Œuvres ouvertes

Utopie, livre premier (4) / Thomas More

dernière partie du livre premier et premières approches de l’île d’Utopie

Cher Morus, je vous ai fatigué du récit d’une bien longue histoire. Vraiment, je serais confus de l’avoir autant prolongée, si je n’avais cédé à vos instances, et si l’attention que vous prêtiez à ces détails ne m’avait fait un devoir de n’en omettre aucun. Je pouvais abréger, mais j’ai voulu vous éclairer sur l’esprit et le caractère des convives. Tant que seul je développais mes idées, le mépris général accueillit mes paroles ; et dès que le cardinal m’eut donné son assentiment, l’éloge remplaça le mépris. Leur courtisanerie allait jusqu’à trouver judicieux et sublimes les lazzi d’un bouffon, que le cardinal tolérait comme un badinage frivole.

Pensez-vous maintenant que les gens de cour auraient en grande considération ma personne et mes conseils ?

Je répondis à Raphaël :

— Votre narration m’a fait éprouver une jouissance bien vive. Elle réunissait l’intérêt et le charme à une sagesse profonde. En vous écoutant, je me croyais en Angleterre ; car j’ai été élevé, enfant, dans le palais de ce bon cardinal, et son souvenir me ramenait aux premières années de ma vie. Je vous avais déjà donné mon amitié, mais tout le bien que vous avez dit à la mémoire du pieux archevêque vous rend encore plus cher à mon cœur. Du reste, je persiste dans mon opinion à votre égard, et je suis persuadé que vos conseils seraient d’une haute utilité publique, si vous vouliez surmonter l’horreur que vous inspirent les rois et les cours. N’est-ce pas un devoir pour vous, comme pour tout bon citoyen, de sacrifier à l’intérêt général des répugnances particulières ? Platon a dit : L’humanité sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. Hélas ! que ce bonheur est loin de nous, si les philosophes ne daignent pas même assister les rois de leurs conseils !

— Vous calomniez les sages, me répliqua Raphaël ; ils ne sont pas assez égoïstes pour cacher la vérité ; plusieurs l’ont communiquée dans leurs écrits ; et si les maîtres du monde étaient préparés à recevoir la lumière, ils pourraient voir et comprendre. Malheureusement, un fatal bandeau les aveugle, le bandeau des préjugés et des faux principes, dont on les a pétris et infectés dès l’enfance. Platon n’ignorait pas cela ; il savait aussi que jamais les rois ne suivraient les conseils des Philosophes, s’ils ne l’étaient pas eux-mêmes. Il en fît la triste expérience à la cour de Denys le Tyran.

Supposons donc que je sois ministre d’un roi. Voici que je lui propose les décrets les plus salutaires ; je m’efforce d’arracher de son cœur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu’il ne me chassera pas de sa cour, ou ne m’abandonnera pas à la risée des courtisans ?
Supposons, par exemple, que je sois ministre du roi de France. Me voilà siégeant dans le Conseil, alors qu’au fond de son palais, le monarque préside en personne les délibérations des plus sages politiques du royaume. Ces nobles et fortes têtes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur maître conservera le Milanais, ramènera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il détruira la république de Venise et soumettra toute l’Italie ; comment enfin il réunira à sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne entière, et les autres nations que son ambition a déjà envahies et conquises depuis longtemps.

L’un propose de conclure avec les Vénitiens un traité qui durera autant qu’il n’y aura pas intérêt à le rompre.

« Pour mieux dissiper leurs défiances », ajoute-t-il, « donnons-leur communication des premiers mots de l’énigme ; laissons même chez eux une partie du butin, nous la reprendrons facilement après — l’exécution complète du projet. »

L’autre conseille d’engager des Allemands ; un troisième d’amadouer les Suisses avec de l’argent. Celui-ci pense qu’il faut se rendre propice le dieu impérial, et lui faire une offrande d’or en guise de sacrifice ; celui-là, qu’il est opportun d’entrer en arrangement avec le roi d’Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas. Un autre veut leurrer le prince de Castille de l’espoir d’une alliance, et entretenir à sa cour des intelligences secrètes, en payant de grosses pensions à quelques grands seigneurs.

