplications lamentables, quoique cette musique lugubre n’ait jamais pu m’arracher un sou ; car il m’arrive toujours de deux choses l’une : ou, quand je peux donner, je ne le veux pas, ou, quand je le veux, je ne le peux pas. Aussi à présent ils sont assez raisonnables ; dès qu’ils me voient passer, ils se taisent pour ne pas perdre leur temps. Ils savent qu’il n’y a pas plus à attendre de moi que d’un prêtre.

Voici donc l’arrêt que je porte :

Tous les mendiants vieux et malades seront distribués et classés comme il suit : Les hommes entreront dans les couvents des bénédictins en qualité de frères lais ; les femmes seront faites religieuses. Tel est mon bon plaisir.

Le cardinal sourit à cette saillie, l’approuve comme idée plaisante, et les assistants, comme une parole sérieuse et grave. Elle mit surtout en belle humeur un frère théologien qui se trouvait là. Ce révérend frère, déridant un peu sa face sombre et renfrognée, s’égaya avec beaucoup de malice sur le compte des prêtres et des moines, puis, s’adressant au bouffon :

— Vous n’avez pas anéanti la mendicité, si vous ne pourvoyez à la subsistance de nous autres frères mendiants.

— Monseigneur le cardinal y a parfaitement pourvu, répliqua celui-ci, quand il a dit qu’il fallait enfermer les vagabonds et les faire travailler. Or, les frères mendiants sont les premiers vagabonds du monde.

A cette violente sortie, tous les yeux se fixèrent sur le cardinal, qui ne parut pas formalisé ; l’épigramme alors fut bruyamment applaudie. Quant au révérend frère, il en demeura pétrifié. Le trait de satire qu’on venait de lui jeter au visage alluma rapidement sa colère ; et, rouge comme le feu, il se répandit en un torrent d’injures, traita le plaisant de fripon, calomniateur, bavard, enfant de damnation, assaisonnant tout cela des plus foudroyantes menaces de l’Écriture sainte.

Alors, notre bouffon bouffonna sérieusement, et il avait beau jeu :

— Ne nous fâchons pas, très cher frère. Il est écrit Dans votre patience, vous posséderez vos âmes.

Le théologien reprit aussitôt, et voici ses propres expressions :

— Je ne me fâche pas, coquin ; ou au moins je ne pèche pas ; car le psalmiste dit : Mettez-vous en colère et ne péchez point.

Le cardinal, dans une admonition pleine de douceur, engage le frère à modérer ses transports.

— Non, monseigneur, s’écria-t-il, non, je ne puis me taire, je ne le dois pas. C’est un zèle divin qui me transporte, et les hommes de Dieu ont eu de ces saintes colères. D’où il est écrit : Le zèle de ta maison me dévore. Ne chante-t-on pas dans les églises : Ceux qui se moquaient d’Élisée, pendant qu’il montait à la maison de Dieu, sentirent la colère du chauve. La même punition frappera peut-être ce moqueur, ce bouffon, ce ribaud.

— Sans doute, dit le cardinal, votre intention est bonne. Mais il me semble que vous agiriez plus sagement, sinon plus saintement, d’éviter de vous compromettre avec un fou dans une querelle ridicule.

— Monseigneur, ma conduite ne saurait être plus sage. Salomon, le plus sage des hommes, a dit : Répondez au fou selon sa folie. Eh bien ! c’est ce que je fais. Je lui montre l’abîme où il va se précipiter, s’il ne prend garde à lui. Ceux qui riaient d’Élisée étaient en grand nombre, et ils furent tous punis, pour s’être moqués d’un seul homme chauve. Quel sera donc le châtiment d’un seul homme qui tourne en ridicule un si grand nombre de frères, parmi lesquels il y a tant de chauves ? Mais ce qui doit surtout le faire trembler, nous avons une bulle du pape, qui excommunie ceux qui se moquent de nous.

Le cardinal, voyant que cela n’en finirait pas, renvoya d’un signe le bouffon parasite, et tourna prudemment le sujet de la conversation. Bientôt après, il se leva de table, pour donner audience à ses vassaux, et congédia tous les convives.

© Thomas More _ 8 octobre 2010

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