Puis vient la question difficile et insoluble, la question d’Angleterre, véritable nœud gordien politique. Afin de parer à toutes les éventualités, on arrête les dispositions suivantes :

Négocier avec cette puissance les conditions de paix, et resserrer plus étroitement les liens d’une union toujours chancelante ; lui donner publiquement le nom de meilleure amie de la France, et, au fond, s’en méfier comme de son plus dangereux ennemi.

Tenir les Écossais toujours en haleine, ainsi que des sentinelles d’avant-poste attentives à tout événement, et, au premier symptôme de mouvement en Angleterre, les y lancer à l’instant comme une armée d’avant-garde.

Entretenir secrètement (à cause des traités qui s’opposent à une protection ouverte) quelque grand personnage en exil, l’encourager à faire valoir des droits sur la couronne d’Angleterre, et, par là, mettre en échec le prince régnant dont on redoute les desseins...

Alors, si, au milieu de cette royale assemblée où s’agitent tant de vastes intérêts, en présence de ces profonds politiques concluant tous à la guerre, si moi, homme de rien, je me levais pour renverser leurs combinaisons et leurs calculs, si je disais :

Laissons en repos l’Italie, et restons en France ; la France est déjà trop grande pour être bien administrée par un seul homme, le roi ne doit pas songer à l’agrandir. Écoutez, messeigneurs, ce qui arriva chez les Achoriens, dans une circonstance pareille, et le décret qu’ils rendirent à cette occasion :

Cette nation, située au sud-est de l’île d’Utopie, fit autrefois la guerre, parce que son roi prétendait à la succession d’un royaume voisin, en vertu d’une ancienne alliance. Le royaume voisin fut subjugué, mais on ne tarda pas à reconnaître que la conservation de la conquête était plus difficile et plus onéreuse que la conquête elle-même.

A tout moment, il fallait comprimer une révolte à l’intérieur, ou envoyer des troupes dans le pays conquis ; à tout moment, il fallait se battre pour ou contre les nouveaux sujets. Cependant l’armée était debout, les citoyens écrasés d’impôts ; l’argent s’en allait au-dehors ; le sang coulait à flots, pour flatter la vanité d’un seul homme. Les courts instants de paix n’étaient pas moins désastreux que la guerre. La licence des camps avait jeté la corruption dans les cœurs ; le soldat rentrait dans ses foyers avec l’amour du pillage et l’audace de l’assassinat, fruit du meurtre sur les champs de bataille.

Ces désordres, ce mépris général des lois venaient de ce que le prince, partageant son attention et ses soins entre deux royaumes, ne pouvait bien administrer ni l’un ni l’autre. Les Achoriens voulurent mettre un terme à tant de maux ; ils se réunirent en conseil national, et offrirent poliment au monarque le choix entre les deux États, lui déclarant qu’il ne pouvait plus porter deux couronnes, et qu’il était absurde qu’un grand peuple fût gouverné par une moitié de roi, quand pas un individu ne voudrait d’un muletier qui serait en même temps au service d’un autre maître.

Ce bon prince prit son parti ; il abandonna son nouveau royaume à l’un de ses amis, qui en fut chassé bientôt après, et il se contenta de son ancienne possession.

Je reviens à ma supposition. Si j’allais plus loin encore ; si, m’adressant au monarque lui-même, je lui faisais voir que cette passion de guerroyer qui bouleverse les nations à cause de lui, après avoir épuisé ses finances, ruiné son peuple, pourrait avoir pour la France les conséquences les plus fatales ; si je lui disais :

Sire, profitez de la paix qu’un heureux hasard vous donne ; cultivez le royaume de vos pères, faites-y fleurir le bonheur, la richesse et la force ; aimez vos sujets, et que leur amour fasse votre joie ; vivez en père au milieu d’eux, et ne commandez jamais en despote ; laissez là les autres royaumes, celui qui vous est échu en héritage est assez grand pour vous.

Dites-moi, cher Morus, de quelle humeur une telle harangue serait-elle accueillie ?

— De fort mauvaise humeur, répondis-je.

— Ce n’est pas tout, continua Raphaël ; nous avons passé en revue la politique extérieure des ministres de France ; c’était de la gloire qu’il fallait à leur maître, maintenant c’est de l’argent. Voyons un peu leurs principes de gouvernement et de justice.

Celui-ci propose de hausser la valeur des monnaies, quand il s’agit de rembourser un emprunt, et d’en baisser le prix bien au-dessous du pair, quand il s’agit de remplir le Trésor. Par ce double expédient, le prince acquittera les dettes énormes, et, avec peu de chose, il récoltera une large moisson de finances.

Celui-là conseille de simuler une guerre prochaine. Ce prétexte légitimera un nouvel impôt. Après la levée des subsides, le prince fera subitement la paix ; il ordonnera que cet heureux événement soit célébré dans les temples par des actions de grâces et toute la pompe des cérémonies religieuses. La nation sera éblouie, et la reconnaissance publique élèvera jusqu’aux cieux les vertus d’un roi si humainement avare du sang de ses sujets.

Un autre s’en va déterrer de vieilles lois rongées des vers et abrogées par le temps. Comme tout le monde ignore leur existence, tout le monde les transgresse. En renouvelant donc les peines pécuniaires portées par ces lois, on se créerait une ressource lucrative, et même honorable, puisqu’on agirait au nom de la justice.

Un autre pense qu’il n’y aurait pas moins d’avantage à lancer, sous de fortes amendes, une foule de prohibitions nouvelles, la plupart en faveur du peuple. Le roi moyennant une somme considérable, délivrerait des dispenses à ceux dont les intérêts privés seraient compromis par ces prohibitions. De cette manière, il se verrait comblé des bénédictions du peuple, et ferait double recette en touchant à la fois l’argent des contrevenants et celui des privilégiés. Le meilleur de l’affaire, c’est que plus le prix des dispenses serait exorbitant, plus il en reviendrait à Sa Majesté d’honneur et d’affection. « Voyez », dirait-on, « quelle violence ce bon prince fait à son cœur, puisqu’il vend si cher le droit de nuire à son peuple. »

Un autre enfin conseille au monarque de s’attacher des juges, prêts à soutenir en toute occasion les droits de la couronne., « Votre Majesté », ajoute-t-il, « devrait les appeler à sa cour, et les amener par ses royales invitations à discuter devant elle ses propres affaires. Quelque mauvaise que soit une cause, il y aura toujours bien un juge qui la trouvera bonne, soit par manie de contradiction, soit par amour de la nouveauté et du paradoxe, soit pour plaire au souverain. Alors, une discussion s’élève, la multiplicité et le conflit des opinions embrouillent une chose très claire en elle-même, la vérité est mise en question. Votre Majesté saisit le moment, elle tranche la difficulté en interprétant le droit à son avantage. Les dissidents se rangent à son avis par honte ou par crainte, et le jugement est rendu dans les formes bravement et sans aucun scrupule. Les considérants manqueront-ils au juge qui prononce en faveur du prince ? N’a-t-il pas le texte de la loi, la liberté d’interprétation, et ce qui est au-dessus des lois pour un juge religieux et fidèle, la prérogative royale ?
Écoutez les axiomes de la morale politique proclamés unanimement par les membres du noble conseil :

Le roi qui nourrit une armée n’a jamais trop d’argent.

Le roi ne peut mal faire, quand même il le voudrait.

Il est le propriétaire universel et absolu des biens et personnes de tous ses sujets ; ceux-ci ne possèdent que sous son bon plaisir et comme usufruitiers.

La pauvreté du peuple est le rempart de la monarchie.

La richesse et la liberté conduisent à l’insubordination et au mépris de l’autorité ; l’homme libre et riche supporte impatiemment un gouvernement injuste et despotique.

L’indigence et la misère dégradent les courages, abrutissent les âmes, les façonnent à la souffrance et à l’esclavage, et les compriment au point de leur ôter l’énergie nécessaire pour secouer le joug.

Si je me levais encore, et si je parlais ainsi à ces puissants seigneurs :

Vos conseils sont infâmes, honteux pour le roi, funestes pour le peuple. L’honneur de votre maître et sa santé consistent dans les richesses de ses sujets, plutôt que dans les siennes propres. Les hommes ont fait des rois pour les hommes, et non pas pour les rois ; ils ont mis des chefs à leur tête pour vivre commodément à l’abri de la violence et de l’insulte ; le devoir le plus sacré du prince est de songer au bonheur du peuple avant de songer au sien ; comme un berger fidèle, il doit se dévouer pour son troupeau, et le mener dans les plus gras pâturages.

Avancer que la misère publique est la meilleure sauvegarde de la monarchie, c’est avancer une erreur grossière et évidente ; où voit-on plus de querelles et de rixes que parmi les mendiants ?

Quel est l’homme qui désire plus vivement une révolution ? N’est-ce pas celui dont l’existence actuelle est misérable ? Quel est l’homme qui aura le plus d’audace à bouleverser l’État ? N’est-ce pas celui qui ne peut qu’y gagner, parce qu’il n’a rien à perdre ?

Un roi qui aurait soulevé la haine et le mépris des citoyens, et dont le gouvernement ne pourrait se maintenir que par la vexation, le pillage, la confiscation et la mendicité universelle, devrait descendre du trône et déposer le pouvoir suprême. En employant ces moyens tyranniques, peut-être conservera-t-il le nom de roi, mais il en perdra le courage et la majesté. La dignité royale ne consiste pas à régner sur des mendiants, mais sur des hommes riches et heureux.

Fabricius, cette grande âme, était pénétré de ce sentiment sublime, quand il répondit : J’aime mieux commander à des riches, que de l’être moi-même. Et, de fait, nager dans les délices, se gorger de voluptés au milieu des douleurs et des gémissements d’un peuple, ce n’est pas garder un royaume, c’est garder une prison.

Le médecin qui ne sait guérir les maladies de ses clients qu’en leur donnant des maladies plus graves, passe pour ignare et imbécile ; avouez donc, ô vous qui ne savez gouverner qu’en enlevant aux citoyens la subsistance et les commodités de la vie, avouez que vous êtes indignes et incapables de commander à des hommes libres. Ou bien corrigez votre ignorance, votre orgueil et votre paresse ; voilà ce qui excite à la haine et au mépris du souverain. Vivez de votre domaine, selon la justice ; proportionnez vos dépenses à vos revenus, arrêtez le torrent du vice, créez des institutions bienfaisantes qui préviennent le mal et l’étouffent dans son germe, au lieu de créer des supplices contre des malheureux qu’une législation absurde et barbare pousse au crime et à la mort.
N’allez pas ressusciter des lois vermoulues tombées en désuétude et en oubli, et jeter ainsi à vos sujets des pierres d’achoppement et de scandale. N’élevez jamais le prix d’une faute à un taux que le juge flétrirait comme injuste et honteux entre simples particuliers. Ayez toujours devant les yeux cette belle coutume des Macariens.

Chez cette nation voisine de l’Utopie, le jour ou le roi prend possession de l’empire, il offre des sacrifices à la divinité, et s’engage par un serment sacré à n’avoir jamais dans ses coffres plus de mille livres d’or, ou la somme d’argent de valeur équivalente. Cet usage fut introduit par un prince qui avait plus à cœur de travailler à la prospérité de l’État, que d’accumuler des millions. Il voulut par là mettre un frein à l’avarice de ses successeurs, et les empêcher de s’enrichir en appauvrissant leurs sujets. Mille livres d’or lui parurent une somme suffisante en cas de guerre civile ou étrangère, mais trop faible pour s’emparer de la fortune de la nation. Ce fut principalement ce dernier motif qui le détermina à porter cette loi ; il avait encore deux autres buts : premièrement, tenir en réserve, pour les temps de crise, la quantité d’argent nécessaire à la circulation et aux transactions journalières des citoyens ; secondement, limiter le chiffre de l’impôt et de la liste civile, afin que le prince n’employât pas l’excès de la mesure légale à semer la corruption et commettre l’injustice. Un roi comme celui-là est la terreur des méchants et l’amour des gens de bien.
Mais, dites-moi, cher Morus, prêcher une pareille morale à des hommes qui, par intérêt et par système, inclinent à des principes diamétralement opposés, n’est-ce pas conter une histoire à des sourds ?

— Et à des sourds renforcés, répondis-je. Mais cela ne m’étonne pas, et, à vous dire ma façon de penser, il est parfaitement inutile de donner des conseils, quand on a la certitude qu’ils seront repoussés et pour la forme et pour le fond. Or les ministres et les politiques du jour sont farcis d’erreurs et de préjugés ; comment voulez-vous renverser brusquement leurs croyances, et leur faire entrer du premier coup, dans la tête et dans le cœur, la vérité et la justice ? Cette philosophie bonne pour l’école est à sa place, dans un entretien familier entre amis ; elle est hors de propos, dans les conseils des rois, où se traitent de grandes choses avec une grande autorité, et en face du pouvoir suprême.

— C’est là ce que je vous disais tout à l’heure, répartit Raphaël ; la philosophie n’a pas accès à la cour des princes.

— Vous dites vrai, si vous parlez de cette philosophie scholastique, qui attaque de front et en aveugle les temps, les lieux et les personnes. Mais il est une philosophie moins sauvage ; celle-ci connaît son théâtre, et, dans la pièce où elle doit jouer, elle remplit son rôle avec convenance et harmonie. Voilà celle que vous devez employer.

Je suppose que, pendant la représentation d’une comédie de Plaute, au moment où les esclaves sont en belle humeur, vous vous élanciez sur la scène en habit de philosophe, en déclamant ce passage d’Octavie, où Sénèque gourmande et moralise Néron ; je doute fort que vous soyez applaudi. Certainement, vous auriez mieux fait de vous borner à un rôle de personnage muet, que de donner au public ce drame tragi-comique. Ce monstrueux amalgame gâterait tout le spectacle, quand même votre citation vaudrait cent fois plus que la pièce. Un bon acteur met tout son talent dans ses rôles, quels qu’ils soient ; et il ne trouble pas l’ensemble, parce qu’il lui prend fantaisie de débiter une tirade magnifique et pompeuse.

Ainsi convient-il d’agir, quand on délibère sur les affaires de l’État, au sein d’un royal conseil. Si l’on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n’est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire, devant la tempête, parce qu’il ne peut maîtriser le vent.

Vous parlez à des hommes imbus de principes contraires aux vôtres ; quel cas feront-ils de vos paroles, si vous leur jetez brusquement à la tête la contradiction et le démenti ? Suivez la route oblique, elle vous conduira plus sûrement au but. Sachez dire la vérité avec adresse et à propos ; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu’il servent du moins à diminuer l’intensité du mal : car tout ne sera bon et parfait que lorsque les hommes seront eux-mêmes bons et parfaits. Et, avant cela, des siècles passeront.

Raphaël répondit :

— Savez-vous ce qui m’arriverait de procéder ainsi ? C’est qu’en voulant guérir la folie des autres, je tomberais en démence avec eux. Je mentirais, si je parlais autrement que je vous ai parlé. Le mensonge est permis peut-être à certains philosophes, ils n’est pas dans ma nature. Je sais que mon langage paraîtra dur et sévère aux conseillers des rois ; néanmoins, je ne vois pas que sa nouveauté soit tellement étrange qu’elle frise l’absurde. Si je rapportais les théories de la république de Platon, ou les usages actuellement en vigueur chez les Utopiens, choses très excellentes et infiniment supérieures à nos idées et à nos mœurs, alors on pourrait croire que je viens d’un autre monde, parce qu’ici le droit de posséder en propre appartient à chacun, tandis que là tous les biens sont communs. Mais qu’ai-je dit qu’il ne soit convenable et même nécessaire de publier ? Ma morale montre le danger, elle en détourne l’homme raisonnable ; elle ne blesse que l’insensé qui se jette à corps perdu dans l’abîme.

Il y a lâcheté ou mauvaise honte à taire les vérités qui condamnent la perversité humaine, sous prétexte qu’elles seront bafouées comme des nouveautés absurdes, ou des chimères impraticables. Autrement, il faudrait jeter un voile sur l’Évangile, et dissimuler aux chrétiens la doctrine de Jésus. Mais Jésus défendait à ses apôtres le silence et le mystère ; il leur répétait souvent : Ce que je vous dis à voix basse et à l’oreille, prêchez-le sur les toits hautement et à découvert. Or, la morale du Christ est bien plus opposée que nos discours aux coutumes de ce monde.
Les Prêcheurs, hommes adroits, ont suivi la route oblique dont vous me parliez tout à l’heure ; voyant qu’il répugnait aux hommes de conformer leurs mauvaises mœurs à la doctrine chrétienne, ils ont ployé l’Évangile comme une règle de plomb, pour la modeler sur les mauvaises mœurs des hommes. Où les a conduits cette habile manœuvre ? à donner au vice le calme et la sécurité de la vertu.

Et moi, je n’obtiendrais pas un résultat meilleur dans les conseils des princes ; car, ou mon opinion est contraire à l’opinion générale, et alors elle est comme non avenue, ou elle coïncide avec l’avis de la majorité, et alors je délire avec les fous, suivant l’expression du Micion de Térence. Ainsi, je ne vois pas où conduit votre chemin de traverse. Vous dites : « Quand on ne peut pas atteindre la perfection, il faut au moins atténuer le mal. » Mais ici, la dissimulation est impossible, et la connivence est un crime, puisqu’il s’agit d’approuver les conseils les plus exécrables, de voter des décrets plus dangereux que la peste, et que, donner de malignes louanges à ces délibérations infâmes, serait le fait d’un espion et d’un traître.

Il n’y a donc aucun moyen d’être utile à l’État, dans ces hautes régions. L’air qu’on y respire corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l’influencé de leur perversité ; et, si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de manteau à leur immoralité et à leur folie. Nul espoir donc de transformer le mal en bien, par votre route oblique et vos moyens indirects.

C’est pourquoi le divin Platon invite les sages à s’éloigner de la direction des affaires publiques ; et il appuie son conseil de cette belle comparaison :
Quand les sages voient la foule répandue dans les rues et sur les places, pendant une longue et forte pluie, ils crient à cette multitude insensée de rentrer au logis, pour se mettre à couvert. Et, si leur voix n’est pas entendue, ils ne descendent pas dans la rue pour se mouiller inutilement avec tout le monde ; ils restent chez eux, et se contentent d’être seuls à l’abri, puisqu’ils ne peuvent guérir la folie des autres.

Maintenant, cher Morus, je vais vous ouvrir le fond de mon âme, et vous dire mes pensées les plus intimes. Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l’argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale, à moins que vous n’appeliez juste la société où ce qu’il y a de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n’estimiez parfaitement heureux l’État où la fortune publique se trouve la proie d’une poignée d’individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère.

Aussi, quand je compare les institutions utopiennes à celles des autres pays, je ne puis assez admirer la sagesse et l’humanité d’une part, et déplorer, de l’autre, la déraison et la barbarie.

En Utopie, les lois sont en petit nombre ; l’administration répand ses bienfaits sur toutes les classes de citoyens. Le mérite y reçoit sa récompense ; et, en même temps, la richesse nationale est si également répartie que chacun y jouit en abondance de toutes lès commodités de la vie.

Ailleurs, le principe du tien et du mien est consacré par une organisation dont le mécanisme est aussi compliqué que vicieux. Des milliers de lois, qui ne suffisent pas encore pour que tout individu puisse acquérir une propriété, la défendre, et la distinguer de la propriété d’autrui. A preuve, cette multitude de procès qui naissent tous les jours et ne finissent jamais.
Lorsque je me livre à ces pensées, je rends pleine justice à Platon, et je ne m’étonne plus qu’il ait dédaigné de faire des lois pour les peuples qui repoussent la communauté des biens. Ce grand génie avait aisément prévu que le seul moyen d’organiser le bonheur public, c’était l’application du principe de l’égalité. Or, l’égalité est, je crois, impossible, dans un État où la possession est solitaire et absolue ; car ’chacun s’y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu’il peut, et la richesse nationale, quelque grande qu’elle soit, finit par tomber en la possession d’un petit nombre d’individus qui ne laissent aux autres qu’indigence et misère.

Souvent même, le sort du riche devrait échoir au pauvre. N’y a-t-il pas des riches avares, immoraux, inutiles ? des pauvres simples, modestes, dont l’industrie et le travail profitent à l’État, sans bénéfices pour eux-mêmes ?
Voilà ce qui me persuade invinciblement que l’unique moyen de distribuer les biens avec égalité, avec justice, et de constituer le bonheur du genre humain, c’est l’abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l’édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n’aura en partage que disette, tourments et désespoir.
Je sais qu’il y a des remèdes qui peuvent soulager le mal ; mais ces remèdes sont impuissants pour le guérir. Par exemple :

Décréter un maximum de possession individuelle en terre et en argent.

Se prémunir par des lois fortes contre le despotisme et l’anarchie.

Flétrir et châtier l’ambition et l’intrigue.

Ne pas vendre les magistratures.

Supprimer le faste et la représentation dans les emplois élevés, afin que le fonctionnaire, pour soutenir son rang, ne se livre pas à la fraude et à la rapine ; ou afin qu’on ne soit pas obligé de donner aux plus riches les charges que l’on devrait donner aux plus capables.

Ces moyens, je le répète, sont d’excellents palliatifs qui peuvent endormir la douleur, étuver les plaies du corps social ; mais n’espérez pas lui rendre la force et la santé, tant que chacun possédera solitairement et absolument son bien. Vous cautériserez un ulcère, et vous enflammerez tous les autres ; vous guérirez un malade, et vous tuerez un homme bien portant ; car ce que vous ajoutez à l’avoir d’un individu, vous l’ôtez à celui de son voisin.

Je dis alors à Raphaël :

— Loin de partager vos convictions, je pense, au contraire, que le pays où l’on établirait la communauté des biens serait le plus misérable de tous les pays. En effet, comment y fournir aux besoins de la consommation ? Tout le monde y fuira le travail, et se reposera du soin de son existence sur l’industrie d’autrui. Et quand même la misère talonnerait les paresseux, comme la loi n’y maintient pas inviolablement envers et contre tous la propriété de chacun, l’émeute gronderait sans cesse affamée et menaçante, et le massacre ensanglanterait votre république.

Quelle barrière opposeriez-vous à l’anarchie ? Vos magistrats n’ont qu’une autorité nominale ; ils sont mis à nu, dépouillés de ce qui impose la crainte et le respect. Je ne conçois pas même le gouvernement possible chez ce peuple de niveleurs, repoussant toute espèce de supériorité.

— Je ne m’étonne pas que vous pensiez ainsi, répliqua Raphaël. Votre imagination ne se forme aucune idée d’une république semblable, ou ne s’en forme qu’une idée fausse. Si vous aviez été en Utopie, si vous aviez assisté au spectacle de ses institutions et de ses mœurs, comme moi qui ai passé là cinq années de ma vie, et qui n’ai pu me décider à en sortir que pour révéler ce nouveau monde à l’ancien, vous avoueriez que nulle part il n’existe de société aussi parfaitement organisée.

Pierre Gilles dit alors, s’adressant à Raphaël :

— Vous ne me persuaderez jamais qu’il y ait dans ce nouveau monde des peuples mieux constitués que dans celui-ci. La nature ne produit pas chez nous des esprits d’une trempe inférieure. Nous avons en outre l’exemple d’une civilisation plus ancienne, et une foule de découvertes qu’un long temps a fait éclore soit pour les besoins, soit pour le luxe de la vie. Je ne parle pas des inventions enfantées par le hasard, et que le génie le plus subtil n’aurait pu imaginer.

— La question d’antiquité, répondit Raphaël, vous la discuteriez plus savamment si vous aviez lu les histoires de ce nouveau monde. Or, d’après ces histoires, il y avait là-bas des villes avant qu’il y eût ici des hommes. Pour ce qui est des découvertes dues au génie ou au hasard, elles peuvent également surgir dans tous les continents. J’admets que nous ayons sur ces peuples la supériorité de l’intelligence ; en revanche, ils nous laissent bien loin derrière eux en activité et en industrie. Vous allez en avoir une preuve.

Leurs annales témoignent qu’ils n’avaient jamais entendu parler de notre monde, avant notre arrivée ; seulement, il y a environ douze cents ans, un navire poussé par la tempête échoua devant l’île d’Utopie. Le flot jeta sur le rivage des Égyptiens et des Romains, qui ne voulurent plus quitter ce pays qu’avec la vie. Les Utopiens tirèrent de cet événement un parti immense ; à l’école des naufragés, ils apprirent tout ce que ceux-ci connaissaient des sciences et des arts répandus dans l’empire romain. Plus tard, ces premiers germes se développèrent, et le peu que les Utopiens avaient appris leur fit trouver le reste. Ainsi, un seul point de contact avec l’ancien monde leur en communiqua l’industrie et le génie.

Il est possible qu’après ce naufrage, le même sort ait amené quelques-uns des nôtres en Utopie ; mais le souvenir en est complètement effacé. Peut-être aussi la postérité oubliera-t-elle mon séjour dans cette île fortunée, séjour qui fut infiniment précieux pour les habitants, puisqu’ils s’approprièrent, par ce moyen, les plus belles inventions de l’Europe.
Mais nous, que de siècles il nous faudra pour leur emprunter ce qu’il y a de parfait dans leurs institutions ! Voilà ce qui leur donne la supériorité du bien-être matériel et social, quoique nous les égalions en intelligence et en richesse ; c’est cette activité d’esprit qu’ils dirigent sans cesse vers la recherche, le perfectionnement et l’application des choses utiles.

— Eh bien ! dis-je à Raphaël, faites-nous la description de cette île merveilleuse. Ne supprimez aucun détail, je vous en supplie. Décrivez-nous les champs, les fleuves, les villes, les hommes, les mœurs, les institutions, les lois, tout ce que vous pensez que nous désirons savoir, et, croyez-moi, ce désir embrasse tout ce que nous ignorons.

— Très volontiers, répondit Raphaël ; ces choses sont toujours présentes à ma mémoire ; mais le récit en demande un long temps.

— Dans ce cas, lui dis-je, allons dîner d’abord ; nous prendrons, après, tout le temps nécessaire.

— Je le veux bien, ajouta Raphaël.

Alors nous entrâmes dans la maison pour dîner, et, après, nous revînmes au jardin nous asseoir sur le même banc. Je recommandai soigneusement aux domestiques d’éloigner les importuns, puis je joignis mes instances à celles de Pierre, afin que Raphaël nous tînt sa promesse. Lui, voyant notre curiosité avide et attentive, se recueillit un instant dans le silence et la méditation, et commença en ces termes.

© Thomas More _ 9 octobre 2010

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